J'ai reçu, cette semaine, les doléances, d'ailleurs fort courtoises,
d'un étranger qui est venu montrer Paris à ses enfants, à l'occasion des
vacances de la Toussaint, et qui me déclare avoir rapporté une assez
fâcheuse impression d'une promenade qu'il a faite avec eux au Jardin des
Plantes. Cet étranger, qui aime et qui admire Paris, n'y était pas
revenu depuis un assez grand nombre d'années. Entré au Muséum par la
porte principale de la place Valhubert, du côté de la Seine, il s'est
dirigé vers la partie des jardins où le portaient ses souvenirs de
jeunesse: vers les cages des animaux féroces et des oiseaux de proie, la
grande volière et le pavillon des reptiles, la fosse aux ours et la
rotonde des «grands animaux». Il reconnaît que le spectacle donné aux
hommes par tant de bêtes assemblées n'est pas moins intéressant
aujourd'hui qu'il ne l'était autrefois; mais il a trouvé minable, en
général, l'aspect des bâtiments où ces bêtes sont logées; il lui a
semblé, me dit-il, que cette riche exposition était un peu compromise
aux yeux du passant par la pauvreté de son décor. Ce fut sa première
déception. Il en éprouva une autre quand, au seuil des galeries qu'il
eût désiré visiter, des gardiens l'arrêtèrent, lui demandant le billet
d'entrée qu'il n'avait pas. Et il conclut mécontent: «Le Jardin des
Plantes a donc cessé d'être un jardin public?»
Eh non, le Jardin des Plantes est bien un jardin public, et c'est même,
monsieur, sa faiblesse... Car, si les visiteurs étaient obligés de
donner, pour y entrer, un peu d'argent, la vénérable Maison de Guy de
Labrosse, de Buffon et de Bernardin de Saint-Pierre serait plus riche.
On aurait le moyen d'y loger les animaux aussi somptueusement, au moins,
qu'en ces jardins zoologiques payants de l'étranger, dont on nous oppose
trop facilement l'exemple. On aurait le moyen d'édifier; on n'a même
pas, actuellement, celui de démolir! Et c'est, pour les amis du Muséum,
un vrai sujet de tristesse--et presque un sujet d'humiliation--que le
spectacle de ces vieilles galeries de la rue Cuvier qu'on utilise
encore, tant bien que mal (car telle est la richesse croissante de nos
collections qu'il les faut bien entasser où on peut!) et dont les
carcasses vermoulues devront rester debout, tant qu'on n'aura pas
l'argent qu'il faut pour les jeter par terre...
Heureusement, il n'y a pas au Muséum que ces galeries-là: il y a les
trois maisons admirables dont mon correspondant se plaint qu'on lui ait
interdit l'entrée,--qui est libre deux jours par semaine, et, les autres
jours, réservée aux travailleurs, aux personnes qu'effraye le bruit de
la foule. Mais à ceux-là est délivré _gratuitement_, sur leur demande,
le billet de famille qui leur permettra de s'instruire le plus
commodément du monde, de s'instruire et de s'enthousiasmer au spectacle
des richesses les plus étonnantes, des plus rares trésors que le génie
humain ait accumulés en aucun musée de l'Univers. Les deux palais de la
Zoologie et de l'Anthropologie, de construction relativement récente, le
palais de la Géologie, des Minéraux et de la Botanique, dont l'unique
galerie, vieille de près d'un siècle, constitue, en sa simplicité, l'un
des plus augustes décors qui soient à Paris,--voilà, pour le touriste
étranger qui consent à ne pas aimer de Paris que ses boulevards et ses
music-halls, l'une des premières choses et des plus nécessaires qui
soient à voir! D'autant que pour revenir du Jardin des Plantes aux
Champs-Elysées, il y a le bateau,--pour deux sous! Et je vous ai déjà
dit le charme unique de cette promenade.
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En attendant le Salon d'automne où nous serons conviés bientôt, diverses
petites expositions sollicitent, çà et là, nos curiosités. Je ne vous
recommande pas celle des Synchromistes; mais je la signale simplement,
et par acquit de conscience, comme j'ai précédemment signalé celles où
le cubisme, le futurisme, l'orphisme s'épanouissaient. Les fondateurs de
cette école nouvelle en ont exposé la raison d'être et l'objet dans une
petite brochure que deux ou trois échantillons de «synchromie»
accompagnent. N'essayez pas de comprendre; ce serait une peine inutile.
Mais ne vous moquez pas, non plus; car rien ne nous autorise à douter
que ces inventeurs d'on ne sait quoi ne soient sincères.
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Retournez plutôt au Louvre. Dans la salle Mollien, affectée à la
peinture du dix-septième siècle, vient d'être provisoirement exposé--en
attendant que soient constituées les salles d'_Orient_--le fameux tapis
persan provenant de l'ancienne collégiale de Mantes, et récemment acquis
par l'État. C'est un morceau unique. Il date de la seconde moitié du
dix-septième. Tissé en soies et en laines du coloris le plus somptueux,
le tapis de la salle Mollien offre aux yeux l'un des plus splendides
échantillons qui soient d'un art où se combinent si curieusement
«l'esprit de géométrie» et le sens du pittoresque éperdu. Un pan de
toile peinte à l'aquarelle remplace une partie du tapis, coupée... on ne
sait quand! Ce n'est pas une des moindres originalités de l'oeuvre,
acquise au prix de 30.000 francs.
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Encore une lettre! Celle-ci contient une requête, et tout à fait
intéressante. La voici:
«... La Comédie-Française aura à sa tête, dans quelques semaines, un
nouvel administrateur général; et l'on attend, je crois, de M. Albert
Carré, diverses réformes. Oserai-je proposer à son attention
bienveillante l'idée d'une innovation très simple, qui ne coûterait
rien, qui ne jetterait le désarroi ni dans les traditions ni dans les
intérêts, et dont la réalisation serait accueillie avec plaisir non
seulement par ceux qui viennent du dehors visiter Paris, mais par ceux
qui l'habitent?
»Cette innovation consisterait à ouvrir, une fois par semaine, dans la
matinée, (c'est-à-dire avant l'heure où le travail des répétitions
commence), _les coulisses_ de la Comédie-Française au public, comme on
lui ouvre les musées, les châteaux, les monuments «classés». J'entends
par les coulisses: la scène et ses abords, les foyers d'artistes et les
couloirs, au besoin (avec l'autorisation de ceux-ci) quelques loges de
sociétaires. La Comédie-Française n'est pas seulement une très grande
maison; elle est, même dans les parties où la foule ne pénètre pas, le
plus élégant, le mieux orné, le mieux ordonné de nos théâtres. On sent,
dès qu'on y est entré, qu'une tradition auguste habite ces murs-là...
Alors, pourquoi ne pas classer les coulisses du Théâtre-Français au
nombre des choses «qu'il faut voir» à Paris, ou que, du moins, il est
officiellement permis d'y voir?»
Je ne sais s'il plaira à M. Albert Carré d'inscrire au programme de la
Comédie ce nouveau genre de spectacle... Mais je conviens, en effet,
qu'il aurait un succès fou.