Les documents préhistoriques mis au jour en ces dernières années nous
ont appris bien des choses inattendues sur la vie de nos premiers
ancêtres. Le crâne de la Chapelle-aux-Saints et le squelette du Moutier
nous ont révélé un homme des cavernes beaucoup moins éloigné de
certaines races actuelles qu'on se le figurait jusqu'alors; les dessins
gravés sur des os de rennes ou sur les parois des grottes aux Eyzies et
en divers points de la France nous ont fait connaître un art
préhistorique souvent rudimentaire, mais parfois assez avancé, et qui se
manifeste avec une perfection déconcertante dans les dessins en noir et
à l'ocre que, grâce à la générosité éclairée du prince de Monaco, M.
l'abbé Breuil a pu relever minutieusement dans les cavernes espagnoles;
il y a quelques mois, enfin, nous présentions à nos lecteurs les
premiers bas-reliefs connus de l'âge de pierre, découverts aux environs
de Bordeaux par le docteur Lalanne.
Aujourd'hui M. le comte Begouen nous montre dans une grotte de l'Ariège
des statues, non plus taillées dans la pierre, mais modelées dans
l'argile. Ces sculptures, les premières du genre que l'on trouve, sont
dans un état de conservation remarquable.
C'est dans la caverne du Tue d'Audoubert, sise sur la commune de
Montesquieu Avantès (Ariège), que le comte Begouen et ses fils ont
trouvé les bisons d'argile, tels que les représente la photographie
présentée à l'Académie des inscriptions et belles-lettres par M. Salomon
Reinach, et qui nous a été communiquée par M. Boule, professeur au
Muséum, directeur de l'_Anthropologie_.
M. le comte Begouen, un des plus actifs et des plus érudits de nos
archéologues, a déjà fait nombre de découvertes intéressantes dans le
domaine préhistorique. Il nous conte lui-même, dans l'_Anthropologie_,
l'histoire de sa dernière trouvaille.
C'est tout à fait au fond d'un des couloirs élevés de la caverne, à 700
mètres au moins de l'entrée, que reposent les statues. L'entrée même est
défendue par un bief que forme la résurgence du Volp. Il faut pénétrer
en barque sous terre sur une longueur d'environ 60 mètres avant de
trouver des galeries parsemées de flaques d'eau, où l'on peut à la
rigueur, au temps des basses eaux, passer à pied sec.
La grotte comprend trois étages. Le premier est au niveau de l'eau; on
accède au second en escaladant une falaise de 2 mètres de haut; pour
atteindre le troisième, il faut s'engager dans une cheminée et escalader
un à-pic de 12 m. 50.
Au bout d'un couloir accidenté, aux parois ornées de quelques gravures,
on rencontre une salle basse dont le fond est obstrué par des piliers de
stalactite. Après avoir brisé trois colonnes, de façon à pratiquer une
ouverture mesurant 28 centimètres de hauteur sur 65 de largeur, M.
Begouen et ses fils purent pénétrer en rampant dans un second couloir où
l'argile du sol a conservé des empreintes de talons humains, de griffes
et de poils d'ours, et qui mène à la salle des bisons.
«Les deux statues sont appuyées contre un bloc de rocher tombé de la
voûte au milieu de la salle. L'animal qui se trouve en avant est une
femelle, il mesure 61 centimètres de longueur et 29 centimètres du
ventre au sommet de la bosse; le mâle donne 63 et 31 centimètres. Le
côté droit seul est achevé; le côté appuyé au rocher n'a pas été
travaillé. Quoique la salle soit assez humide pour que la terre ait
conservé toute sa plasticité, l'argile en se desséchant un peu a
provoqué de profondes fissures, traversant parfois tout le corps des
animaux, mais sans causer de dégât, parce que les statues sont appuyées
contre la roche. Comme pour le second bison le rocher n'était pas assez
long, l'arrière-train a été calé par des pierres rapportées. La surface
du corps est lisse, on y distingue fort bien les traces du lissage fait
par la main de l'artiste... L'oeil est marqué chez la femelle par une
sorte de bille de terre avec un renfoncement au milieu. Ce procédé
simulant la prunelle et le regard donne de la vie et de la physionomie à
cette tête, tandis que le mâle a l'air atone et sans vie avec son gros
oeil tout rond. La barbe qui arrive jusque sous le ventre a été indiquée
par des stries faites avec une spatule mince en bois ou en os, tandis
que, pour représenter la crinière plus laineuse, l'artiste s'est
contenté de son pouce dont l'empreinte est bien nette.»
[Illustrations: Boudins d'argile trouvés dans la grotte et, sans doute,
préparés par l'artiste pour achever son modelage.]
Sur le sol, on aperçoit deux ébauches et une esquisse de bison très
sommairement tracée sur l'argile, mais où le modelage de la tête est
commencé.
«Cette esquisse, ajoute le comte Begouen, permettrait de supposer que
les artistes de l'époque, après avoir dessiné sur le sol la silhouette
de l'animal, enlevaient de la terre tout autour, puis soulevaient le
gâteau ainsi préparé avant de le finir sur place (en utilisant, sans
doute, des boudins d'argile comme ceux que l'on a retrouvés non loin des
bisons). Le côté non terminé des statues, d'épaisseur variable, présente
bien l'aspect d'une plaque d'argile arrachée du sol. De plus, nous avons
remarqué plusieurs cuvettes arrondies, dont les bords portent encore des
empreintes de doigts et qui pourraient bien avoir été formées de la
sorte.»
Ces statues, qui constituent un document unique, n'ont pas été
déplacées, et le comte Begouen hésite à risquer un transport qui
présente de grandes difficultés.