Ces hommes des anciennes majorites ont fait tout le mal qu'ils ont

pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se

trompaient, c'est la leur circonstance attenuante. Ils croyaient avoir

la verite, et ils mentaient au service de la verite. Leur pitie pour

la societe etait impitoyable pour le peuple. De la tant de lois et

tant d'actes aveuglement feroces. Ces hommes, plutot cohue que senat,

assez innocents au fond, criaient pele-mele sur leurs bancs, ayant des

ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le

fil tire, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient

pour chefs les meilleurs d'entre eux, c'est-a-dire les pires.

Celui-ci, ancien liberal rallie aux servitudes, demandait qu'il n'y

eut plus qu'un seul journal, _le Moniteur_, ce qui faisait dire a son

voisin l'eveque Parisis: _Et encore!_ Cet autre, pesamment leger,

academicien de l'espece qui parle bien et ecrit mal. Cet autre,

habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, president,

procureur, tout ce qu'on veut, qui eut pu etre Ciceron s'il n'avait

ete Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des laches. Cet

autre, homme de simarre et grand juge de l'empire a trente ans,

remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin,

senile dans sa jeunesse, juvenile dans sa vieillesse, ayant commence

comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien heros

deforme, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clerical

trembleur, general devant Abd-el-Kader, caporal derriere Nonotte et

Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d'etre bravache, et

ridicule par ou il eut du etre admire, ayant reussi a faire de sa tres

reelle renommee militaire un epouvantail postiche, lion qui coupe

sa criniere et s'en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne

sachant que lapider avec des grossieretes, et n'ayant de ce qui etait

dans la bouche de Demosthene que les cailloux. Celui-ci, deja nomme,

d'ou etait sortie l'odieuse parole _Expedition de Rome a l'interieur_,

vanite du premier ordre, parlant du nez par elegance, jargonnant, le

lorgnon a l'oeil, une petite eloquence impertinente, homme de bonne

compagnie un peu poissard, melant la halle a l'hotel de Rambouillet,

jesuite longtemps echappe dans la demagogie, abhorrant le czar en

Pologne et voulant le knout a Paris, poussant le peuple a l'eglise et

a l'abattoir, berger de l'espece bourreau. Cet autre, insulteur aussi,

et non moins zele serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef

paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le

sourire de la rage. Cet autre ...--Mais je m'arrete. A quoi bon ce

denombrement? _Et caetera_, dit l'histoire. Tous ces masques sont deja

des inconnus. Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est a

lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir

emporte de l'ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il,

un effacement de silhouette a l'horizon?

Passons.

Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs d'entre nous

quelque labeur et quelque epreuve, une tempete plus ou moins longue,

quelques jets d'ecume sur l'ecueil, un peu de ruine, un peu d'exil,

qu'importe si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple!

qu'importe l'augmentation de souffrance de quelques-uns s'il y a

diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la

calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre,

mais qu'importe si l'humanite grandit et se delivre! qu'importe nos

douleurs si les questions avancent, si les problemes se simplifient,

si les solutions murissent, si a travers la claire-voie des impostures

et des illusions on apercoit de plus en plus distinctement la verite!

qu'importe dix-neuf ans de froide bise a l'etranger, qu'importe

l'absence mal recue au retour, si devant l'ennemi Paris charmant

devient Paris sublime, si la majeste de la grande nation s'accroit par

le malheur, si la France mutilee laisse couler par ses plaies de la

vie pour le monde entier! qu'importe si les ongles repoussent a cette

mutilee, et si l'heure de la restitution arrive! qu'importe si, dans

un prochain avenir, deja distinct et visible, chaque nationalite

reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu'a l'Inde, l'Allemagne

jusqu'au Danube, l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin,

l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications

necessaires a l'immense amitie future des nations! C'est tout cela que

nous avons voulu. Nous l'aurons.

Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des

traversees climateriques, qu'importe notre fatigue dans l'ouragan! et

qu'est-ce que cela fait que nous ayons ete malheureux si c'est pour le

bien, si decidement le genre humain passe de son decembre a son avril,

si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, s'il ne nous neige

plus de superstitions et de prejuges sur la tete, et si, apres toutes

les nuees evanouies, feodalites, monarchies, empires, tyrannies,

batailles et carnages, nous voyons enfin poindre a l'horizon rose cet

eblouissant floreal des peuples, la paix universelle!

X

Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une pretention,

affirmer l'avenir dans la mesure du possible.

Prevoir ressemble quelquefois a errer; le vrai trop lointain fait

sourire.

Dire qu'un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant

veritable.

L'effort du penseur, c'est de mediter utilement.

Il y a la meditation perdue qui est reverie, et la meditation feconde

qui est incubation. Le vrai penseur couve.

C'est de cette incubation que sortent, a des heures voulues, les

diverses formes du progres destinees a s'envoler dans le grand

possible humain, dans la realite, dans la vie.

Arrivera-t-on a l'extremite du progres?

Non.

Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet

qu'apres la vie.

Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La

civilisation est une asymptote.

Toutes les formes du progres sont la Revolution.

La Revolution, c'est la ce que nous faisons, c'est la ce que nous

pensons, c'est la ce que nous parlons, c'est la ce que nous avons dans

la bouche, dans la poitrine, dans l'ame,

La Revolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanite.

La Revolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain.

De la, disons-le, la necessite et l'impossibilite d'en faire

l'histoire.

Pourquoi?

Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est

impossible de raconter demain.

On ne peut que le deduire et le preparer. C'est ce que nous tachons de

faire.

Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensite de la

Revolution.

XI

La Revolution tente tous les puissants esprits, et c'est a qui s'en

approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres,

comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la

juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la feconder.

Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant

cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme a faire.

Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passe,

et que, repetons-le, l'histoire de la Revolution est l'histoire de

l'avenir. La Revolution a conquis en avant, elle a decouvert et

annonce le grand Chanaan de l'humanite, il y a dans ce qu'elle nous a

apporte encore plus de terre promise que de terrain gagne, et a mesure

qu'une de ces conquetes faites d'avance entrera dans le domaine

humain, a mesure qu'une de ces promesses se realisera, un nouvel

aspect de la Revolution se revelera, et son histoire sera renouvelee.

Les histoires actuelles n'en seront pas moins definitives, chacune

a son point de vue, les historiens contemporains domineront meme

l'historien futur, comme Moise domine Cuvier, mais leurs travaux se

mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand

cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phenomene sera termine,

c'est-a-dire quand la revolution de France sera devenue, comme nous

l'avons indique dans les premieres pages de cet ecrit, d'abord

revolution d'Europe, puis revolution de l'homme; quand l'utopie

se sera consolidee en progres, quand l'ebauche aura abouti au

chef-d'oeuvre; quand a la coalition fratricide des rois aura succede

la federation fraternelle des peuples, et a la guerre contre tous, la

paix pour tous. Impossible, a moins d'y ajouter le reve, de completer

des aujourd'hui ce qui ne se completera que demain, et d'achever

l'histoire d'un fait inacheve, surtout quand ce fait contient une

telle vegetation d'evenements futurs. Entre l'histoire et l'historien

la disproportion est trop grande.

Rien de plus colossal. Le total echappe. Regardez ce qui est deja

derriere nous. La Terreur est un cratere, la Convention est un sommet.

Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre

est effare par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes

depassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procede divin

n'en a pas. Dans ce tableau a faire vous vous borneriez a un seul

personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini.

D'autres horizons sont moins demesures. Ainsi, par exemple, a un

moment donne de l'histoire, il y a d'un cote Tibere et de l'autre

Jesus. Mais le jour ou Tibere et Jesus font leur jonction dans un

homme et s'amalgament dans un etre formidable ensanglantant la terre

et sauvant le monde, l'historien romain lui-meme aurait un frisson, et

Robespierre deconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par

etre force d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se

degager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phenomene

ne s'ajuste a la notre. La hauteur est inouie et se derobe a

l'observation. Si grand que soit l'historien, cette enormite le

deborde. La Revolution francaise racontee par un homme, c'est un

volcan explique par une fourmi.

XII

Que conclure? Une seule chose. En presence de cet ouragan enorme, pas

encore fini, entr'aidons-nous les uns les autres.

Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la

main.

O mes freres, reconcilions-nous.

Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est assez hai. Treve.

Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient pitie des petits,

et que les petits fassent grace aux grands. Quand donc comprendra-t-on

que nous sommes sur le meme navire, et que le naufrage est

indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il

y a de l'abime pour vous comme pour moi. Je l'ai dit deja ailleurs,

et je le repete. Sauver les autres, c'est se sauver soi-meme. La

solidarite est terrible, mais la fraternite est douce. L'une engendre

l'autre. O mes freres, soyons freres!

Voulons-nous terminer notre malheur? renoncons a notre colere.

Reconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau.

Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons

les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux

foyers, restituons-nous a nous-memes ceux qui ont ete nos ennemis.

Est-ce qu'il n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez-vous qu'on ne

recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre. En sevissant, on

perpetue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n'y a qu'une

facon d'achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles

s'ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la

clemence. La plus efficace des repressions, c'est l'amnistie. O femmes

qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants.

Ah! je songe aux exiles. J'ai par moments le coeur serre. Je songe

au mal du pays. J'en ai eu ma part peut-etre. Sait-on de quelle nuit

tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre ame d'un

pauvre enfant de vingt ans qui sait a peine ce que la societe lui

veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour

une page fievreuse ecrite dans la folie, ce supplice demesure, l'exil

eternel, et qui, apres une journee de bagne, le crepuscule venu,

s'assied sur la falaise severe, accable sous l'enormite de la guerre

civile et sous la serenite des etoiles! Chose horrible, le soir et

l'ocean a cinq mille lieues de sa mere!

Ah! pardonnons!

Ce cri de nos ames n'est pas seulement tendre, il est raisonnable. La

douceur n'est pas seulement la douceur, elle est l'habilete. Pourquoi

condamner l'avenir au grossissement des vengeances gonflees de pleurs

et a la sinistre repercussion des rancunes! Allez dans les bois,

ecoutez les echos, et songez aux represailles; cette voix obscure et

lointaine qui vous repond, c'est votre haine qui revient contre vous.

Prenez garde, l'avenir est bon debiteur, et votre colere, il vous la

rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les

attend. Si nous n'avons pas pitie des enfants, des autres, ayons pitie

de nos enfants. Apaisement! apaisement! Helas! nous ecoutera-t-on?

N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on promette et non qu'on

menace, nous qui voulons qu'on guerisse et non qu'on mutile, nous qui

voulons qu'on vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut sont

avec nous. Il y a un profond parallelisme entre la lumiere qui nous

vient du soleil et la clemence qui nous vient de Dieu. Il y aura une

heure de pleine fraternite, comme il y a une heure de plein midi. Ne

perds pas courage, o pitie! Quant a moi, je ne me lasserai pas, et ce

que j'ai ecrit dans tous mes livres, ce que j'ai atteste par tous mes

actes, ce que j'ai dit a tous les auditoires, a la tribune des pairs

comme dans le cimetiere des proscrits, a l'assemblee nationale de

France comme a la fenetre lapidee de la place des Barricades de

Bruxelles, je l'attesterai, je l'ecrirai, et je le dirai sans cesse:

il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! Les heureux doivent avoir pour

malheur les malheureux. L'egoisme social est un commencement de

sepulcre. Voulons-nous vivre, melons nos coeurs, et soyons l'immense

genre humain. Marchons en avant, remorquons en arriere. La prosperite

materielle n'est pas la felicite morale, l'etourdissement n'est pas

la guerison, l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protegeons,

secourons, avouons la faute publique et reparons-la. Tout ce qui

souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'individu saigne dans

la societe, personne n'est tout seul, toutes les fibres vivantes

tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent etre sacres

aux grands, et c'est du droit de tous les faibles que se compose le

devoir de tous les forts. J'ai dit.

Paris, juin 1875.

ACTES ET PAROLES

AVANT L'EXIL

1841-1851

_Institut.--Chambre des Pairs Reunions electorales.--Enterrements.--

Cour d'assises Conseils de guerre.--Congres de la Paix Assemblee

constituante.--Assemblee legislative Le Deux decembre 1851_.

ACADEMIE FRANCAISE

1841-1844

DISCOURS DE RECEPTION

2 JUIN 1841.

[Note: M. Victor Hugo fut nomme membre de l'academie francaise, par 18

voix contre 16, le 7 janvier 1841. Il prit seance le 2 juin.]

Messieurs,

Au commencement de ce siecle, la France etait pour les nations un

magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si

grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils

d'un pauvre gentilhomme corse, produit de deux republiques, par sa

famille de la republique de Florence, par lui-meme de la republique

francaise, etait arrive en peu d'annees a la plus haute royaute qui

jamais peut-etre ait etonne l'histoire. Il etait prince par le

genie, par la destinee et par les actions. Tout en lui indiquait le

possesseur legitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui

les trois conditions supremes, l'evenement, l'acclamation et la

consecration. Une revolution l'avait enfante, un peuple l'avait

choisi, un pape l'avait couronne. Des rois et des generaux, marques

eux-memes par la fatalite, avaient reconnu en lui, avec l'instinct que

leur donnait leur sombre et mysterieux avenir, l'elu du destin. Il

etait l'homme auquel Alexandre de Russie, qui devait perir a Taganrog,

avait dit: _Vous etes predestine du ciel_; auquel Kleber, qui devait

mourir en Egypte, avait dit: _Vous etes grand comme le monde_; auquel

Desaix, tombe a Marengo, avait dit: _Je suis le soldat et vous etes le

general_; auquel Valhubert, expirant a Austerlitz, avait dit: _Je vais

mourir, mais vous allez regner_. Sa renommee militaire etait immense,

ses conquetes etaient colossales.

Chaque annee il reculait les frontieres de son empire au dela meme des

limites majestueuses et necessaires que Dieu a donnees a la France. Il

avait efface les Alpes comme Charlemagne, et les Pyrenees comme Louis

XIV; il avait passe le Rhin comme Cesar, et il avait failli franchir

la Manche comme Guillaume le Conquerant. Sous cet homme, la France

avait cent trente departements; d'un cote elle touchait aux bouches de

l'Elbe, de l'autre elle atteignait le Tibre. Il etait le souverain de

quarante-quatre millions de francais et le protecteur de cent millions

d'europeens. Dans la composition hardie de ses frontieres, il avait

employe comme materiaux deux grands-duches souverains, la Savoie et la

Toscane, et cinq anciennes republiques, Genes, les Etats romains, les

Etats venitiens, le Valais et les Provinces-Unies. Il avait construit

son etat au centre de l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour

bastions et pour ouvrages avances dix monarchies qu'il avait fait

entrer a la fois dans son empire et dans sa famille. De tous les

enfants, ses cousins et ses freres, qui avaient joue avec lui dans la

petite cour de la maison natale d'Ajaccio, il avait fait des tetes

couronnees. Il avait marie son fils adoptif a une princesse de Baviere

et son plus jeune frere a une princesse de Wurtemberg. Quant a lui,

apres avoir ote a l'Autriche l'empire d'Allemagne qu'il s'etait a peu

pres arroge sous le nom de Confederation du Rhin, apres lui avoir pris

le Tyrol pour l'ajouter a la Baviere et l'Illyrie pour la reunir a la

France, il avait daigne epouser une archiduchesse. Tout dans cet homme

etait demesure et splendide. Il etait au-dessus de l'Europe comme

une vision extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze

personnes souveraines, sacrees et couronnees, assis entre le cesar et

le czar sur un fauteuil plus eleve que le leur. Un jour il donna a

Talma le spectacle d'un parterre de rois. N'etant encore qu'a l'aube

de sa puissance, il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de

Bourbon dans un coin de l'Italie et de l'agrandir a sa maniere; de

Louis, duc de Parme, il avait fait un roi d'Etrurie. A la meme epoque,

il avait profite d'une treve, puissamment imposee par son influence et

par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce

titre de _rois de France_ qu'ils avaient usurpe quatre cents ans, et

qu'ils n'ont pas ose reprendre depuis, tant il leur fut alors bien

arrache. La revolution avait efface les fleurs de lys de l'ecusson de

France; lui aussi, il les avait effacees, mais du blason d'Angleterre;

trouvant ainsi moyen de leur faire honneur de la meme maniere dont on

leur avait fait affront. Par decret imperial il divisait la Prusse

en quatre departements, il mettait les Iles Britanniques en etat de

blocus, il declarait Amsterdam troisieme ville de l'empire,--Rome

n'etait que la seconde,--ou bien il affirmait au monde que la maison

de Bragance avait cesse de regner. Quand il passait le Rhin, les

electeurs d'Allemagne, ces hommes qui avaient fait des empereurs,

venaient au-devant de lui jusqu'a leurs frontieres dans l'esperance

qu'il les ferait peut-etre rois. L'antique royaume de Gustave Wasa,

manquant d'heritier et cherchant un maitre, lui demandait pour

prince un de ses marechaux. Le successeur de Charles-Quint,

l'arriere-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des Indes,

lui demandait pour femme une de ses soeurs. Il etait compris, gronde

et adore de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec leur empereur

et avec la mort. Le lendemain des batailles, il avait avec eux de ces

grands dialogues qui commentent superbement les grandes actions et qui

transforment l'histoire en epopee. Il entrait dans sa puissance comme

dans sa majeste quelque chose de simple, de brusque et de formidable.

Il n'avait pas, comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise pour

grand echanson, ou, comme les empereurs d'Allemagne, le duc de Baviere

pour grand ecuyer; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrets

le roi qui commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait

des canaux, il percait des routes, il dotait des theatres, il

enrichissait des academies, il provoquait des decouvertes, il fondait

des monuments grandioses, ou bien il redigeait des codes dans un salon

des Tuileries, et il querellait ses conseillers d'etat jusqu'a ce

qu'il eut reussi a substituer, dans quelque texte de loi, aux routines

de la procedure, la raison supreme et naive du genie. Enfin, dernier

trait qui complete a mon sens la configuration singuliere de cette

grande gloire, il etait entre si avant dans l'histoire par ses actions

qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon predecesseur l'empereur

Charlemagne_; et il s'etait par ses alliances tellement mele a la

monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon oncle le roi Louis

XVI_.

Cet homme etait prodigieux. Sa fortune, messieurs, avait tout

surmonte. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres

princes sollicitaient son amitie, les plus anciennes races royales

cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son

service. Il n'y avait pas une tete, si haute ou si fiere qu'elle fut,

qui ne saluat ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible,

avait pose deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle

la royaute, l'autre qui est faite de lumiere et qu'on appelle le genie.

Tout dans le continent s'inclinait devant Napoleon, tout,--excepte six

poetes, messieurs,--permettez-moi de le dire et d'en etre fier dans

cette enceinte,--excepte six penseurs restes seuls debout dans

l'univers agenouille; et ces noms glorieux, j'ai hate de les prononcer

devant vous, les voici: DUCIS, DELILLE, Mme DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT,

CHATEAUBRIAND, LEMERCIER.

Que signifiait cette resistance? Au milieu de cette France qui avait

la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la

splendeur; au milieu de cette Europe emerveillee et vaincue qui,

devenue presque francaise, participait elle-meme du rayonnement de la

France, que representaient ces six esprits revoltes contre un genie,

ces six renommees indignees contre la gloire, ces six poetes irrites

contre un heros? Messieurs, ils representaient en Europe la seule

chose qui manquat alors a l'Europe, l'independance; ils representaient

en France la seule chose qui manquat alors a la France, la liberte.

A Dieu ne plaise que je pretende jeter ici le blame sur les esprits

moins severes qui entouraient alors le maitre du monde de leurs

acclamations! Cet homme, apres avoir ete l'etoile d'une nation, en

etait devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser eblouir.

Il etait plus malaise peut-etre qu'on ne pense, pour l'individu que

Napoleon voulait gagner, de defendre sa frontiere contre cet

envahisseur irresistible qui savait le grand art de subjuguer un

peuple et qui savait aussi le grand art de seduire un homme. Que

suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour m'arroger ce droit de critique

supreme? Quel est mon titre? N'ai-je pas bien plutot besoin moi-meme

de bienveillance et d'indulgence a l'heure ou j'entre dans cette

compagnie, emu de toutes les emotions ensemble, fier des suffrages qui

m'ont appele, heureux des sympathies qui m'accueillent, trouble par

cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande perte

que vous avez faite et dont il ne me sera pas donne de vous consoler,

confus enfin d'etre si peu de chose dans ce lieu venerable que

remplissent a la fois de leur eclat serein et fraternel d'augustes

morts et d'illustres vivants? Et puis, pour dire toute ma pensee, en

aucun cas je ne reconnaitrais aux generations nouvelles ce droit de

blame rigoureux envers nos anciens et nos aines. Qui n'a pas combattu

a-t-il le droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous etions

enfants alors, et que la vie etait legere et insouciante pour nous

lorsqu'elle etait si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous

arrivons apres nos peres; ils sont fatigues, soyons respectueux. Nous

profitons a la fois des grandes idees qui ont lutte et des grandes

choses qui ont prevalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont

accepte l'empereur pour maitre comme envers ceux qui l'ont accepte

pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la resistance.

L'un et l'autre ont ete legitimes.

Pourtant, redisons-le, messieurs, la resistance n'etait pas seulement

legitime; elle etait glorieuse.

Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il l'a dit plus tard a

Sainte-Helene, _eut fait Pascal senateur et Corneille ministre_, cet

homme-la, messieurs, avait trop de grandeur en lui-meme pour ne pas

comprendre la grandeur dans autrui. Un esprit vulgaire, appuye sur la

toute-puissance, eut dedaigne peut-etre cette rebellion du talent;

Napoleon s'en preoccupait. Il se savait trop historique pour ne point

avoir souci de l'histoire; il se sentait trop poetique pour ne pas

s'inquieter des poetes. Il faut le reconnaitre hautement, c'etait un

vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagne sur la

jeune republique francaise la bataille du dix-huit brumaire et sur les

vieilles monarchies europeennes la bataille d'Austerlitz. C'etait un

victorieux, et, comme tous les victorieux, c'etait un ami des lettres.

Napoleon avait tous les gouts et tous les instincts du trone,

autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait

du grand roi dans le grand empereur. Rallier la litterature a son

sceptre, c'etait une de ses premieres ambitions. Il ne lui suffisait

pas d'avoir musele les passions populaires, il eut voulu soumettre

Benjamin Constant; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu trente

armees, il eut voulu vaincre Lemercier; il ne lui suffisait pas

d'avoir conquis dix royaumes, il eut voulu conquerir Chateaubriand.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 2 / 36 段