Que s'était-il passé? D'où provenait la cause de cette ivresse
singulière dont les conséquences pouvaient être désastreuses? Une
simple étourderie de Michel, à laquelle très heureusement, Nicholl put
remédier à temps.
Après une véritable pâmoison qui dura quelques minutes le capitaine,
revenant le premier à la vie, reprit ses facultés intellectuelles.
Bien qu'il eût déjeuné deux heures auparavant, il ressentait une faim
terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mangé depuis
plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, était surexcité au
plus haut point.
Il se releva donc et réclama de Michel une collation supplémentaire.
Michel, anéanti, ne répondit pas. Nicholl voulut alors préparer
quelques tasses de thé destinées à faciliter l'absorption d'une
douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et
frotta vivement une allumette.
Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un éclat
extraordinaire et presque insoutenable à la vue. Du bec de gaz qu'il
alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumière
électrique.
Une révélation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensité de
lumière, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation
de toutes ses facultés morales et passionnelles, il comprit tout.
«L'oxygène!» s'écria-t-il.
Et se penchant sur l'appareil à air, il vit que le robinet laissait
échapper à pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur,
éminemment vital, mais qui, à l'état pur, produit les désordres les
plus graves dans l'organisme. Par étourderie, Michel avait ouvert en
grand le robinet de l'appareil!
Nicholl se hâta de suspendre cet écoulement d'oxygène, dont
l'atmosphère était saturée, et qui eût entraîné la mort des voyageurs,
non par asphyxie, mais par combustion.
Une heure après, l'air moins chargé rendait aux poumons leur jeu
normal. Peu à peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il
leur fallut cuver leur oxygène, comme un ivrogne cuve son vin.
Quand Michel apprit quelle était sa part de responsabilité dans cet
incident, il ne s'en montra pas autrement déconcerté. Cette ébriété
inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient
été dites sous son influence, mais aussi vite oubliées que dites.
«Puis, ajouta le joyeux Français, je ne suis pas fâché d'avoir goûté
un peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un
curieux établissement à fonder, avec cabinets d'oxygène, où les gens
dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures,
vivre d'une vie plus active! Supposez des réunions où l'air serait
saturé de ce fluide héroïque, des théâtres où l'administration
l'entretiendrait à haute dose, quelle passion dans l'âme des acteurs
et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une
simple assemblée, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle
activité dans ses fonctions, quel supplément de vie il recevrait!
D'une nation épuisée on referait peut-être une nation grande et forte,
et je connais plus d'un État de notre vieille Europe qui devrait se
remettre au régime de l'oxygène, dans l'intérêt de sa santé!»
Michel parlait et s'animait, à faire croire que le robinet était
encore trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son
enthousiasme.
«Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu
d'où viennent ces poules qui se sont mêlées à notre concert?
--Ces poules?
--Oui.»
En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient
çà et là, voletant et caquetant.
«Ah! les maladroites! s'écria Michel. C'est l'oxygène qui les a
mises en révolution!
--Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane.
--Les acclimater dans la Lune, parbleu!
--Alors pourquoi les avoir cachées?
--Une farce, mon digne président, une simple farce qui avorte
piteusement! Je voulais les lâcher sur le continent lunaire, sans
vous en rien dire! Hein! quel eût été votre ébahissement à voir ces
volatiles terrestres picorer les champs de la Lune!
--Ah! gamin! gamin éternel! répondit Barbicane, tu n'as pas besoin
d'oxygène pour te monter la tête! Tu es toujours ce que nous étions
sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou!
--Eh! qui dit qu'alors nous n'étions pas sages!» répliqua Michel
Ardan.
Après cette réflexion philosophique, les trois amis réparèrent le
désordre du projectile. Poules et coq furent réintégrés dans leur
cage. Mais, en procédant à cette opération, Barbicane et ses deux
compagnons eurent le sentiment très marqué d'un nouveau phénomène.
Depuis le moment où ils avaient quitté la Terre, leur propre poids,
celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une
diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette
déperdition pour le projectile, un instant devait arriver où cet effet
serait sensible pour eux-mêmes et pour les ustensiles ou les
instruments dont ils se servaient.
Il va sans dire qu'une balance n'eût pas indiqué cette déperdition,
car le poids destiné à peser l'objet aurait perdu précisément autant
que l'objet lui-même; mais un peson à ressort, par exemple, dont la
tension est indépendante de l'attraction, eût donné l'évaluation
exacte de cette déperdition.
On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est
proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des
distances. De là cette conséquence: Si la Terre eût été seule dans
l'espace, si les autres corps célestes se fussent subitement
annihilés, le projectile, d'après la loi de Newton, aurait d'autant
moins pesé qu'il se serait éloigné de la Terre, mais sans jamais
perdre entièrement son poids, car l'attraction terrestre se fût
toujours fait sentir à n'importe quelle distance.
Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver où le projectile ne
serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant
abstraction des autres corps célestes dont on pouvait considérer
l'effet comme nul.
En effet, la trajectoire du projectile se traçait entre la Terre et la
Lune. A mesure qu'il s'éloignait de la Terre, l'attraction terrestre
diminuait en raison inverse du carré des distances, mais aussi
l'attraction lunaire augmentait dans la même proportion. Il devait
donc arriver un point où, ces deux attractions se neutralisant, le
boulet ne pèserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre
eussent été égales, ce point se fût rencontré à une égale distance des
deux astres. Mais, en tenant compte de la différence des masses, il
était facile de calculer que ce point serait situé aux quarante-sept
cinquante-deuxièmes du voyage, soit, en chiffres, à soixante-dix-huit
mille cent quatorze lieues de la Terre.
A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de
déplacement en lui, y demeurerait éternellement immobile, étant
également attiré par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutôt
vers l'un que vers l'autre.
Or, le projectile, si la force d'impulsion avait été exactement
calculée, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse
nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets
qu'il portait en lui.
Qu'arriverait-il alors? Trois hypothèses se présentaient.
Ou le projectile aurait encore conservé une certaine vitesse, et,
dépassant le point d'égale attraction, il tomberait sur la Lune en
vertu de l'excès de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre.
Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'égale attraction,
il retomberait sur la Terre en vertu de l'excès de l'attraction
terrestre sur l'attraction lunaire.
Ou enfin, animé d'une vitesse suffisante pour atteindre le point
neutre, mais insuffisante pour le dépasser, il resterait éternellement
suspendu à cette place, comme le prétendu tombeau de Mahomet, entre le
zénith et le nadir.
Telle était la situation, et Barbicane en expliqua clairement les
conséquences à ses compagnons de voyage. Cela les intéressait au plus
haut degré. Or, comment reconnaîtraient-ils que le projectile avait
atteint ce point neutre situé à soixante-dix-huit mille cent quatorze
lieues de la Terre?
Précisément lorsque ni eux ni les objets enfermés dans le projectile
ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur.
Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action
diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence
totale. Mais ce jour-là, vers onze heures du matin, Nicholl ayant
laissé échapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber,
resta suspendu dans l'air.
«Ah! s'écria Michel Ardan, voilà donc un peu de physique amusante!»
Et aussitôt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonnés à
eux-mêmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, placée
par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la
suspension merveilleuse opérée par les Caston et les Robert-Houdin.
La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait
dans l'air.
Eux-mêmes, surpris, stupéfaits, en dépit de leurs raisonnements
scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emportés
dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur
manquait à leur corps. Leurs bras, qu'ils étendaient, ne cherchaient
plus à s'abaisser. Leur tête vacillait sur leurs épaules. Leurs
pieds ne tenaient plus au fond du projectile. Ils étaient comme des
gens ivres auxquels la stabilité fait défaut. Le fantastique a créé
des hommes privés de leurs reflets, d'autres privés de leur ombre!
Mais ici la réalité, par la neutralité des forces attractives, faisait
des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas
eux-mêmes!
Soudain Michel, prenant un certain élan, quitta le fond, et resta
suspendu en l'air comme le moine de la _Cuisine des Anges_ de Murillo.
Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au
centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse.
«Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? Est-ce possible? s'écria
Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphaël nous avait vus
ainsi, quelle «Assomption» il eût jetée sur sa toile!
--L'Assomption ne peut durer, répondit Barbicane. Si le projectile
passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la
Lune.
--Nos pieds reposeront alors sur la voûte du projectile, répondit
Michel.
--Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de
gravité est très bas, se retournera peu a peu.
--Alors, tout notre aménagement va être bouleversé de fond en comble,
c'est le mot!
--Rassure-toi, Michel, répondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est
à craindre. Pas un objet ne bougera, car l'évolution du projectile ne
se fera qu'insensiblement.
--En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point
d'égale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entraînera
suivant une perpendiculaire à la Lune. Mais, pour que ce phénomène se
produise, il faut que nous ayons passé la ligne neutre.
--Passer la ligne neutre! s'écria Michel. Alors faisons comme les
marins qui passent l'Équateur. Arrosons notre passage!»
Un léger mouvement de côté ramena Michel vers la paroi capitonnée.
Là, il prit une bouteille et des verres, les plaça «dans l'espace»,
devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils saluèrent la
ligne d'un triple hurrah.
Cette influence des attractions dura une heure à peine. Les voyageurs
se sentirent insensiblement ramenés vers le fond, et Barbicane crut
remarquer que le bout conique du projectile s'écartait un peu de la
normale dirigée vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en
rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction
terrestre. La chute vers la Lune commençait, presque insensible
encore; elle ne devait être que d'un millimètre un tiers dans la
première seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millièmes de ligne.
Mais peu à peu la force attractive s'accroîtrait, la chute serait plus
accentuée, le projectile, entraîné par le culot, présenterait son cône
supérieur à la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'à
la surface du continent sélénite. Le but serait donc atteint.
Maintenant, rien ne pouvait empêcher le succès de l'entreprise, et
Nicholl et Michel Ardan partagèrent la joie de Barbicane.
Puis ils causèrent de tous ces phénomènes qui les émerveillaient coup
sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils
ne tarissaient pas à son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste,
voulait en tirer des conséquences qui n'étaient que fantaisie pure.
«Ah! mes dignes amis, s'écriait-il, quel progrès si l'on pouvait
ainsi se débarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chaîne
qui vous rive à elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de
fatigues, ni des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler
à la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple
jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois supérieure à
celle que nous possédons, un simple acte de la volonté, un caprice
nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas.
--En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait à supprimer la
pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthésie, voilà qui
changerait la face des sociétés modernes!
--Oui, s'écria Michel, tout plein de son sujet, détruisons la
pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de
cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison
d'être!
--Bien dit, répliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne
tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tête, digne Michel, que ta
maison dont les pierres n'adhèrent que par leur poids! Pas de bateaux
dont la stabilité sur les eaux n'est qu'une conséquence de la
pesanteur. Pas même d'Océan, dont les flots ne seraient plus
équilibrés par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphère, dont
les molécules n'étant plus retenues se disperseraient dans l'espace!
--Voilà qui est fâcheux, répliqua Michel. Rien de tel que ces gens
positifs pour vous ramener brutalement à la réalité.
--Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre
n'existe d'où soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du
moins, en visiter un où la pesanteur est beaucoup moindre que sur la
Terre.
--La Lune?
--Oui, la Lune, à la surface de laquelle les objets pèsent six fois
moins qu'à la surface de la Terre, phénomène très facile à constater.
--Et nous nous en apercevrons? demanda Michel.
--Évidemment, puisque deux cents kilogrammes n'en pèsent que trente à
la surface de la Lune.
--Et notre force musculaire n'y diminuera pas?
--Aucunement. Au lieu de t'élever à un mètre en sautant, tu
t'élèveras à dix-huit pieds de hauteur.
--Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'écria Michel.
--D'autant plus, répondit Nicholl, que si la taille des Sélénites est
proportionnelle à la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied à
peine.
--Des Lilliputiens! répliqua Michel. Je vais donc jouer le rôle de
Gulliver! Nous allons réaliser la fable des géants! Voilà l'avantage
de quitter sa planète et de courir le monde solaire!
--Un instant, Michel, répondit Barbicane. Si tu veux jouer les
Gulliver ne visite que les planètes inférieures, telles que Mercure,
Vénus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre.
Mais ne te hasarde pas dans les grandes planètes, Jupiter, Saturne,
Uranus, Neptune, car là les rôles seraient intervertis, et tu
deviendrais Lilliputien.
--Et dans le Soleil?
--Dans le Soleil, si sa densité est quatre fois moindre que celle de
la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus
considérable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'à
la surface de notre globe. Toute proportion gardée, les habitants y
devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut.
--Mille diables! s'écria Michel. Je ne serais plus qu'un pygmée, un
mirmidon!
--Gulliver chez les géants, dit Nicholl.
--Juste! répondit Barbicane.
--Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pièces d'artillerie
pour se défendre.
--Bon! répliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans
le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mètres.
--Voilà qui est fort!
--Voilà qui est certain, répondit Barbicane. L'attraction est si
considérable sur cet astre énorme, qu'un objet pesant soixante-dix
kilogrammes sur la Terre, en pèserait dix-neuf cent trente à la
surface du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton
cigare, une demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire,
ton poids serait tel--deux mille cinq cents kilos environ--, que tu
ne pourrais pas te relever!
--Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue
portative! Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour
aujourd'hui. Là, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard,
nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, où l'on ne peut boire
sans un cabestan pour hisser son verre à sa bouche!»