ANNÉE 1379

Assez tost après Pasques, qui furent l'an mil trois cens septante-neuf,

vindrent à Paris le seigneur de Laval, monseigneur Bertran du Guesclin,

connestable de France; le seigneur de Cliçon et le viconte de Rohan,

lesquels le roy avoit mandés et fait venir à Paris pour leur dire les

choses dont ci-après sera faite mencion. C'est assavoir que une journée

au Palais-Royal, en la chambre vert, furent les dessus nommés devant le

roy, lequel avoit pluseurs seigneurs de son conseil en sa compaignie: et

là le roy de sa bouche relata aux dessus nommés de Bretaigne, coment,

après l'accort fait entre la duchesse de Bretaigne, femme du duc

Charles, et messire Jehan de Montfort, ledit messire Jehan de Monfort

luy avoit fait hommaige lige; et coment depuis il avoit traictié ledit

de Montfort doulcement et courtoisement; et par espécial après ce que

ledit de Montfort ot fait requérir au roy, par ses messaiges, que il luy

féist délivrer certaines terres que le conte de Flandres tenoit,

lesquelles il disoit à luy appartenir: et en vérité, jasoit ce que

lesdites terres ne vaulsissent oultre quatre ou cinq mile livres de

terre, le roy, après pluseurs messaiges à luy envoiés tant dudit de

Montfort de vers le roy comme du roy devers ledit de Montfort, le roy

cuidant le tenir en bonne et vraie subjeccion et obéissance comme tenu y

estoit, luy fist offrir de le acquitter envers la duchesse de Bretaigne

qui fu femme du duc Charles, de dix mile livrées de terre que ledit de

Montfort estoit tenu de luy baillier, par le traictié de paix fait entre

ladite duchesse et ledit de Montfort; mais nonobstant ce, et que le roy

par pluseurs fois envoiast pardevers luy messaiges grans et notables,

prélas, barons et autres, ledit de Montfort fist venir en Bretaigne

grant foison d'Anglois ennemis du roy. Et pour celle cause, le roy y

envoia ses frères, les ducs de Berry et de Bourgoigne, pour faire widier

lesdis Anglois de sa seigneurie, par force et puissance d'armes. Et

quant il furent audit païs de Bretaigne, ledit de Montfort leur promist

que il feroit widier lesdis Anglois dudit païs de Bretaigne, ce qu'il ne

fist pas. Mais fist guerre au païs par la puissance desdis Anglois, et

mist siège devant pluseurs villes, pour ce qu'il ne vouloient recevoir

les Anglois dedens lesdites villes; et pour avoir finance, leva fouages

et pluseurs autres subsides, à la grant desplaisance des prélas, nobles

et bonnes villes du païs, lesquels envoièrent devers le roy, afin qu'il

voulsist mettre remède en toutes ces choses, et de ce, luy supplièrent

moult affectueusement. Et pour celle cause le roy y envoia son

connestable et grant foison de gens d'armes, lesquels, par force et

puissance, firent widier lesdis Anglois du païs, et s'en ala ledit de

Montfort avecques eux en Angleterre; et les gens du roy qui estoient au

païs de Bretaigne trouvèrent bonne obéissance en pluseurs villes et

chasteaux, et ceux qui se tindrent par aucun temps rebelles furent mis

par force et par puissance, en obéissance, tant que finablement, tout le

païs de Bretaigne, cités, villes et chasteaux, furent en l'obéissance du

roy, et tenus pour luy et de par luy, excepté seulement le chastel de

Brest, auquel ledit de Montfort fist venir Anglois qui tousjours le

tindrent en rebellion contre le roy. Et ledit de Montfort, qui estoit en

Angleterre, se tint pour ennemi du roy, et admena audit lieu de Brest le

conte de Cantebruge, fils du roy d'Angleterre et grant foison de gens

d'armes anglois, cuidant recouvrer le païs et gaaigner par force

d'armes; mais les gens du roy qui y estoient et ceux du païs avecques

eux, gardèrent le païs par telle manière que ledit de Montfort et ceux

qui estoient venus avecques luy, s'en retournèrent avecques luy en

Angleterre, sans point faire de leur profit. Et aussi avoit ledit de

Montfort chevauchié par le royaume de France, en la compaignie du duc de

Lencastre, et fait tout fait de guerre comme dessus est dit. Et jasoit

ce que les rebellions, désobéissances et traïsons dudit de Montfort

fussent si notoires partout le royaume de France, tant en Bretaigne

comme ailleurs, que aucun de bon entendement ne les povoit né devoit

ignorer, et que le roy comme pour fait notoire et permanant peust sans

autre procès avoir appliqué et confisqué à luy et mis en son demaine la

duchié de Bretaigne et toutes les autres terres que ledit de Montfort

tenoit au royaume de France, toutesvoies y avoit voulu procéder plus

meurement, et avoit fait adjourner ledit de Montfort solemnelment, pour

comparoir en personne devant luy en sa court de parlement, et pour

respondre à son procureur sur les choses dessus dites, au samedi,

quatriesme jour de décembre, l'an mil trois cens septante-huit dessus

dit. A laquelle journée il n'estoit venu né comparu; si avoit le roy et

sa court fait son jugement par la manière que dessus est dit, et pour

exécuter son jugement et son arrest entendoit tantost envoier certaines

personnes notables pour prendre royaument et de fait de par luy la

possession et saisine de toutes les cités, villes et forteresces du

païs; lesquels il nomma lors. C'est assavoir le duc de Bourbon; le conte

de Sancerre, mareschal de France; messire Jean de Vienne, admiral de

France; messire Bureau de La Rivière, son premier chambellan, et

pluseurs autres chevaliers et gens du conseil en leur compaignie, les

uns d'une part et les autres d'autre. Si requist lors le roy aux dessus

nommés seigneurs de Laval, de Cliçon, connestable, et de Rohan, que les

villes, chasteaux et forteresces que il tenoient et gardoient de par le

roy, qui estoient du demaine de la duchié de Bretaigne, il rendissent,

baillassent et délivrassent aux seigneurs que le roy envoioit par delà;

lesquels les establiroient et ordeneroient à la seurté tant du roy comme

du païs. Lesquels respondirent que ainsi le feroient: mais à plus grant

seurté, le roy voult qu'il le jurassent. Si le jurèrent sur les saintes

évangiles de Dieu et sur la vraye croix[374]. Et ainsi se partirent du

roy lesdis Bretons. Et cuida le roy véritablement que ses gens que il

devoit envoier au païs de Bretaigne y trouvaissent plaine obéissance,

ainsi comme lesdis Bretons estoient tenus de faire. Si leur accorda le

roy lors confirmacion de tous leur privilèges, libertés et franchises et

pluseurs autres requestes que il féirent tant pour le païs de Bretaigne

comme pour aucuns singuliers; et en furent les lettres faites et

scellées par la manière que il l'avoient requis.

[374] Ici s'arrête la transcription du manuscrit de Charles V, n.

8395, qui, jusqu'à présent, étoit notre principal guide. Mais,

depuis les derniers chapitres du voyage de l'empereur, il n'étoit

pas plus rigoureusement correct que les autres. Nous nous réglons

maintenant de préférence sur le volume coté n. 8302. Il avoit

appartenu à Jean, duc de Berry, frère de Charles V.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 278 / 339 题