Coment l'université de Paris vint devers l'empereur pour luy faire
révérence, et des gens du conseil que le roy fist assembler pour parler
à eux.
Après disner, assembla le roy son conseil en sa chambre. Et en celle
heure vint devers l'empereur l'université de Paris par l'ordenance et
commandement du roy, et estoient de chascune faculté douze, excepté les
Arciens[345] qui estoient vint-quatre, et estoient honnorablement en
leur chappes et habis. Et ainsi vindrent faire la révérence à l'empereur
en leur manière acoustumée et fist la collacion notablement et
légalment, maistre Jehan de La Chaleur, maistre en théologie et
chancellier de Nostre-Dame de Paris; et en icelle collacion recommanda
moult la personne de l'empereur, ses nobles fais et vertus et sa
dignité, et aussi recommanda moult et ramena notablement l'estat et
honneur du roy et du royaume de France, en loant et approuvant à
l'empereur sa venue devers le roy; et finablement recommanda
l'université bien et sagement comme à tel cas appartient. A quoy
l'empereur respondi de sa bouche en latin, en les merciant des
honnorables paroles que dites luy avoient, disant que trois choses
l'avoient amené au royaume, la dévocion qu'il avoit à veoir les saintes
reliques et aucuns autres pélerinages où il avoit sa dévocion, et par
espécial la grant affeccion qu'il avoit à veoir le roy et parler à luy.
Et en ce temps estoit le roy à son conseil en sa chambre, où estoient
ses frères et grant foison de prélas de son conseil et autres chevaliers
en assez grant nombre; et leur demanda et mist en termes sé il leur
sembloit que bon feust que à l'empereur son oncle, qui tant d'amour et
fiance luy avoit monstré comme de venir en son royaume et par devers
luy, il féist monstrer ou monstreroit le fait et la justice du bon droit
que il a contre ses ennemis d'Angleterre, et le grant tort qu'il ont
tenu à ses prédécesseurs et à luy par lonc temps, le devoir en quoy il
s'estoit mis d'entrer en tout bon traictié de paix. Et les offres[346]
qu'il en a faites à deux fins: l'une, pour ce qu'il scet que ses ennemis
manifestent en Allemaigne et ailleurs le contraire de la vérité, en eux
justifiant; par quoy l'empereur et princes et son conseil qui avecques
luy estoient, oï et veu ce que le roy leur en diroit et feroit veoir par
lettres et les traictiés de paix faites et les aliances sur ce, il
peussent cognoistre et vraiment respondre et soustenir sur ce la vérité
contre ceux qui se sont efforciés, efforcent ou efforceront de parler ou
de manifester ou publier le contraire. L'autre raison qui à ce esmouvoit
le roy, estoit pour avoir le conseil et avis de l'empereur, après ce
qu'il aroit oï et veu le devoir en quoy le roy s'estoit mis et les
offres qu'il avoit faites pour paix avoir, si luy sembloit qu'il déust
souffire, ou que plus avant le roy en déust faire. Auxquelles demandes
et termes, tous d'un accort et sans contradiccion conseillièrent au roy
que ainsi le féist. Si ordena son dit conseil et pluseurs autres
l'endemain estre assemblés, et aussi fist savoir à l'empereur que à
celle heure luy et son fils, les princes, prélas et autres gens de son
conseil qui en sa compaignie estoient venus, feussent audit lieu du
Louvre à ladite heure pour oïr ce que le roy luy voudroit dire et
monstrer; et fu le vendredi huitiesme jour de janvier. Et celuy jour au
matin vint veoir le roy l'empereur privéement, et luy apporta et donna
un bel coffret de jaspre garni d'or et de pierreries, d'une espine de la
sainte couronne et d'un des os de saint Martin, et depuis luy donna de
saint Denis, car moult fort en désiroit à avoir, et en avoit requis le
roy. Et cedit jour après disner, le roy et l'empereur vindrent ensemble
à la chambre à parer du Louvre, et y estoient le roy des Romains et ceux
qui ensuivent de la part de l'empereur; l'evesque de Brusseberc son
chancellier et deux autres clers notables; les ducs de Bréban et de
Sassoigne, et les trois autres ducs dessus nommés, le hault maistre de
son hostel et son grant chambellan, le seigneur de Coldis et pluseurs
autres seigneurs, contes, barons et chevaliers, jusques au nombre de
cinquante personnes et plus. Et de la part du roy en y avoit bien autant
et plus, et y estoient les principaux et plus notables dont les noms
s'ensuivent, c'est assavoir: les ducs de Berry, de Bourgoigne, de
Bourbon, de Bar; le seigneur de Coucy; les contes de Harecourt, de
Tanquarville, de Sarebruche, de Braine; monseigneur Jacques de Bourbon;
le mareschal de France de Blainville; le seigneur de Rayneval; messire
Phelibert de l'Espinace, monseigneur Thomas de Vaudenay, monseigneur
Arnault de Corbie, chevaliers, et pluseurs autres. Et des gens du
conseil du roy y estoit son chancellier, l'arcevesque de Rains, les
evesques de Laon, de Paris, de Biauvais, de Baieux; l'abbé de
Saint-Wast, et d'autres clers et lais du conseil du roy, tant de
parlement que autres. Et estoient l'empereur et le roy et le roy des
Romains en trois chaières couvertes de drap d'or, et les autres assis à
doubles fourmes, en manière de siège de conseil. Et prist le roy à
parler et monstrer les fais et besoignes dessus escriptes par longue
espace de deux heures et plus; et prist sa matière des premiers temps du
royaume de France, et après, de la conqueste de Gascoigne que fist saint
Charlemaine quant il le conquist et convertist à la foy crestienne que
ledit païs fu soubmis à la subjeccion du royaume de France; et sans
interrupcion ou contradiccion a tousjours depuis esté et ceux qui en ont
tenus les demaines: espécialment les ducs de Guyenne, tant roys
d'Angleterre comme autres, en ont tousjours fait hommaige lige et
recognoissance aux roys de France, comme à leur droit seigneur à qui est
le fief. Et sé ce n'a esté depuis le temps Edouart d'Angleterre
derrenier mort, n'y fu mise oncques aucune contradiccion; et mal à point
le fist, puisqu'il eust fait hommaige au roy Phelippe, aïeul du roy,
lequel hommaige il fist à Amiens et le recognut son seigneur et roy de
France: et depuis ledit hommaige fait, luy revenu en Angleterre par
l'espace d'assez lonc temps, rateffia, par ses lettres scellées de son
grant scel, et approuva ledit hommaige avoir esté lige, plus fort et
plus avant que par paroles n'avoit esté fait audit roy Phelippe, comme
plus à plain appert par les lettres sur ce faites desquelles furent
monstrés des originaux scellés audit empereur, avec toutes autres
chartres plus anciennes de ses prédécesseurs les roys d'Angleterre,
faites à saint Loys, et de son temps la recognoissance des hommaiges de
Gascoigne, Bordeaux, Bayonne et les isles qui sont endroit Normendie; et
èsdites lettres est expressément contenu coment les roys d'Angleterre
ont expressément renoncié à toutes les terres de Normendie, d'Anjou, du
Maine, de Tourraine et de Poitiers, sé aucun en y avoient, comme plus
plainement est contenu èsdites lettres, lesquelles furent monstrées
audit empereur. Et aussi monstra le traictié de la paix, et coment son
père et luy l'avoient moult chier achetée, et coment par les Anglois
elle fu mal gardée, en le déclairant particulièrement: tant par la faute
de rendre les forteresces occupées que il devoient rendre au leur, comme
par les hostages qu'il raençonnèrent contre le contenu au traictié;
comme par les compaignies que continuelment il tindrent au royaume de
France; comme par usurper et user des droits de souveraineté qui
appartiennent au roy desquels il ne devoient point user; comme de
conforter le roy de Navarre lors ennemi du royaume, ses adhérens et
confortans, de leur gens, subgiés et aliés tant Anglois comme Gascoins,
et leur donner passages, vivres et confort contre la teneur des aliances
faites, jurées et passées et par sairemens fais si fors comme il se
peuvent faire entre crestiens. Lesquelles aliances furent aussi
monstrées et leues audit empereur en françois et latin, afin que chascun
les peust mieux entendre. Et en oultre, le prince de Galles fist tant
d'outrages et d'extorcions au païs et gens de Gascoigne, qui encore
estoient demourés soubs la souveraineté et ressort du roy, né oncques
renonciation n'en fu né n'a esté faite, comme le roy le fist monstrer
par la lettre du traictié où est la clause qui se commence: _C'est
assavoir_, etc. Et monstra aussi le roy coment le conte d'Armignac, le
seigneur de Lebret et pluseurs autres barons et bonnes villes avoient
appelé du prince à luy, et vindrent en leur personnes requérir
ajournement et rescript en cause d'appel, et coment le roy y mist
longuement et fist grant difficulté avant que faire le voulsist; et par
le conseil sur ce pris de pluseurs notables, avecques ceux de son
conseil; eues aussi les opinions de pluseurs estudes de droit de
Bouloigne la crasse, de Montpellier, de Thoulouse et d'Orliens, et des
plus notables clers de la court de Rome, que refuser ne le povoit; et
coment par voie ordenée de justice le roy le fist, et non pas par
puissance d'armes. Et fu ordené un docteur juge du roy à Thoulouse
appelé maistre Bernart Palot et un chevalier appelé monseigneur Jehan de
Chaponnal, qui portèrent audit prince les lettres du roy, les
inhibicions et ajournemens, et par le sauf-conduit du séneschal dudit
prince vindrent près dudit prince, lequel les fist prendre et murtrir
mauvaisement contre Dieu et justice, et en offense du roy et du royaume
de France. Et aussi monstra le roy audit empereur coment, nonobstant
lesdites offenses ainsi faites, il envoia audit roy Edouart, contes,
chevaliers et clers pour le sommer et requérir de par luy de radrescier
et faire radrescier les choses ainsi par son fils et ses subgiés
mauvaisement faites; et désiroit le roy que par voie amiable remède se y
méist et non pas par guerre; à quoy response raisonnable né d'aucune
bonne espérance ne fu au roy de France donnée. Et de fait avoit desjà
encommencié la guerre ledit prince en Gascoigne contre les appellans; et
aussi avoient fait en Pontieu les gens dudit roy d'Angleterre et
chevauchié en la terre du roy. Pourquoy, par nécessité et par le conseil
de son royaume pour ce assemblé en son parlement, entreprist à deffendre
sa bonne justice contre ses ennemis.
[345] _Arciens_. Les professeurs dans les facultés ès-arts.
[346] _Les offres_. La proposition qu'il fait à son conseil d'exposer
tout cela à l'empereur.
Après ce que le roy ot monstré l'occasion de la guerre et bien enfourmé
par les responses et lettres scellées l'empereur et son conseil, il luy
dist et monstra les devoirs qu'il avoit fais, pour avoir bon traictié à
ses adversaires; et aussi finablement luy monstra les offres que sur ce
il avoit faites, et conclust ses paroles ès deux fins dessus escriptes
de manifester les drois du roy contre les paroles mençongières des
Anglois et non y ajouster foi, et aussi de donner le conseil sur
escript. Et aussi luy toucha assez brief les graces et bonnes fortunes
que Nostre-Seigneur luy avoit données en sa guerre, pour ce que il pensa
que ledit empereur en seroit bien lie; et toutes ces choses et pluseurs
autres touchans ces matières, qui trop longues seroient à escripre, dist
le roy si sagement et ordenéement, que tous furent merveilliés de si
belle mémoire et bonne manière de parler. De quoy l'empereur et tous
ceux qui le sceurent entendre monstrèrent semblant de en avoir très
grant plaisir; et en briefves paroles l'empereur dist en alemant à ses
gens qui présens estoient et qui n'entendoient pas françois, ce que le
roy luy avoit dit, et leur exposa les lettres que sur ce avoit oï lire;
et fist response au roy telle comme il s'ensuit: c'est assavoir qu'il
dist que très-bien avoit entendu ce que le roy avoit dit très sagement,
et veu et bien cogneu tant par ses lettres comme autrement, sa bonne
querelle et justice, et que partout le manifesteroit et feroit savoir;
et que sé les Anglois se esforçoient en Alemaigne de publier le
contraire comme autrefois avoient fait, il deffendroit et soustendroit
le droit du roy, si comme il avoit veu et bien cogneu; et mesmement
qu'il savoit bien que le roy d'Angleterre avoit fait l'omage lige au roy
de France à Amiens, car il avoit esté présent quant il le fist. Et quant
au conseil donner, dist que considéré le bon droit du roy et le grant
tort de ses ennemis, l'avantage qu'il avoit en la guerre sur eulx et les
aliés du roy que il nomma les roys de Castelle, de Portugal et d'Escoce,
il ne luy eust donné conseil né encore ne donnoit de tant offrir à ses
ennemis. Et luy sembloit que trop en avoit fait, sé pour l'amour de Dieu
seulement ne l'avoit fait; mesmement qu'il savoit bien la coustume des
Anglois estre tele, que quant il se véoient ou voient à leur dessoubs,
il requièrent et veulent avoir volentiers paix; mais sé il voient après
leur avantage, il ne la tiennent point, comme maintes fois a-l'en veu
que ainsi l'ont fait au royaume de France. Et dont se parti le roy de
luy, et s'en tourna à sa chambre.