_La Petite Illustration_ commence aujourd'hui la publication de _Jean et
Louise_, l'oeuvre d'un paysan d'Auvergne dont les premiers écrits nous
ont été révélés par la _Semaine Auvergnate_. Antonin Dusserre, l'auteur
de ce roman rustique, est né à Carbonnat, sur la Cère, le 2 novembre
1865. Il a toujours vécu dans sa maison natale, une très modeste demeure
des champs, composée d'un rez-de-chaussée et d'un grenier. Deux pièces
suffisent au logement: la première est la cuisine. Antonin Dusserre
travaille dans la seconde, près de la fenêtre, devant les prairies
qu'arrose la Cère. C'est là qu'il a appris tout seul le latin,
l'anglais, l'allemand, l'espagnol, et qu'il a écrit _Jean et Louise_. M.
John Raphaël, le distingué traducteur de ce roman que le grand public
anglais aura connu avant nous, va d'ailleurs nous présenter avec plus de
détails l'oeuvre et l'auteur dans l'article suivant:
Le frais roman d'Antonin Dusserre, _Jean et Louise_, est l'oeuvre d'un
silencieux, d'un homme de la terre, un vrai, dont les paroles ne sortent
qu'avec une petite honte, que la vue de ses propres pensées, habillées
d'encre, rend un peu craintif, et qui exprime de belles choses avec la
rusticité un peu gauche de son langage endimanché.
L'histoire de _Jean et Louise_ est en quelque sorte, du moins nous
pouvons le soupçonner, l'histoire de l'auteur lui-même. Dusserre est un
grand gaillard, fortement moustachu, dont la rudesse cache mal une très
grande timidité, un fort dont la grande force est surtout de s'être
toujours dompté et de s'être conquis dans des circonstances qui seraient
venues facilement à bout d'une intelligence plus compliquée que la
sienne.
Car il est surtout et avant tout un simple. Dans son petit village de
Carbonnat, près d'Aurillac, on l'aime autant qu'on l'estime. «C'est un
poète», dit-on volontiers de lui, chez lui, «mais c'est un très brave
homme, tout de même». On le voit, du matin au soir, rôder dans la
campagne, une main dans la poche et un livre dans l'autre main. Cet
homme de la terre lit toujours, lit infatigablement. Il a étudié
plusieurs langues étrangères et connaît les romans des grands écrivains
anglais et allemands, ainsi que les ouvres des grands écrivains
français. Il lit tout ce qui lui tombe sons la main et, quand il n'est
pas occupé à lire ou à travailler la terre, il est en train de rêver ou
d'écrire. Mais, en lisant _Jean et Louise_, vous verrez que l'auteur a
mieux fait que de parcourir les bons livres. Il a su regarder la vie et
la comprendre. L'excellent artiste qu'est L. Sabattier est allé trouver
Antonin Dusserre à Carbonnat. Il s'est demandé--car en route il avait lu
le roman qu'il devait illustrer--s'il n'allait pas se trouver en face
d'un paysan littérateur, d'un de ces paysans de contrebande qui choquent
presque autant qu'un paysan d'opéra-comique. Ce coin du pays d'Auvergne,
la petite ville d'Aurillac autant que l'humble village de Carbonnat, a
perdu beaucoup de son ancien caractère. Les paysans de maintenant ne s'y
habillent plus à l'ancienne mode, ne portent plus le costume pittoresque
de jadis, car les grands magasins leur envoient les «dernières modes» de
Paris, et même les enfants essaient de ressembler aux «gens de la
ville». Mais Dusserre, lui, n'essaie de ressembler à aucun. Sabattier
lui demandait s'il ne pouvait pas lui indiquer des gens qui voudraient
peut-être poser quelques-uns des personnages du roman. «--Mais oui,
disait Dusserre, c'est très simple. Voici mon neveu, par exemple. C'est
un peu moi en plus jeune. Il vous fera Jean.--Que fait-il, votre
neveu--?...--Il vit chez moi et, le dimanche, il fait la barbe de tout le
monde à Carbonnat.--»
[Illustration: Antonin Dusserre chez lui--_Croquis de l. Sabattier._]
Dusserre est romancier parce qu'il est né poète; il couche de jolies
choses sur le papier avec la même simplicité qu'il garde son bétail dans
les montagnes. Il a noté avec la fraîcheur d'âme d'un enfant la beauté
du lever et du coucher du soleil, la beauté des champs, la beauté de la
vie de campagne. Avec son esprit rude, il a marqué en relief les traits
des paysans de son entourage. Son livre est calqué sur la vie qui fut la
sienne dans un petit coin perdu du Cantal. Il l'a vécu pendant qu'il l'a
écrit, il l'a écrit pendant qu'il l'a vécu.
Un jour de marché, à Aurillac, Dusserre a acheté un livre,--un livre
d'un auteur jusqu'alors inconnu et dont le titre, _Marie Claire_,
l'avait frappé. En lisant _Marie Claire_, le paysan de Carbonnat a senti
grandir en lui le désir de voir imprimer les choses que lui aussi avait
rêvées, tandis qu'il gardait ses bêtes dans la campagne. Ce timide
écrivit à Mme Marguerite Audoux, et l'auteur de _Marie Claire_ eut la
curiosité d'aller voir chez lui, dans son village, cet écrivain qui
avait eu une existence pareille à la sienne, et elle lui a tendu la
main. Elle s'est constituée en quelque sorte la bonne fée, marraine de
_Jean et Louise_. Elle a apporté le manuscrit à Paris; elle l'a montré à
quelques amis, à des éditeurs. Mais la vie à Paris va si vite qu'on a
peu le temps de s'occuper d'un paysan du Cantal. J'ai lu, un soir, _Jean
et Louise_ en manuscrit, et aussitôt le roman m'a séduit. J'ai pensé que
Londres goûterait cette primeur en attendant que Paris ait le temps de
la découvrir, et c'est ainsi que ce roman a paru d'abord dans une
traduction anglaise.
_L'Illustration_--en révélant cette oeuvre à ses lecteurs--aura réalisé
tout le rêve de l'humble poète qui croyait mourir sans faire entendre sa
chanson.