Cette année, pour la première fois, les contingents fournis par nos
vieilles colonies, Antilles, Guyane, sont venus en France pour y faire
leur service militaire, que jusqu'ici ils étaient censés effectuer dans
leur pays natal. Ce fut tout un événement, outre-mer, où la vie est, par
certains côtés, bien différente de la nôtre, où de meilleure heure, par
exemple, les jeunes gens songent à se créer un foyer,--mais un
événement considéré, en définitive, par la plupart comme heureux. Et il
y eut fort peu de réfractaires, peu de conscrits marrons, comme on dit
là-bas, reprenant une vieille locution des temps lointains de
l'esclavage: il est telles communes, ainsi celle du Lorrain, à la
Martinique, qui se glorifient de n'en avoir pas eu même un seul. Les
conseils de revision fonctionnèrent au milieu du calme et, sans à-coups,
formèrent la classe.
La population tout entière s'appliqua d'ailleurs à adoucir aux conscrits
l'amertume instinctive du départ. C'est ainsi qu'à Fort-de-France
(Martinique) un comité se constitua qui recueillit, en quelques jours,
une somme rondelette afin d'organiser en leur honneur des fêtes d'adieu.
Son premier soin fut d'acquérir un superbe drapeau qui fut remis
solennellement aux jeunes recrues, dont les boutonnières s'ornèrent
d'insignes et de cocardes, à la mode de France.
Enfin arriva le jour des adieux, où, selon le mot du poète, «il faut que
les femmes pleurent». C'était le 4 octobre que la _Champagne_ devait
emmener «la classe». A l'aube, le grand transatlantique entrait dans le
port.
Le clergé, tenant à s'associer aux manifestations de sympathie de tous
côtés prodiguées aux futurs soldats, célébrait à leur intention, dans la
matinée, une messe où officia l'évêque lui-même. Et, déjà revêtus de
leur uniforme--car depuis plusieurs jours, arrives par groupes des
diverses communes de l'île, on les concentrait et on les habillait à la
caserne--la démarche un peu lourde, avec les «godillots», ceux-là
surtout habitués à courir pieds nus par les mornes et les fonds, ils
faisaient, dans la très simple église, de jolis groupes juvéniles. Ils
sortirent, drapeau en tête, toujours, du temple pavoisé et fleuri de
palmes.
[Illustration: Rassemblement sur la Savane, devant la statue de
Joséphine.]
A l'issue de l'office, ils se retrouvaient, huit cents environ, sur la
Savane, la grande place de Fort-de-France, que décore la statue de
l'impératrice Joséphine, créole illustre. Et, bien alignés, encadrés par
leurs anciens de la coloniale, ils avaient d'avance l'air fort martial.
D'une estrade, comme aux jours de grandes solennités, les autorités de
la colonie assistaient à ce spectacle qui avait attiré toute la ville,
et plus particulièrement ceux qui allaient, ce jour-là, voir s'éloigner
leurs enfants.
Le colonel Richard, commandant supérieur de la garnison de l'île, passa
en revue les conscrits; puis le gouverneur leur adressa une brève et
chaleureuse allocution, exaltant la grandeur de la tâche à laquelle les
convie la mère patrie. Et quand, enfin, au commandement: «En avant!»,
leurs rangs s'ébranlèrent en bon ordre, il semblait qu'un salutaire
frisson de fierté les faisait tressaillir.
A la porte de la «concession» de la Compagnie Transatlantique, ils se
séparaient définitivement des êtres chers, les parents, les amis, les
mères, bien émues sans trop vouloir toujours le laisser paraître, et les
_doudous_ souples et câlines... Sans doute, cette foule, arrêtée par les
grilles, n'était point la foule exubérante des jours de fête, mais
chacun pourtant fit bonne contenance. Et la _Champagne_ largua ses
amarres aux accents du _Chant du départ,_ répondant, du pont, au
volettement des mouchoirs. Les soldats martiniquais s'éloignaient non
point résignés, mais résolus, en hommes. Ils n'avaient pas voulu faire
mentir la chanson qu'aux derniers jours on leur avait apprise:
_Tu es parti, petit soldat créole,_
_Non sans qu'un chant de ta lèvre s'envole._
[Illustration: A FORT-DE-FRANCE.--Embarquement des conscrits
martiniquais sur la _Champagne.--Photographies Leboulanger._]