La seule histoire complète du Procès du maréchal Ney, que l'on publia
dans le temps, est due à un écrivain courageux; elle est terminée par le
texte du jugement et la note qui le suit. Ces deux pièces complètent en
quelque sorte l'histoire de la catastrophe du 7 décembre 1815.
«À onze heures et demie du soir l'audience publique a été rouverte.
«M. le président a dit: Appelez à haute voix les défenseurs.
«Les défenseurs étaient absens[6].
«On n'a pas fait venir l'accusé.
«M. le chancelier, président, a prononcé l'arrêt suivant:
«Vu par la chambre l'acte d'accusation dressé le 16 novembre dernier par
MM. les commissaires du Roi, nommés par ordonnances de S. M. des 11 et
12 dudit mois, contre Michel Ney, maréchal de France, duc d'Elchingen,
prince de la Moskowa, ex-pair de France, né à Sar-Louis, département de
la Moselle, âge de quarante-six ans, taille d'un mètre soixante-treize
centimètres, cheveux châtains-clairs, front haut, sourcils blonds, yeux
bleus, nez moyen, bouche moyenne, barbe blonde-foncée, menton prononcé,
visage long, teint clair; demeurant à Paris.
«Duquel acte d'accusation la teneur suit (suit la teneur de l'acte
d'accusation);
«L'ordonnance de prise de corps rendue le 17 dudit mois de novembre
contre ledit maréchal Ney;
«Le procès-verbal de signification tant de l'acte d'accusation que de la
susdite ordonnance de prise de corps faite audit maréchal Ney, accusé,
le 18 dudit mois, et de remise de sa personne en la maison de justice du
département de la Seine;
«Ouï les témoins cités à la requête du ministère public en leur
déposition orale;
«Ouï également les témoins cités à la requête de l'accusé;
«Ouï le ministère public en ses conclusions motivées, et tendantes à ce
que l'accusé soit déclaré coupable du crime qui lui est imputé, et
condamné à la peine que la loi prononce pour le cas dont il s'agit;
«Ouï les défenseurs de l'accusé en leurs plaidoieries;
«Ouï également l'accusé en ses moyens de défense;
«La chambre, après en avoir délibéré, attendu qu'il résulte de
l'instruction et des débats, que le maréchal Ney, prince de la Moskowa,
est convaincu d'avoir, dans la nuit du 13 au 14 mars 1815, accueilli des
émissaires de l'usurpateur; d'avoir, ledit jour 14 mars 1815, lu sur la
place publique de Lons-le-Saulnier, département du Jura, à la tête de
son armée, une proclamation tendant à l'exciter à la rébellion et à la
désertion à l'ennemi; d'avoir immédiatement donné l'ordre à ses troupes
de se réunir à l'usurpateur, et d'avoir lui-même à leur tête effectué
cette réunion;
«D'avoir ainsi commis un crime de haute trahison et d'attentat à la
sûreté de l'État, dont le but était de détruire ou de changer le
gouvernement et l'ordre légitime de successibilité au trône;
«Le déclare coupable des crimes prévus par les articles 77, 87, 88 et
102 du Code pénal, et par les articles 1er et 5 du titre 1er de la loi
du 21 brumaire an 5, et encore par l'art. 1er du titre 3 de la même loi;
«En conséquence, faisant application desdits articles, lesquels sont
ainsi conçus, savoir:
«L'article 77: «Sera également puni de mort quiconque aura pratiqué des
manoeuvres ou entretenu des intelligences avec les ennemis de l'État, à
l'effet de faciliter leur entrée sur le territoire et dépendances du
royaume de France, ou de leur livrer des villes, forteresses, places,
postes, ports, magasins, arsenaux, vaisseaux ou bâtimens, appartenant à
la France; ou de fournir aux ennemis des secours en soldats, hommes,
argent, vivres, armes ou munitions; ou de seconder les progrès de leurs
armes sur les possessions ou contre les forces françaises de terre ou de
mer, soit en ébranlant la fidélité des officiers, soldats, matelots ou
autres envers le Roi et l'État, soit de toute autre manière;»
«L'article 87: «L'attentat ou le complot contre la vie et la personne
des membres de la famille royale;
«L'attentat ou le complot dont le but sera:
«Soit de détruire ou changer le gouvernement ou l'ordre de
successibilité au trône;
«Soit d'exciter les citoyens ou habitans à s'armer contre l'autorité
royale, seront punis de la peine de mort;»
«L'article 88: «Il y a attentat dès qu'un acte est commis ou commencé
pour parvenir à l'exécution de ces crimes, quoiqu'ils n'aient pas été
consommés;»
«L'article 102: «Seront punis comme coupables des crimes et complots
mentionnés dans la présente section, tous ceux qui, soit par discours
tenus dans des lieux ou réunions publics, soit par placards affichés,
soit par des écrits imprimés, auront excité directement les citoyens ou
habitans à les commettre;
«Néanmoins, dans le cas où lesdites provocations n'auraient été suivies
d'aucun effet, leurs auteurs seront simplement punis du bannissement;»
«L'article 1er de la loi du 21 brumaire an 5: «Tout militaire ou autre
individu attaché à l'armée et à sa suite, qui passera à l'ennemi sans
une autorisation par écrit de ses chefs, sera puni de mort;»
«L'article 5: «Tout militaire ou autre individu attaché à l'armée ou à
sa suite, qui sera convaincu d'avoir excité ses camarades à passer chez
l'ennemi, sera réputé chef de complot, et puni de mort, quand même la
désertion n'aurait point eu lieu;»
«L'article 1er, titre III: «Tout militaire ou autre individu, attaché à
l'armée ou à sa suite, convaincu de trahison, sera puni de mort;»
«Condamne Michel Ney, maréchal de France, duc d'Elchingen, prince de la
Moskowa, ex-pair de France, à la peine de mort; le condamne pareillement
aux frais du procès;
«Ordonne que l'exécution aura lieu dans la forme prescrite par le décret
du 12 mai 1793, et ce, à la diligence des commissaires du Roi;
«Et, conformément à la faculté accordée par l'ordonnance de Sa Majesté,
en date du 12 novembre dernier, sera le présent arrêt prononcé
publiquement, hors la présence de l'accusé, et en présence de ses
conseils, ou eux appelés, et lu et notifié à l'accusé par le
secrétaire-archiviste de la chambre des pairs, faisant les fonctions de
greffier, à la diligence des commissaires du Roi.
Après le jugement, M. le procureur général a requis que, conformément à
la loi du 24 ventôse, an 12, le condamné fût dégradé de la
Légion-d'Honneur.
M. le président a prononcé que le maréchal Ney avait manqué à l'honneur,
et a déclaré, au nom de la Légion-d'Honneur, qu'il avait cessé d'en être
membre.
«Le présent arrêt sera imprimé et affiché à la diligence de MM. les
commissaires du Roi.
«Fait et prononcé en chambre des pairs, à Paris, le 6 décembre 1815, en
séance publique.»
* * * * *
«Le 7 décembre, à trois heures du matin, la garde du maréchal avait été
remise à M. le maréchal de camp comte de Rochechouart, commandant de la
place de Paris, qui avait été chargé par M. le lieutenant général
Despinois, commandant la première division, d'après les ordres de MM.
les commissaires du roi, d'assurer l'exécution de l'arrêt de la cour.
«À trois heures et demie, M. le chevalier Cauchy, secrétaire-archiviste
de la Chambre des Pairs, remplissant les fonctions de greffier, s'est
présenté dans la prison du maréchal, qui dormait profondément, pour lui
lire son arrêt. Lorsque M. le chevalier Cauchy en vint à la lecture des
titres et qualités du maréchal; celui-ci l'interrompit en lui disant:
_«Dites Michel Ney, et un peu de poussière..._»
«Le maréchal entendit la lecture de l'arrêt avec le plus grand calme.
«Sur l'observation qui lui fut faite qu'il était le maître de faire ses
adieux à sa femme et à ses enfans, il demanda qu'on leur écrivît de
venir entre six et sept heures du matin. «J'espère, ajouta-t-il, que
votre lettre n'annoncera point à la maréchale que son mari est condamné:
c'est à moi à lui apprendre quel est mon sort.»
«M. Cauchy s'est alors retiré, et le maréchal se jeta tout habillé sur
son lit. Il ne tarda pas à s'endormir.
«À quatre heures et demie du matin, il fut réveillé par l'arrivée de la
maréchale accompagnée de ses enfans et de madame Gamot, sa soeur. Cette
femme infortunée, en entrant dans la chambre de son mari, tomba roide
sur le plancher; le maréchal, aidé de ses gardes, la releva; à un long
évanouissement succédèrent des pleurs et des sanglots. Madame Gamot, à
genoux devant le maréchal, n'était pas dans un état moins déplorable que
sa soeur. Les enfans, sombres et silencieux, n'ont pas pleuré; l'aîné est
âgé de onze à douze ans. Le maréchal leur a parlé assez long-temps, mais
à voix basse. Tout à coup il s'est levé, et a engagé sa famille à se
retirer.
«Resté seul avec ses gardes, il s'est promené dans sa chambre. Un de ses
gardes, grenadier de Laroche-Jacquelin, lui a dit: «Maréchal, au point
où vous en êtes, ne devriez-vous pas penser à Dieu? C'est toujours une
bonne chose que de se réconcilier avec Dieu.» Le maréchal s'arrêta, le
regarda; et, après un moment de silence, il lui dit: «Vous avez raison;
oui, vous avez raison: il faut mourir en honnête homme et en chrétien:
je désire voir M. le curé de Saint-Sulpice.» Ce brave grenadier ne se le
fit pas dire deux fois; l'ordre fut donné, et le curé de Saint-Sulpice
ne tarda pas à être introduit dans la chambre du maréchal. Il resta
enfermé trois quarts d'heure avec lui. Lorsqu'il se retira, le maréchal
lui témoigna le désir de le revoir à ses derniers momens. Ce vertueux
ecclésiastique lui tint parole. À huit heures et demie il était de
retour. À neuf heures le maréchal, averti que le moment était arrivé, a
descendu d'un air ferme et tranquille, au milieu de deux lignes de
militaires, les degrés de l'escalier du palais du Luxembourg. Une
voiture l'attendait à la porte du jardin; M. le curé de Saint-Sulpice y
est monté avec lui, et le maréchal lui a dit: «Montez le premier,
monsieur le curé; je serai plus vite que vous là-haut.» Arrivé à la
grille qui donne du côté de l'Observatoire, le maréchal a mis pied à
terre et s'est allé placer plus loin, en face des vétérans commandés
pour l'exécution de l'arrêt.
«Sur la proposition faite au maréchal de lui bander les yeux et de se
mettre à genoux, il a répondu: «Ignorez-vous que depuis vingt-cinq ans
j'ai l'habitude de regarder en face la balle et le boulet?» Il a ajouté:
«Je proteste devant Dieu et la patrie, contre le jugement qui me
condamne. J'en appelle aux hommes, à la postérité, à Dieu: Vive la
France!»
«Les vétérans ayant reçu l'ordre de tirer, le maréchal leur a crié, en
mettant la main sur son coeur: «Soldats, hâtez-vous et tirez là.» Les
vétérans ont fait feu.
«Ainsi périt, le 7 décembre 1815, et dans sa quarante-septième année, un
guerrier dont les exploits retentirent pendant vingt-cinq ans dans toute
l'Europe. Sa mort n'effacera point sa vie; et l'histoire conservera
soigneusement le souvenir des hauts faits qui l'ont illustrée.»