SAINT AUGUSTIN

Il y a toujours un livre qu'un écrivain rêve d'écrire en sa vie, un

livre qui sera vraiment pour lui le Livre, et qui est conçu par le coeur

avant de germer dans le cerveau. L'«oeuvre» d'ailleurs ne se crée que

peu à peu. Elle s'épanouit lentement, avec mille hésitations, page par

page. L'écrivain lui a consacré les instants les plus intimes, les plus

secrets, les plus précieux de sa pensée. Il a vécu avec elle, en elle,

ces heures de passion, d'extase, de délire, que l'on ne donne qu'à

l'amour. Entre les besognes quotidiennes, entre les autres travaux de

son art, il est revenu en amant, en croyant, avec une fidélité de

mystique, au manuscrit informe, sabré de ratures, rapiécé de notes, où

il s'absorbe comme dans une prière ou une vision et qui, après des

années et des années seulement, sera livré aux profanes. Une oeuvre de

cette nature exceptionnelle est née d'hier. C'est le _Saint Augustin_[1]

de M. Louis Bertrand.

[Note 1: _Saint Augustin_, Fayard éditeur, 3 fr. 30.]

M. Louis Bertrand nous a donné de beaux livres. Nous lui devons le _Sang

des races, la Cina, L'Invasion_. Il a charmé notre imagination par les

poèmes de lumière blanche que sont ses récits de voyage, et intrigué

notre esprit par ses réquisitoires, d'une éloquence imprévue, contre le

classicisme. Mais le Livre de M. Louis Bertrand est son _Saint

Augustin_.

Cette oeuvre est-elle un chef-d'oeuvre? D'aucuns--et nous en sommes--la

salueront comme telle. Mais il n'est peut-être pas sûr que ce

chef-d'oeuvre soit celui-là même qu'a voulu réaliser son auteur. Il

apparaît, en effet, que M. Louis Bertrand s'est surtout proposé de nous

révéler un saint Augustin encore ignoré de nous, un latin sensible,

racinien et romantique, tout à fait autre que le Maître intransigeant

revendiqué par les disciples de Jansénius. Il a tenté, d'autre part, de

reconstituer sous nos yeux, en sa grandeur, sa lumière et son tumulte,

l'époque où vécut l'évêque d'Hippone. Cette résurrection de l'Afrique

latine du quatrième siècle et du début du cinquième, M. Louis Bertrand

nous semble l'avoir réussie magnifiquement avec une sûreté documentaire,

avec une puissance d'évocation, une diversité d'images et un faste

lumineux qui imposent à notre esprit un long enchantement. Nous sommes,

à chaque page, éblouis par le soleil ressuscité de l'Afrique latine.

Voici Thagaste, le municipe où vécurent Patricius et Monique, la ville

natale d'Augustin, la même jadis qu'aujourd'hui, avec ses petites rues

blanches qui montent vers des buttes argileuses, sa double file de

maisons rutilantes au soleil matinal, et dont les seuils se frangent

d'une ombre épaisse. Mais, surtout, voici Carthage, «la splendide,

l'auguste, la sublime Carthage» des auteurs africains, presque aussi

peuplée que Rome et à peine moins étendue, avec, elle aussi, son

Capitole et son Palatin sur la colline de Byrsa, avec sa place Maritime,

où affluaient les étrangers récemment débarqués et les oisifs en quête

de nouvelles, où les libraires exposaient les livres et les pamphlets du

jour; avec ses dix-sept basiliques chrétiennes et ses sanctuaires

païens; avec ses théâtres, son cirque, son stade, son amphithéâtre aussi

vaste que le Colisée romain; avec ses citernes colossales, son grand

aqueduc, ses thermes, ses droites avenues, pavées de larges dalles, ses

jardins publics et ses marchés; Carthage grenier de Rome et qui pouvait

affamer la métropole s'il lui plaisait; Carthage, avec ses foules

grouillantes et ses élites raisonnantes, capitale d'Afrique où se

coudoyaient tous les échantillons des races du soleil, depuis le nègre

amené du Soudan par le marchand d'esclaves, jusqu'au Numide romanisé,

Babel de races, de coutumes, de croyances et d'idées, où le futur

apôtre, l'étudiant curieux et ardent à la dispute, trouvait un abrégé

vivant des religions et des philosophies de son époque.

Vous vous émerveillerez de cette vision de Carthage en son prodigieux

tumulte de foules, en ses retentissantes luttes d'idées. Et précisément

parce que le tableau est immense, multiple en son mouvement et tellement

divers en ses jeux de couleur, il arrive que notre attention s'y égare

et qu'Augustin--à Carthage comme d'ailleurs à Rome, à Milan, dans la

villa de Verecundus et dans le monastère d'Hippone--y perd parfois son

relief de figure centrale. Le décor trop puissant absorbe le personnage.

La splendeur des images partout jaillissantes nuit à l'expression du

portrait proposé, et nous ne sommes pas bien sûrs, en atteignant, à

regret, la fin de cette oeuvre vraiment rare, que l'apologète ait gagné

son procès. Le saint Augustin--l'auteur de la doctrine impitoyable de la

prédestination--présenté avec une douceur d'âme, une sensibilité toutes

modernes, par M. Louis Bertrand, est-il plus vrai que le rude Africain

au génie intraitable et un peu barbare, le violent apôtre dont

j'émerveillèrent Arnauld d'Andilly et les solitaires de Port-Royal? La

discussion, au moins, reste ouverte sur le caractère de l'homme et sur

le rayonnement du saint. Nous échappons au mirage en même temps que

s'évanouissent les images. Et la beauté de ce livre chrétien, écrit par

un poète ardent de la vie et un adorateur passionné de la lumière, reste

tout de même un peu païenne.

L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre 1913 · 第 25 / 35 题