DE L'EXPÉDITION SCOTT

De nouvelles dépêches de Nouvelle-Zélande permettent de compléter sur

plusieurs points la relation du drame final de l'expédition polaire de

Scott, que nous avons publiée dans le numéro précédent.

Bien avant de parvenir au but, les explorateurs anglais surent

qu'Amundsen les avait devancés et qu'ils n'avaient plus à lutter que

pour soutenir l'honneur du pavillon. Dès le 88° de latitude, soit à 220

kilomètres du Pôle, ils rencontrèrent, en effet, les traces de la

caravane norvégienne, et, à partir de là, les suivirent jusqu'à la tente

qu'elle avait laissée au Pôle même comme témoignage de sa victoire, et à

laquelle elle avait donné le nom caractéristique de Polheim (maison du

Pôle).

Arrivé au terme de sa longue randonnée le 17 janvier, et non le 18

janvier, comme les premiers télégrammes l'annonçaient, Scott y séjourna

quarante-huit heures. Le premier jour, des circonstances atmosphériques

défavorables l'empêchèrent de procéder à des déterminations

astronomiques. En raison de la présence de masses de petits cristaux de

glace en suspension dans l'air, le disque du soleil se trouvait brouillé

et déformé; de là l'impossibilité d'obtenir de bons contacts dans les

instruments, et, par suite, des résultats exacts. Le lendemain, le ciel

s'étant éclairci, des observations purent être prises. Elles ont été

exécutées avec un théodolite, instrument beaucoup plus précis que le

sextant employé par les Norvégiens. Les observations de Scott placent

Polheim par 89° 59' 30" de latitude, soit à 925 mètres du point

mathématique par lequel passe l'extrémité australe de l'axe terrestre.

Pour cette même station, les Norvégiens ont obtenu 89° 58' 30", et 2.775

mètres pour la distance séparant leur tente du Pôle. Étant donné les

circonstances et les instruments dont s'est servi Amundsen, cette

différence de 1.850 mètres entre les valeurs calculées par les deux

expéditions est absolument négligeable, et les résultats de leurs

opérations doivent être considérés comme remarquablement concordants.

Après cela, Scott et ses compagnons avancèrent de 925 mètres dans la

direction indiquée par les observations et plantèrent le glorieux

pavillon de l'_Union Jack_ au point indiqué par leurs calculs comme le

gisement du Pôle Sud.

Le même jour, la caravane battit en retraite. Dès le départ, Evans donna

des signes évidents de faiblesse. Quoi qu'il en fût, au début, sur le

plateau du Roi Édouard, on avança bon train, couvrant parfois jusqu'à 29

kilomètres par étape. Plus bas, sur le glacier Beardmore qui descend du

plateau à la Grande Barrière, au pied des montagnes, cela changea; dans

ces parages, la glace était toute hérissée de monticules hauts de 3

mètres à 3 m. 50, qu'il fallait monter, puis descendre; dans ces

conditions, la marche devint épuisante et les chutes se répétèrent. Au

passage d'une de ces aspérités, Evans tomba sur la tête. Les télégrammes

font présumer qu'à la suite de cet accident le malheureux perdit la

raison. Grâce au dévouement de ses compagnons, il parvint cependant à la

Grande Barrière. Pendant la plus grande partie de la descente, le pauvre

dément dut être soutenu par ses camarades, et même charroyé sur un

traîneau auquel ils s'attelaient. Ce surcroît de travail, en

ralentissant l'allure, a été la cause déterminante de la catastrophe. Si

la mort de Scott et de ses trois derniers compagnons est digne de celle

des héros de l'antiquité, leur conduite avant le dénouement fatal est

non moins admirable. Délibérément, ces nobles cours firent le sacrifice

de leur vie pour prolonger l'existence d'un camarade moribond. Tous pour

un! Jamais dans les temps actuels la belle devise des confédérés

helvétiques n'a été appliquée avec plus d'héroïsme.

Sur la Grande Barrière ensuite, les explorateurs furent retardés par la

maladie d'Oates. Sous les atroces _blizzards_ qui constamment

s'abattaient sur eux, combien lents devinrent alors leurs progrès: 15

kilomètres par jour au maximum, souvent même 5 seulement!

L'agonie des trois survivants n'a pas duré moins de neuf jours. Le 21

mars, au moment où il fut définitivement arrêté par la tempête et

l'épuisement, Scott ne possédait plus de vivres que pour quarante-huit

heures, et seulement le 29 la mort acheva son oeuvre! Ses deux

compagnons, le docteur Wilson et le lieutenant Bowers, succombèrent les

premiers; leurs corps ont été trouvés dans les sacs de couchage

soigneusement fermés. Ainsi, quoique moribond, le chef de l'expédition

avait puisé dans son énergie la force de rendre les derniers devoirs à

ses camarades. Quel sang-froid surhumain cet héroïque marin a montré

devant la mort, les précautions qu'il a prises pour assurer la

conservation de son journal en sont une nouvelle preuve. Lorsqu'il

sentit la faiblesse l'envahir, il s'assit contre le piquet central de la

tente, puis plaça bien en évidence son carnet entre le bois et sa tête;

c'est dans cette position que, huit mois plus tard, son corps fut

retrouvé.

Tous les documents de la malheureuse expédition ont été sauvés, non

seulement ses carnets de route, mais encore ses pellicules

photographiques et 15 kilos d'échantillons géologiques. Epuisés et

défaillants au cours de leur désastreuse retraite, ces admirables

explorateurs se refusèrent à jeter cette charge de pierres qui

représentaient en partie les résultats de leurs efforts. D'après les

dépêches, leur collection comprendrait des fossiles et des spécimens de

charbon recueillis dans les grès surmontant les granites et les schistes

cristallins qui constituent le soubassement du relief antarctique dans

cette région. Ces échantillons de charbon, probablement des fragments de

matière charbonneuse sans valeur industrielle, présentent un haut

intérêt scientifique. Formés de débris de plantes, ces dépôts indiquent,

en effet, qu'à une époque antérieure de l'histoire du globe, les terres

antarctiques aujourd'hui ensevelies sous la glace ont été couvertes de

végétation.

Le médecin de l'escouade qui a découvert le camp de l'agonie assure que

les corps des infortunés voyageurs ne portaient aucune trace de scorbut.

Or, d'après l'expérience des deux expéditions Charcot, nous savons que

la terrible maladie peut exister sans qu'aucune indication extérieure

permette de la diagnostiquer.

La fatalité s'est acharnée contre Scott. Avant le départ, il avait

indiqué le 10 mars 1912 comme date probable de son retour aux quartiers

d'hiver. Aussi bien, afin de faciliter sa retraite, à la fin de février,

deux hommes et deux traîneaux attelés de chiens furent envoyés au-devant

des explorateurs. Le 3 mars ils atteignaient le dépôt le plus extrême

sur la Grande Barrière, l'Orne _Ton Camp_, à 220 kilomètres environ au

sud de la station, et y demeurèrent dix jours (voir la carte jointe au

dernier numéro). Malheureusement le mauvais temps et la faiblesse de

leurs attelages les obligèrent à ne pas prolonger leur attente et le 10,

dix jours avant le retour de Scott à quelques kilomètres de là, ils

rebroussaient chemin. Six jours plus tard, les deux éclaireurs

ralliaient le bord de la Grande Barrière, à bout de forces. Là, une

nouvelle malchance paralysa leurs efforts. Pendant leur voyage, la

banquise reliant l'extrémité du glacier aux quartiers d'hiver s'était

rompue, et il devenait, par suite, impossible d'avertir le gros de

l'expédition qu'à la date du 10 mars, jour fixé pour le retour, Scott

n'avait pas encore paru au dépôt le plus méridional et qu'il devait se

trouver en péril. Lorsque les communications furent enfin rétablies, les

ouragans entravèrent toute nouvelle recherche, et il fallut attendre le

printemps austral suivant pour se remettre en campagne. Hélas! depuis

plus de sept mois le drame était terminé et les héros dormaient leur

dernier sommeil dans leur linceul immaculé.

L'Illustration, No. 3652, 22 Février 1913 · 第 40 / 50 题