Il y a vingt-deux ans je passai un été à Roscoff. J'habitais, sur la
place, une maison appartenant à deux soeurs, deux vieilles filles, qui
élevaient des pigeons. Elles leur donnaient à manger, à la main, dans
une étroite cour à pots de fleurs dont elles avaient su faire un
jardinet mystique. C 'étaient des femmes enfantines et pures, de la
France d'autrefois. Ah! dites-moi?... vivez-vous toujours,
mesdemoiselles? Portez-vous toujours vos petits bonnets du temps de la
reine Anne? Racontez-vous toujours les mêmes histoires de famille? Que
je le voudrais! Si oui, je vous souhaite traversée heureuse et longue
encore comme on souhaite par habitude aux vieux marins, qui pourtant
sont ancrés, une mer jolie... Et si vous n'êtes plus là... que couchées
sous la dalle--ce qui se pourrait--car en vingt-deux ans, même à terre,
l'on se perd corps et biens!... si vous n'êtes plus là je ne suis pas
gêné de vos âmes... Sont en Paradis.
Des fenêtres de ma chambre je voyais l'église de pierre grave, l'église
trapue, posée, enfoncée, enlisée dans le sol, avec cet air d'y avoir
échoué exprès, et avec cette apparence de solidité spéciale et
impressionnante qu'ont tous les sanctuaires bretons comme s'ils
voulaient exprimer qu'ici plus qu'ailleurs leurs assises sont
inébranlables, de matière granitique cimentée de foi.
Et je me souviens aussi--car c'est là que j'en voulais venir, par un
détour un peu long et que l'on aura trouvé inutile, mais dont je n'ai
pas eu le courage de me priver--je me souviens qu'une de mes
distractions, à Roscoff, était d'aller au _vivier_.
Comme ce nom l'indique on appelait ainsi un endroit, situé aux bords
mêmes de la mer, près d'un petit fortin, et dont je ne savais de façon
très imparfaite que ce que j'en avais entendu dire... que l'on y
conservait vivant du poisson... Mais pourquoi? Pour s'approvisionner?
Dans un but scientifique? Je ne crois pas m'en être occupé jamais, ni
avoir été frappé là, dans mes visites, par la vue de poissons
exceptionnels... Mais ce qui m'est resté à fleur d'esprit, c'est la
rêverie où j'entrais alors, comme par compensation et regret, quand je
quittais le vivier. En continuant ma promenade je supposais des
quantités d'animaux aquatiques de forme et de beauté surprenantes,
inconnues, pêchées dans les couches profondes, puis versées dans ces
réservoirs de tout à 1 heure, et je me donnais en imagination la
curiosité, le pouvoir et la joie de faire vider ces bassins et d'en voir
retirer, mêlées aux coquillages, aux herbes et aux plantes sous-marines,
des espèces innombrables et grouillantes comme en soulèvent seulement
dans les contes orientaux les filets des pêcheurs protégés par un
génie... Eh bien, tous ces poissons de mon désir et de ma fantaisie, que
je n'avais pas vus, mais que j'inventais à plaisir... ils existaient
effectivement dans la mer mystérieuse... Et à l'époque même où je me
désolais qu'on n'en eût pas la connaissance directe, «la mise à l'air»,
un enfant de huit ans, un petit Breton de ces côtes, qui peut-être passa
près de moi, avait en lui déjà la vocation d'être plus tard le tireur de
filets prédestinés, le révélateur des richesses, vivantes ou engourdies,
des abîmes salés.
C'était Mathurin Méheut, fils de la mer bretonne, peintre de sa faune et
de sa flore, et dont l'actuelle exposition aux Arts décoratifs est un
incomparable enchantement.
Mon ancien rêve de quelques minutes--qui par bonheur était le sien,
celui de toute sa vie--l'artiste ardent et tenace qu'est Méheut voulut
et sut le réaliser. Il a pu puiser dans ces bassins de Roscoff, dans les
cuves du vivier devenu laboratoire de zoologie expérimentale; et, par
des centaines de croquis, de dessins, d'aquarelles, d'études gouachées,
il nous montre aujourd'hui, pour ainsi dire toutes palpitantes, les
entrailles de la mer,... de la mer qu'en prestigieux chirurgien, au
scalpel puissant, décisif et sûr, il semble avoir _opérée_ pour nous. Il
en arrache et en retire les organes, innombrables, qu'il nous étale
mouillés, trempés, dégoûtants de leur acre et rude liqueur... Par eux
nous voyons à nu l'organisme et le dedans des flots, car ces poissons de
toutes formes, mais d'une puissance si ramassée, d'une si grande énergie
élastique, ces pieuvres à ramures, ces poulpes, ces congres, tantôt
noués et enchevêtrés, tantôt déroulés et comme abandonnés à leur propre
dérive, tous ces animaux étranges, ces potées visqueuses, ces gélatines
qui respirent, ces paquets qui tremblent et flottent, ces abcès du
rocher, ces tentacules, ces amas et ces complications de chairs gluantes
et animées,... ce sont bien véritablement les entrailles, les intestins,
les boyaux, les tripes formidables et copieuses de la mer... Et qui sait
si de ces réseaux toujours en travail, de ce pullulement, de ce
croisement, de cette activité incessante et apocalyptique des milliards
de poissons, ne vient pas--pour le moins autant que du dehors et du
souffle des vents--l'agitation extérieure et éternelle du flot? Le
dérangement des surfaces est presque toujours la conséquence des
troubles du dedans. Pourquoi la vague ne serait-elle pas le perpétuel
choc en retour du coup de nageoire et la répercussion du chassement de
queue?
Mais regardons toutes les catégories d'animaux du monde aquatique
surprises par l'oeil étonnant de l'artiste et fixées par sa main,
précisées, serrées et emprisonnées dans les limites d'une facture
vraiment admirable. Exécutés au crayon, ou rehaussés, écaillés de
touches, ou peints à l'aquarelle avec un éclat, une minutie et une
largeur qui rappellent l'art des plus beaux maîtres japonais, ces
dessins, se surpassant l'un l'autre, et qu'on se lasse bientôt de
comparer, si nombreux sont-ils, offrent une abondance, une variété, une
somptuosité documentaires qui imposent le respect. On a peine à
concevoir qu'un homme de trente ans soit l'auteur allègre et aisé d'une
oeuvre de cette importance, qui représente l'emploi de toute une longue
et laborieuse vie. On ne peut se détacher des parois en verre de chaque
tableau où, comme derrière la vitre d'un aquarium, se profilent les
trigles, les lamproies, les poissons les plus curieux, de fantastique
invraisemblance et de bizarre horreur... Voici les pieuvres ébouriffées
et dépeignées, telles des chrysanthèmes, les anatifes bleus et mauves
pervers ainsi que des orchidées, les anguilles gris-perle pareilles à
des grès flammés de Copenhague, les hippocampes, lutins de l'eau,
farfadets noirs des vertes voûtes, dansant sur leur queue en spirale,
figures neptuniennes et sataniques à la fois, tantôt retombant, avec
leur petite tête en forme de marteau, comme un moraillon de serrure
gothique et tantôt redressées comme une guivre minuscule à l'avant d'une
gondole...
Il faudrait consacrer des heures à l'attentive observation de ces
planches, enluminures merveilleuses du poème de la mer; on y pourrait
étudier toutes les diversités de nageoires, flexibles ou résistantes,
pellicules diaphanes comme ces plantes de la terre qu'on appelle
monnaies de pape, ou bien armées, onglées, montées sur tiges et arêtes
pointues, hérissées comme des épaulières d'armures de samouraï, ou
semblables au papier huilé des lanternes de pagode... et Méheut sait
tout, a tout noté, défini, détaillé: l'arête dorsale, la fourche des
queues variées à vous confondre, la nervure des membranes, l'emboîtement
des pinces, le jeu des crochets. Tout ce qui trempe et agit dans l'eau
de sel, il l'a vu, il le connaît par coeur à force de l'avoir saisi sur
le vif des centaines de fois; il possède, comme un petit-fils de
Léonard, l'anatomie et la structure de la patte, et aussi la mécanique
de l'aile; il est instruit, et à fond, comme bien peu, de l'animal
terrestre, aquatique ou aérien, qu'il s'agisse du tigre ou du chien de
mer, de l'escargot, de la libellule ou du cormoran. On le sent paré,
gréé d'une audace et d'une patience, d'une possibilité d'attention et
d'exécution à toute épreuve, et aussi d'un incommensurable amour, car ce
labeur vous donne la certitude d'avoir été accompli dans le calme et
l'ordre de l'esprit, de la conscience, dans la joie de l'effort, dans le
beau désir du résultat promis par la volonté.
Si je ne craignais, en m'étendant davantage, de vous retirer un peu de
votre plaisir et de votre mérite à découvrir tout seul les multiples
faces de ce talent si généreux et si fécond, je vous parlerais aussi de
l'historien attendri des vieux métiers de la côte armoricaine: meuniers,
sabotiers, tisserands, vanniers... je vous exposerais la tâche
éducatrice et touchante du botaniste et de l'entomologiste, du
contemplateur minutieux, et jamais découragé, sévère et recueilli à
établir l'architecture impeccable d'un épi de blé ou la ramification
d'une algue, avec une autorité égyptienne. Mathurin Méheut a la passion
de fer, l'enthousiasme rigide, le fanatisme du dessin. On sent l'homme,
toujours arqué, tendu sur cet étroit et unique chemin de la ligne qui
borde, en les délimitant, les précipices de la forme. Il y marche en
virtuose qui a dompté le vertige, ainsi que sur une corde roide
métallique, et son crayon laisse après lui sur la feuille comme un
passage d'acier noir.
Je ne suis pas le seul à penser qu'il n'a plus grand'chose à acquérir
dans la rigueur et l'inflexibilité. Qu'il se tourne vers ses tableaux,
vers les pages dans lesquelles il nous retrace, avec une émotion trop
carguée encore, les scènes de la vie triste et rude des grandes côtes
bretonnes, et là, qu'il rêve, médite, oubliant un peu à ses pieds le
crabe et la coquille, pour laisser parler le poète, qui s'abrite et se
gare en lui de la tempête et des marées. Je conserve avec une mélancolie
pensive et bien profonde l'image de ses ciels d'hiver épais et sombres,
d'un bleu de tricot,... de ses rochers noirs, battus et rebattus par la
vague comme si elle voulait à chaque coup assommer la grève... et celle
des blocs en dos d'éléphant, arrondis par des siècles de flux et de
reflux, le long desquels, toujours en suivant le même tracé, avec la
même géographie liquide, coule et pleure l'écume, en filets plats et
triangulaires. On dirait, sur du basalte, des hiéroglyphes d'argent,--je
ne sais quelle écriture diluvienne, effrayante, mystérieuse... le _Mane,
thecel, phares_ du naufrage... Et je me rappelle aussi la figure de ce
vieux cheval nu, au poil rouge, en bridon de bohémien, chargé de paquets
de goémons couleur de giroflée lui retombant de chaque côté comme des
hardes de guerrier comanche,... et qui, les sabots dans les galets,
demeure immobile, croupe à la bourrasque... avec un air presque humain
d'inexprimable anéantissement...