Il n'est jamais trop tard pour reparler de ceux qui ne parleront plus,
surtout quand leurs phrases suprêmes, leurs mots de la fin, ont, sans le
chercher, obtenu le sublime et sont arrivés du premier coup à l'adresse
de la postérité.
Ainsi, l'Angleterre et le monde entier ont recueilli avec une
orgueilleuse admiration les adieux, si tranquilles, du navigateur Scott.
Arrêtons-nous, je vous en prie, stationnons, même de loin, devant ce
sévère héroïsme, et pénétrons-nous-en, jusqu'aux, moelles. Trempons-nous
dans le bain magnifique et dur de ces neiges qui devenaient le linceul
excellent, le suaire immaculé de gloire de l'homme surhumain, le drap
blanc plus blanc que tout autre, et qu'il méritait.
Représentez-vous ce hardi, jeté à terre et roulé, enveloppé, comme en
une gigantesque couverture de froid, dans les plis tour à tour sombres
et aveuglants de la tourmente... Le voici couché, renversé, aplati,
balayé, chassé par la rafale, tel un flocon de chair bleuie parmi les
centaines de milliards des autres flocons, dans l'averse des effrayants
duvets gros confine le poing, pareils à des cailloux légers, à des
boulets flottants. Le voyez-vous, battu de cette pluie d'argent, de feu
virginal et d'acier, qui cingle, qui voltige, se croise, tourbillonne et
tombe en hachant l'immensité vide à perte de vue, à perte d'idée...? Ah!
l'on peut affirmer que la détresse de l'audacieux pygmée est vraiment la
pire et la plus irrémédiable de toutes, l'anéantissement physique et
moral le plus complet. Il regarde en face le peu de temps qui lui reste
à désespérer, le front haut, et il se sent serré dans une horreur dont
rien n'approche nulle part. Il subit les affres sans nom de
l'Apocalypse. Et, cependant, quand tout devrait, en une pareille
épouvante, le confondre et le réduire, il ne s'avoue pas vaincu ni même
démonté, il rassure dans les limites du possible son corps déjà «saisi»,
pétrifié, ce pauvre corps qui fut la hutte de son courage, et qu'une
flamme intérieure bien courte et pâlissante achève d'éclairer. La
volonté, plus encore que le froid, le raidit, dans son obstination à
«tenir» jusqu'au bout. D'autres renonceraient, se laisseraient, comme un
traîneau vide, glisser sur la pente du gouffre!... A quoi bon se
prolonger par l'entêtement? Il n'y a plus rien. Tout est dit pour
ici-bas. L'expédition est terminée. Le but est atteint. Le pôle du grand
inconnu, celui-là que personne encore n'a découvert vivant, que l'on ne
touche qu'immobile et muet, et dont nul ne revient, ce pôle de
l'au-delà, il sent, le moribond, qu'il est à la minute d'y pénétrer,
qu'il y entre... Tout le reste ne doit-il pas alors lui être égal? Eh
bien, non! Dans un rassemblement d'honneur et de fierté, il se ramasse,
il souffle à genoux sur le charbon de sa pensée, qui brûle encore, pour
en tirer une lueur d'adieu, et quelques étincelles... Et sans savoir
même s'il sera remercié de sa splendide peine, si ces mots qui lui
coûtent tant à créer, à arracher et à grouper dans les triples ténèbres
de son cerveau, de la nuit et de la mort, parviendront jusqu'aux yeux et
aux oreilles des hommes, de ses frères qui sont si loin... malgré tant
d'incertitude certaine, il continue de jouer son rôle d'explorateur, _il
écrit ce qui se passe_, il tient son journal _in extremis_, il parle à
son pays dont il ne doute pas qu'un jour ou l'autre, si faible que soit
sa voix, il ne soit entendu... Et seconde par seconde, syllabe par
syllabe, il dispute son esprit, sa langue et sa main à l'embarras qui le
gagne... Ah! cela est d'une insurpassable beauté, tragique et
marmoréenne, d'une beauté de glace qui fait bloc et se dresse devant
vous brusquement, comme un iceberg, en vous causant je ne sais quel
effroi sacré, quel saisissement de grandeur!
*
* *
Voici donc ce que peut l'homme à _ses derniers moments_, ce qu'il est
capable de fournir avant de disparaître! et pas même l'homme encore
solide et toujours debout, mais l'homme inerte, assommé, réduit à rien,
la face contre terre. Quels sont donc ses moyens? De quoi est-il fait?
D'où lui vient cette envergure finale? E comment l'expliquer?
Cela est plus simple qu'on ne croit. D'abord, à, cet instant, par un
phénomène naturel, par une espèce de déplacement nécessaire, tout ce qui
s'en va de puissance physique se transforme en vigueur morale. Ce n'est
plus la saison du corps. Le tour des muscles et des nerfs est passé. Il
n'y a maintenant que l'âme qui vive, mais elle vit deux fois, cent fois,
mille fois plus. Près de sortir, aspirant déjà le dehors, tracassée
d'infini, elle se gonfle et acquiert aussitôt une plénitude sans
précédent. Tout s'y réfugie, s'y condense, comme du lointain des
extrémités abandonnées reflue le sang au carrefour du coeur. L'âme
devient le dernier poste de toutes les facultés, de tous les désirs
apaisés, de tous les regrets consentis, de tous les devoirs exigés, de
toutes les espérances prochaines... C'est en elle qu'ils ont pris leur
suprême rendez-vous et qu'ils se rassemblent, à l'heure dite. Pas un ne
manque à l'appel. Aussi, ne vous étonnez plus du bel ouvrage qu'ils font
alors. Ils sont d'ailleurs entièrement livrés à eux-mêmes et peuvent
donner leur entière mesure. Rien ne les distrait plus d'un monde où tout
se voile et fond, objets, visages, même ceux des êtres aimés, ciel
pourtant si chéri des yeux qui s'en croyaient inséparables et
s'imaginaient ne jamais pouvoir s'en passer et qui déjà n'y font plus
attention... C'est pourquoi en effet--à notre tristesse déçue qui ne
sait pas comprendre--les yeux des agonisants se ferment volontiers. Ils
n'éprouvent plus le besoin que de regarder à l'_intérieur_, vers ce qui
va se montrer et qui s'entr'ouvre en eux.
A ces minutes aussi, la pensée, l'intelligence, atteignent des degrés où
jamais la vie débordante, et si riche de sève, ne les avait cependant
transportées. Il peut y avoir un peu d'éphémère génie dans les derniers
moments de très pauvres êtres, car la mort bouleverse tout en nous avec
ses rayons, et l'agonie transfigure. Les obscurités d'ici-bas, au milieu
desquelles nous avons promené nos lampes, se dissipent. Nous commençons
à voir où nous allions. Le chemin parcouru se dessine, étale sa pente.
La situation s'éclaire. Les problèmes sont résolus. La Certitude et sa
soeur la Sérénité posent sur nos fronts rajeunis leurs mains fraîches et
douces. La beauté morale, enfin, comme si on l'invitait, se présente et
se révèle alors sous sa forme la plus parfaite et la plus pure. Elle a
su, en plusieurs occasions de la vie, éclater et pousser un cri, mais
c'est au Départ qu'elle chante, qu'elle entonne l'hymne du cygne.
Est-ce à dire que tous les derniers moments sont assurés d'être réussis?
et que la mort, en faisant dans notre direction son geste de discret
appel, nous en garantisse le succès? Non. Les derniers moments ne
viennent vraiment bien que s'ils ont été préparés. Ils ne sont qu'une
résultante. Ils constituent l'acte final d'une pièce qui doit avoir été
charpentée, et qui doit, si elle ne veut pas tomber, s'appuyer sur
quelque chose. Les bonnes expositions déterminent les dénouements les
meilleurs.
Ainsi serons-nous donc prudents, pour bien nous en tirer, de ne pas
attendre d'y être, et de ne pas trop compter sur l'inspiration! Elle
pourrait, si nous n'avions qu'elle à sonner, ne pas venir, et nous faire
défaut. Ayons en nous depuis longtemps, sur la planche, et tout prêts,
ayons nos derniers moments, soignés, en exacte mise au point, de façon
que les possédant à fond, après les avoir souvent répétés, les sachant
par coeur et sur le bout du doigt, nous n'ayons plus qu'à les réciter,
presque machinalement, quand on nous le demandera. Pour qu'ils soient
jolis, il ne faut pas que nos derniers moments nous surprennent, mais
qu'ils s'accomplissent et se réalisent, en quelque sorte d'eux-mêmes,
presque malgré nous, en dehors de notre volonté dont il est sage de
prévoir les accidents et les faiblesses possibles. A ce prix seulement
nous serons sans inquiétude, à, peu près certains--quoi qu'il advienne à
notre chair, dans la bousculade de la sortie--de faire contenance. On
n'apprend pas à mourir au pied levé. Il faut s'y prendre dès le berceau.
[Illustration: Sept présidents à l'inauguration du monument d'Arthur
Ranc, le 16 février. Un ancien président de la République, M. Loubet; un
président encore en exercice, M. Fallières; un président à la veille
d'entrer en fonctions, M. Poincaré; le président du Conseil des
ministres, M. Briand; le président du Sénat, M. A. Dubost; le président
de la Chambre, M. Paul Deschanel; le président du Conseil municipal, M.
Galli.]
J'ai toujours été persuadé que ceux qui meurent bien, éprouvent--même
s'ils n'ont pas les moyens de la témoigner--une grande joie intérieure.
Ils ont conscience de l'acte définitif qu'ils accomplissent. Tout en eux
dégage la paix, la satisfaction idéale, la sainte lassitude. Ils ne sont
plus occupés, avant de fermer le livre, qu'à nous en produire un fidèle
et bon résumé, le plus bel extrait. Les derniers moments n'ont pas
d'autre mission que de nous donner, en raccourci, le sens de trente,
cinquante, quatre-vingts ans... et la qualité de ces rapides minutes
dépend de celle de toutes les autres. C'est le propre des caractères
d'accepter avec politesse, dès qu'ils se présentent, les derniers
moments, de ne pas les rabrouer, de leur sourire, d'avoir pour eux tous
les égards. Par ces façons, par ce fier souci de plier bagage dans
l'élégance et de savoir «prendre congé», ceux qui s'en vont procurent, à
ceux qui regrettent de rester, mieux qu'un souvenir; ils leur lèguent un
exemple, une hautaine envie, un désir ardent et pieux d'imitation. Il
faut, en voyant comme s'éloigne un être supérieur et aimé, que l'on
admire sa sortie et qu'on en soit un peu jaloux. Il est de grandes
agonies qui demandent qu'on les salue. Elles dictent le testament de
l'âme. Elles escortent son passage, et lui font la haie. Et l'on
comprend mieux devant elles la raison de tant de beauté: les derniers
moments d'une vie ne sont que les premiers d'une autre.