Ci-après s'ensuit la confession Jaquet de Rue, chambellan du roy de
Navarre.
[356]Jaquet de Rue, escuier-chambellan du roy de Navarre, pris du
commandement du roy de France, et amené prisonnier à Corbueil par Jehan
de Rosay, huissier d'armes, et par Guillaume de Rosay, escuier d'escurie
du roy nostre sire, frères, le vint-cinquiesme jour de mars mil trois
cent septante-sept, a dit et confessé de sa pure volenté, sans
contrainte, présens monseigneur le chancelier de France, le sire de La
Rivière, messire Nicolas Braque, messire Estienne de la Granche,
président en parlement; messire Pierre de Bournaseau et maistre Jehan
Pastourel, conseilliers du roy nostre sire; le prévost de Paris et Jehan
de Vaudetar; que les mémoires contenus en une cédule qui a esté trouvée
en un de ses coffres sont vrais, lesquels mémoires le roy de Navarre luy
fist baillier par Guillaume Planterose, son trésorier, né de la conté de
Longueville en Caux, pour les faire mettre à exécucion en la manière qui
s'ensuit:
[356] Ce grand et important chapitre est inédit. Dans les éditions
précédentes et dans la plupart des manuscrits, il a été retranché.
Dans le beau manuscrit de la _Continuation de Nangis_, nº 8298-3, on
a lié le commencement de la confession de Jaques de Rue à la fin de
celle de Pierre du Tertre, et l'on a supprimé l'intermédiaire.
Christine de Pisan, après avoir raconté cet événement d'une manière
fort concise, ajoute: «Qui plus en voudra savoir, trouver le pourra
assés près de la fin où les chroniques de France traittent dudit roy
Charles, après le trespassement de la royne.» (Liv. III, chap. 51.)
C'est assavoir «que par le conseil de maistre Pierre du Tertre, de
Ferrando d'Ayens, de messire Michel Sanches, capitaine d'Avranches, du
prieur de Pampelune, de Gomins Lorens et dudit Jaquet, l'en envoie ledit
Gomins Lorens et Jehan Dupré, clerc dudit maistre Pierre, en Angleterre
le plus tost que l'en pourra, pour faire les choses qui s'ensuivent:
»Premièrement, que l'en renvoie les traictiés qui furent commenciés
entre le roy d'Angleterre et le roy de Navarre, au temps que ledit roy
de Navarre fu en Angleterre, avant qu'il venist devers le roy à Vernon,
lesquels ledit maistre Pierre du Tertre a pardevers luy; et que l'en en
preingne, par son conseil, ce qui sera bon pour traictier de nouvel. Et
scet bien, ledit Jaquet, que par la teneur desdis traictiés, le roy de
Navarre devoit faire guerre en chief de luy et de ses forteresses et de
son païs contre le roy de France. Et pour ce, le roy d'Angleterre
accordoit faire baillier audit roy de Navarre Lymoges et Lymosin et les
chasteaux du Melle, de Chiset et de Chivray, que le duc d'Orliens tint
en Poitou, et un grant somme d'argent pour une fois, ne se recorde pas
quelle. Et le roy de Navarre devoit baillier audit roy d'Angleterre pour
seurté, à tenir pour trois ans, quatre de ses forteresses; c'est
assavoir Nogent-le-Rotrou, Nonancourt et deux autres, ne se remembre pas
lesquelles, et devoient être mises en la main du conte de Salesbury.
Mais avant que le traictié feust parfait, le chancelier du prince et
monseigneur Regnaut Sauvage empeschièrent le traictié, pour ce que ledit
prince ne vouloit pas que l'en luy baillast lesdis païs et forteresses
qui estoient siennes.
»Item, que l'en traicte les meilleurs aliances que l'en pourra avec le
roy d'Angleterre contre le roy de France: et que l'en traicte par
lesdites aliances le mariage de l'une des filles du roy de Navarre et du
roy d'Angleterre, et le mariage du fils de Lencastre et de l'une des
filles dudit roy de Navarre, ou du conte de Mortaing et de l'héritière
du duchié de Lencastre.
»Item, que l'en traicte que les terres de Bayonne, de Soble et de
Labourt, soient baillées audit roy de Navarre siennes à héritage, et
qu'il soit lieutenant et garde de Bordeaux et d'Aix et des parties
d'environ, pour et au nom du roy d'Angleterre; et qu'il facent guerre,
l'un pour l'autre, contre le roy de France; et que, pour ce, soit ledit
roy d'Angleterre tenu de baillier audit roy de Navarre certaine somme de
gens d'armes et d'argent la plus grant que l'en pourra et tout ce que
ses gens en pourront traire; et que nuls desdis roys ne puisse sans
l'autre faire paix audit roy de France. Et combien que ledit roy de
Navarre fist demander audit roy d'Angleterre comme dit est, toutesvoies
estoit l'entencion dudit roy de Navarre que, au cas que le roy
d'Angleterre ne la luy vouldroit baillier, que ce nonobstant l'en
procédast avant ès dites aliances.
»Item, que l'en accorde de baillier audit roy d'Angleterre, pour tenir
ces choses fermes et pour seurtés, les chasteaux et villes de
Nogent-le-Roy, d'Anet, d'Ivry et de Nonancourt.
»Item, que l'en traicte aliances entre le duc de Lencastre et ledit roy
de Navarre pour le fait contre le roy d'Espaigne, et que, par ledit
traictié, ledit duc de Lencastre soit tenu de envoier au roy de Navarre
certaine quantité de gens d'armes, le plus que l'en pourra avoir.»
Et le trentiesme jour de mars ensuivant, en Chastellet à Paris; présens
monseigneur le chancelier; lesdis messire Nicolas Braque, messire
Estienne, messire Pierre, maistre Jehan Pastorel et le prévost de Paris
et Giles Malet, dist ledit Jaquet que en ce caresme a quatre ans, en la
fin de la chevauchiée que le duc de Lencastre fist par le royaume de
France auquel temps se devoient conduire certains traictiés de paix
d'entre le roy d'Espaigne et ledit roy de Navarre, iceluy roy de Navarre
vint devers ledit duc de Lencastre et luy requist entre les autres
choses que il luy voulsist aidier à ce que il ne luy convenist pas
prendre si deshonnorable traictié comme il avoit avecques ledit roy de
Castelle, et que au moins luy voulsist aidier d'un nombre de ses gens,
et il paieroit les gaiges et prendroit l'aventure de luy faire guerre.
Et en ce temps ledit roy de Navarre fist parler de aliances et amistiés
avoir avec Pierre Menric Adelentado de Castelle, pour estre avecques luy
contre ledit roy d'Espaigne au cas qu'il y eust guerre; et dit que à un
jour en celuy temps ledit Pierre Jehan Perisdillo et Jehan Sanchis,
capitaine de Trevignon, escuiers et familliers dudit prince et autres
jusques au nombre de six de sa partie, et feu Radigo et ledit Jaquet,
Mahiet de Quoquerel, Sancho Lopès et autres deux personnes de la partie
du roy de Navarre, furent ensemble sur les champs, entre le Grouing et
Vienne, pour accorder lesdites aliances; et là ledit Pierre accorda
estre de la partie du roy de Navarre contre le roy de Castelle, mais que
il feust puissant de luy faire guerre. Et accorda baillier au roy de
Navarre en ce cas son lieu de Trevignon, et le Grouing que il gardoit
pour le roy de Castelle. Et le roy de Navarre luy promist donner
certains terres et lieux en son royaume de Navarre, et à deux frères
qu'il avoit lors autres héritages ou rentes. Mais pour ce que ledit duc
de Lencastre n'ayda point au roy de Navarre, ce qu'il avoient accordé
d'une partie et d'autre ne se mist point à effet; et depuis a ledit roy
de Navarre donné rente audit Pierre Menric et à ses deux escuiers; c'est
assavoir audit Pierre cinq cens florins de rente et à chacun desdis
escuiers cent florins; de laquelle rente il ont été et sont encore bien
paiés. Et pour ce, pense ledit Jaquet, sé ledit roy de Navarre avoit
guerre audit roy de Castelle, que ledit messire Pierre y seroit de sa
partie de tout son povoir; mais que ledit roy de Navarre eust grant
povoir et grant effort.
»Item, que l'en advise ledit maistre Pierre de tenir au long le plus
qu'il pourra et par bonne manière les traictiés du roy de France et du
roy de Navarre; soit par laissier les drois royaulx par eschanges de
terre ou vendicion de Montpellier, et par autres voies qui meilleurs les
saura trouver, afin que le roy de Navarre peust avoir meilleur loisir de
faire son traictié et ses aliances avec le roy d'Angleterre et que le
roy de France ne s'en apparceust[357].
[357] Le manuscrit de Charles V porte ici: _Nota_.
»Item, que messire Charles de Navarre, si tost qu'il sera en France, au
plus tost que faire se pourra et par bonne manière, face que il ait
Nogent en sa main et y mette gens de qui il se pourra aidier au besoin,
et ès autres forteresses par semblable manière où il verra qu'il sera à
faire par le conseil de ses gens.
»Item, que l'en advise par bonne manière de vendre Montpellier, quant
l'en sera à accort des aliances dudit roy de Navarre et du roy
d'Angleterre pour faire guerre audit roy de France, avant que ladite
guerre soit ouverte et non autrement: et le vouloit ainsi ledit roy de
Navarre, pour ce qu'il ne l'eust pu tenir en temps de guerre.
»Item, que l'en face retourner en Navarre le conte de Mortaing le plus
tost que l'en pourra». Et tient ledit Jaquet que c'est pour ce que ledit
roy de Navarre ne vouldroit pas que ses deux fils feussent ensemble par
deçà. «Et aussi que l'en renvoie devers le roy de Navarre ledit Jaquet
le plus tost que l'en pourra avec toutes nouvelles, c'est assavoir de ce
qui auroit esté fait des choses contenues en ladite cédule et des autres
choses sé elles entrevenoient.
»Item, que on die audit maistre Pierre que il extraie desdis traictiés
pieça commenciés entre le roy de Navarre et le roy d'Angleterre, les
articles qui bons lui sembleront, et seront envoiés en Navarre, afin
d'estre plus aisiés, sé les messages du roy d'Angleterre y aloient.
»Item, que l'en advise[358], au cas que l'on auroit la guerre avecques
le roy de France, de prendre trois ou quatre forteresses sur les
ennemis; c'est assavoir sur le roy de France et sur ses subgiés, avant
qu'il se donnent garde de celles qu'il peussent avoir plus tost prises,
feust sur la rivière de Saine ou ailleurs.» Et dit ledit Jaquet que tous
les mémoires dessus dis nomma le roy de Navarre de sa bouche à Guillaume
Planterose son trésorier, qui les escript de sa propre main, présent
ledit Jaquet, et se charga ledit Jaquet de les apporter par deça pour en
parler audit maistre Pierre et aux autres dessus nommés au premier
article, et les faire mettre à exécucion: et les sceurent bien Ferrando
d'Ayens et Guiot d'Arcies, et non autres.
[358] _Nota_. (Msc. de Charles V.)
[359]Dit oultre et confesse ledit Jaquet que le roy de Navarre n'aime
point le roy de France, né n'ot onques bonne amour à luy, quelques
belles paroles qu'il lui ait dictes né quelque bel semblant qu'il lui
ait fait; mais a tousjours tendu par toutes les manières qu'il a peu à
lui faire grief et dommage, et sé il povoit et véoit sa keue reluire il
mectroit volentiers peine à sa destrucion.
[359] _Nota_. (Id.)
Dit avecques que environ a huit ans, le roy de Navarre prist et retint
avecques luy un phisicien qui demouroit à l'Estoille en Navarre, bel
homme et jeune et très-grant clerc et subtil appellé maistre Angel[360],
né du pays de Chypre, et luy fist moult de biens et luy parla entre les
autres choses de empoisonner le roy de France, en disant que ce estoit
l'omme du monde que il haioit plus; et luy dist que sé il le povoit
faire, il luy en seroit bien tenus et luy recompenseroit bien. Et tant
fist que ledit phisicien luy octroya de le faire; et devoit estre fait
par boire ou par mangier; et devoit venir ledit phisicien en France pour
ce exécuter, et pensoit ledit roy de Navarre que le roy de France préist
plaisir en luy, pour ce qu'il parloit bel latin et estoit moult
argumentatif, et que, par ce, eust entrée souvent devers luy, par quoy
eust oportunité de faire son fait. Et ledit roy de Navarre qui avoit
grant désir à ce que la besoigne s'avançast le pressa moult du faire. Et
quant ledit phisicien se vist ainsi pressié si qu'il convenoit qu'il le
féist ou se partisist de sa compaignie, il s'en ala et s'en parti, né
onques puis ne fu devers luy, et a bien sept ans ou environ qu'il s'en
parti: et tenoit-l'en en Navarre que il estoit noié en la mer. Et ce
scet ledit Jaquet, parce que ledit roy de Navarre mesme le lui dist. Et
dit aussi ledit Jaquet que ledit roy de Navarre est encore en volenté et
propos de faire empoisonner le roy de France, et a ordené et disposé le
faire par un sien varlet de chambre qui souloit estre de sa paneterie,
et est appellé Drouet de la Paneterie et est de Beauvoisin, et a un sien
cousin qui sert le roy en sa cuisine ou en la fructerie; lequel Drouet
le roy de Navarre doit envoier pardevers messire Charles son fils, soubs
ombre d'autres besoignes; mais pour cette besoigne se doit traire devers
ledit Jaquet dedens Pasques prochaines ou la quinzaine ensuyvant. Et
après doit venir son dit cousin, et par l'acointance d'iceluy cousin
doit repairier en l'ostel du roy, et par ainsi doit procéder à mettre à
exécucion son fait, et se doit faire par mengier; et a faite les poisons
une juive qui demeure en Navarre. Et a espérance ledit Drouet que son
dit cousin soit de son aide en ce fait. Et ces choses scet ledit Jaquet
parce que le roy de Navarre mesme les luy dist, environ quinze jours
après que monseigneur Charles son fils se fu naguères parti de luy; car
ledit Jaquet demoura tant devers luy après le partir des autres: et
aussi les luy dist ledit Jaquet[361], et est un peu grosset sans barbe
de l'aage d'environ vingt-huit ans ou trente.
[360] _Nota_. (Id.)
[361] _Jaquet_. Il doit y avoir ici faute du copiste. Lisez _Drouet_,
comme dans le manuscrit de la _Continuation de Nangis_, nº 9622 (fº
204, vº).
Dit oultre que pour ce que le roy de Navarre senti que feu Guerart
Malsergent, qui estoit son bailly d'Evreux, avoit acointance au roy
nostre sire et qu'il estoit son bienvueillant, il ordena et manda à
maistre Pierre du Tertre que il le féist mourir, et vouloit que il
mourut ès ténèbres devant Pasques. Mais pour ce que l'en failli à le
tuer en ténèbres, ledit maistre Pierre, si comme il oï dire, le fist
murdrir ès feries de Paques ensuivant, à l'entrée d'une nuit en pleine
rue, et fu fait, environ a six ans; ainsi l'a oï dire ledit Jaquet et le
tenir communelment.
Dit avec ce, que passés sont sept ans ou environ, avant que le roy de
Navarre venist devers le roy de France à Vernon, iceluy roy de Navarre
cuida faire prendre Meullen par devers le costé de Chartain, et fu
ordené de mettre cinquante hommes d'armes Navarrois en embusche assez
près de la porte pour y entrer tantost que la porte se ouverroit: et en
estoient capitaines Bernadon d'Espelot et un autre Navarrois. Et aussi
fu ordené de mettre en une autre place assez près d'ilec, deux cens
hommes d'armes dont Saint-Julien estoit capitaine, pour venir conforter
les autres cinquante dessus dis quant il seroient entrés dedens, et pour
tout avitaillier le lieu, si que il le peussent tenir contre le roy;
mais celle journée, la porte de celle partie ne se ouvri pas, et ainsi
fu ladite emprise de nul effet, et le scet parce qu'il fu au conseil de
ces choses.
[362]Dit oultre que, environ Noel derrenièrement passé ot trois ans,
monseigneur Phelippe d'Alençon, qui fu arcevesque de Rouen, envoia
devers ledit roy de Navarre, et lui fist savoir que volentiers
s'alieroit avecques luy contre le roy de France. Et lors ledit roy de
Navarre renvoia devers ledit arcevesque Sancho Lopez et ledit Jaquet,
pour savoir et lui rapporter plus clerement de son entencion et volenté.
Et dit que ledit arcevesque leur dist que volentiers s'alieroit avecques
luy par la manière que dit est; et que combien qu'il fust clerc, si se
armeroit-il volontiers en sa personne et se mettroit si avant en ladite
guerre comme chevalier qui y feust, et disoit qu'il se faisoit fort du
conte de Perche son frère qu'il seroit de cette aliance; et aussi se
faisoit fort qu'il auroit tous les chasteaux de madame sa mère à son
plaisir, mais de monseigneur d'Alençon né du conte d'Estampes ne se
faisoit-il mie fort; et dit que le traictié se reprist par deux fois,
mais lesdites alliances ne se firent pas, pource que le roy de Navarre
le véoit trop foible, et pour ce n'en tint compte.
[362] _Nota_. (Msc. de Charles V.)
Dit oultre ledit Jaquet que environ a sept ans que ledit roy de Navarre
vint en Bretaigne, et vint par Cliçon où estoit le sire de Cliçon, et
luy fist ledit sire de Cliçon très-bonne chière et très-grande, et le y
receupt moult honnorablement: et d'ilec vinrent à Nantes, et ilecque
ledit roy de Navarre dist audit duc qui fu, qu'il ameroit mieux mourir
que de souffrir telle vilenie comme le sire de Cliçon luy faisoit, car
il amoit la duchesse sa femme, et la luy avoit veue baisier par derrière
une courtine[363]; si comme il oï dire, et la commune renommée estoit
telle.
[363] _Courtine_. Tapisserie, principalement de celles qui font
l'office de _portières_.
Et aussi a-il oï dire que ledit duc qui fu, machina dès lors en la mort
dudit sire de Cliçon; et depuis à un jour que ledit duc qui fu et le
sire de Cliçon et le viconte de Rohan furent à Vannes, iceluy duc qui fu
fist armer gens de son hostel Anglois, jusques au nombre de trente ou
environ, pour mettre à mort ledit sire de Cliçon; et si comme il dançoit
en un jardin, présent ledit duc qui fu, où il devoit estre mis à mort,
ledit sire de Cliçon en fu advisé, et pour ce que lesdis Anglois ne
firent pas appertement leur fait, il s'en parti franc et délivre.
Dit avecques ce, que aussi tost après ce que la bataille fu à Cocherel,
ledit roy de Navarre promist à feu monseigneur Seguin de Badesol mile
livrées de terre pour faire guerre au roy de France et à son royaume; et
pour ce que ledit messire Seguin luy demanda que lesdites mile livrées
de terre luy feussent assises en certains lieux en Navarre, c'est
assavoir: à Falses, à Peralte et à Lerin, et l'empressoit fors, le roy
de Navarre, en disant que ledit messire Seguin luy demandoit le plus bel
de sa chevance, dist audit Jaquet qu'il failloit qu'il s'en délivrast.
Et puis parla à Guillemin Petit, lors son varlet de chambre qui demeure
à présent à Evreux[364], et luy dist en la présence dudit Jaquet que il
convenoit que il l'empoisonnast. Et à un souper en la propre sale dudit
roy de Navarre à Falses, iceluy messire Seguin qui y estoit assis à la
table, du sceu et du consentement dudit Jaquet, fist le roy de Navarre
empoisonner en coings ou en poires sucrées, ne scet lequel, par
Guillemin Petit; et mourut ledit Seguin dedens six jours après ou
environ, et ne scet quelles furent les poisons fors que il pense que ce
fu réagal[365].
[364] _Nota_. (Msc. de Charles V.)
[365] _Réagal_. Arsenic rouge. Je lis dans le _Grand Dictionnaire_ de
P. Marquis, Lyon 1609: «_Riagas_. Espèce de poison que aucuns
nomment _Reagal_ ou _Reagas_. Arsenicum, que l'Espagnol dit
_Reiagar_.»
Dit aussi qu'il demoura avecques le roy de Navarre par quinze jours ou
environ après ce que messire Charles son fils se fu naguères parti de
luy. Et en ce temps vint d'Angleterre par devers ledit roy de Navarre,
Garsie Arnault de Salies qui luy dist que la princesse et tout le
conseil d'Angleterre avoient grant désir que le mariage se feist du roy
d'Angleterre son fils et de l'une des filles dudit roy de Navarre, et
que en ce estoient tous fermes; et que combien que l'empereur eust
essayé de faire mariage dudit roy d'Angleterre et de sa fille, il ne s'y
estoient voulu consentir, et disoient que mieux amoient qu'il fust marié
à celle de Navarre, car c'estoit plus noblement et en plus hault
lignage; et oultre, que au fort il auroit le mariage pour néant et ne
cousteroit rien au roy de Navarre, mais que il feust alié aux Anglois.
Et quant ledit Jaquet se parti dudit roy de Navarre, pour venir devers
ledit messire Charles, iceluy roy de Navarre luy dist que il déist ce
que ledit Garsie luy avoit rapporté audit messire Charles, à l'evesque
d'Acx, à Ferrando, à messire Guy de Gauville, à Remiro Darilhano, et aux
autres du conseil dudit messire Charles; et ceste charge luy faisoit
ledit roy de Navarre, afin que la chose s'avançast, sé le mariage leur
sembloit bon. Et quant il fu venu devers eux, il leur dist ainsi: et
ledit messire Charles dist lors que il luy sembloit que le mariage
estoit bon et luy plaisoit bien, et ainsi furent pluseurs des autres,
mais l'evesque en baissa la teste et n'en dist mot. Et lors dist
Ferrando: «Or regardez comment cet evesque a les besoignes de
monseigneur bien à cuer que ainsi se taist.» Dist oultre que le roy de
Navarre a très grant désir à ce que les alliances dessus dictes d'entre
luy et le roy d'Angleterre soient hastivement faites, et pour ce a
ordené que les messages qui devoient aler en Angleterre y voisent
tantost, et que l'entencion du roy de Navarre est de venir en France en
sa personne, et ne scet ledit Jaquet sé il vendra par mer ou par terre;
mais bien scet que sé il vient par mer il montera à Bayonne au navire
d'Angleterre sé il y vient, et vendra le plus fort que il pourra. Et sé
il vient par terre, il viendra ainsi comme soubs un maistre, en habit
mescogneu, et entent à faire guerre au roy, de luy et de ses subgiés et
aliés, le plus efforciement que il pourra, et recevoir les Anglois en
ses chasteaux et forteresses pour luy faire guerre. Et dit que ainsi
estoit-il proposé avant que il partist; mais ledit Jaquet pense que il
muera son propos quant il saura nouvelles de sa prise, et qu'il fera
avancier les alliances et son armée pour grever le roy et le royaume au
plus tost qu'il pourra; car il dira et pensera en son cuer que le roy de
France sache de son fait par la prise dudit Jaquet autant comme il
feroit par lui-mesme sé il estoit pris.
Dit avecques ce ledit Jaquet que les messages que monseigneur d'Anjou
envoia naguères par devers le roy de Castille, passèrent par Navarre et
présentèrent au roy de Navarre une lectre que monseigneur d'Anjou luy
envoioit par lesquelles luy prioit que tous mantalens et toutes choses
du temps passé fussent oubliées, et que ledit roy de Navarre voulsist
estre son ami; car il vouloit estre le sien, et qu'il se voulsist
entremectre de l'acort faire sur le débat entre luy et le roy d'Arragon,
et qu'il estoit l'homme qu'il en chargeroit plus volontiers. Et après
ce, vint devers le roy de Navarre un docteur qui estoit desdis messages
et qui moult vouloit parler audit roy de Navarre; et luy présenta ledit
docteur une autre lectre bien aimable et par monseigneur d'Anjou
escripte de sa main; et luy dist que il voulsist estre ami de
monseigneur, et il seroit le sien et se voulsist chargier de son fait.
Et après ce que ledit docteur s'en fu parti, ledit roy de Navarre dist
ces choses audit Jaquet, et luy dist oultre que il savoit bien que ce
n'estoient que paroles pour luy decevoir, et luy vouloit baillier du
tour du baston[366], car il savoit bien qu'il estoit l'homme du monde
que monseigneur d'Anjou haioit plus; et que puisqu'il vouloit feindre
estre son ami, il se feindroit aussi et luy donroit un tour de baston
comme il luy vouloit baillier: car il se chargeroit de son fait, et
soubs umbre et couleur de faire la besoigne de monseigneur d'Anjou, il
feroit son traictié avecques le roy d'Arragon; et entendoit par les
paroles dudit roy de Navarre que c'estoit pour faire aliances contre le
roy d'Espaigne.
[366] _Du tour du baston_. Ici, l'expression a le sens de notre _tour
de vieille guerre_ ou _croc-en-jambe_, et je crois cette vieille
acception plus naturelle que celle qui a prévalu. Le Dictionnaire de
Trévoux a donc eu bien tort de l'expliquer: «_Tour de bâton_, ou _de
bas-ton_, adresses particulières qu'ont des gens d'une profession
pour tromper ceux à qui ils ont à faire.» C'est tout simplement une
expression proverbiale empruntée à l'ancienne _eschermie_, lutte ou
_escrime_ au bâton.
«Et je Jaquet de Rue dessus nommé, confesse et jure sur les saintes
évangiles de Dieu par moi touchées, et sur le péril de la damnapcion de
l'ame de moi, que les choses dessus escriptes en ces trois rooles de
parchemin, lesquelles, après ce que je les ai confessées sans force et
sans contrainte, ont esté ainsi escriptes, et m'ont esté lues par
pluseurs journées et par pluseurs intervales, et je meisme les ay lues,
sont vraies par la manière que dessus sont escriptes. Et en tesmoing de
ce j'ay ce escript de ma main, le premier jour d'avril l'an mil trois
cens septante-sept, avant Pasques.