LXVI.

Coment l'université de Paris vint devers l'empereur pour luy faire

révérence, et des gens du conseil que le roy fist assembler pour parler

à eux.

Après disner, assembla le roy son conseil en sa chambre. Et en celle

heure vint devers l'empereur l'université de Paris par l'ordenance et

commandement du roy, et estoient de chascune faculté douze, excepté les

Arciens[345] qui estoient vint-quatre, et estoient honnorablement en

leur chappes et habis. Et ainsi vindrent faire la révérence à l'empereur

en leur manière acoustumée et fist la collacion notablement et

légalment, maistre Jehan de La Chaleur, maistre en théologie et

chancellier de Nostre-Dame de Paris; et en icelle collacion recommanda

moult la personne de l'empereur, ses nobles fais et vertus et sa

dignité, et aussi recommanda moult et ramena notablement l'estat et

honneur du roy et du royaume de France, en loant et approuvant à

l'empereur sa venue devers le roy; et finablement recommanda

l'université bien et sagement comme à tel cas appartient. A quoy

l'empereur respondi de sa bouche en latin, en les merciant des

honnorables paroles que dites luy avoient, disant que trois choses

l'avoient amené au royaume, la dévocion qu'il avoit à veoir les saintes

reliques et aucuns autres pélerinages où il avoit sa dévocion, et par

espécial la grant affeccion qu'il avoit à veoir le roy et parler à luy.

Et en ce temps estoit le roy à son conseil en sa chambre, où estoient

ses frères et grant foison de prélas de son conseil et autres chevaliers

en assez grant nombre; et leur demanda et mist en termes sé il leur

sembloit que bon feust que à l'empereur son oncle, qui tant d'amour et

fiance luy avoit monstré comme de venir en son royaume et par devers

luy, il féist monstrer ou monstreroit le fait et la justice du bon droit

que il a contre ses ennemis d'Angleterre, et le grant tort qu'il ont

tenu à ses prédécesseurs et à luy par lonc temps, le devoir en quoy il

s'estoit mis d'entrer en tout bon traictié de paix. Et les offres[346]

qu'il en a faites à deux fins: l'une, pour ce qu'il scet que ses ennemis

manifestent en Allemaigne et ailleurs le contraire de la vérité, en eux

justifiant; par quoy l'empereur et princes et son conseil qui avecques

luy estoient, oï et veu ce que le roy leur en diroit et feroit veoir par

lettres et les traictiés de paix faites et les aliances sur ce, il

peussent cognoistre et vraiment respondre et soustenir sur ce la vérité

contre ceux qui se sont efforciés, efforcent ou efforceront de parler ou

de manifester ou publier le contraire. L'autre raison qui à ce esmouvoit

le roy, estoit pour avoir le conseil et avis de l'empereur, après ce

qu'il aroit oï et veu le devoir en quoy le roy s'estoit mis et les

offres qu'il avoit faites pour paix avoir, si luy sembloit qu'il déust

souffire, ou que plus avant le roy en déust faire. Auxquelles demandes

et termes, tous d'un accort et sans contradiccion conseillièrent au roy

que ainsi le féist. Si ordena son dit conseil et pluseurs autres

l'endemain estre assemblés, et aussi fist savoir à l'empereur que à

celle heure luy et son fils, les princes, prélas et autres gens de son

conseil qui en sa compaignie estoient venus, feussent audit lieu du

Louvre à ladite heure pour oïr ce que le roy luy voudroit dire et

monstrer; et fu le vendredi huitiesme jour de janvier. Et celuy jour au

matin vint veoir le roy l'empereur privéement, et luy apporta et donna

un bel coffret de jaspre garni d'or et de pierreries, d'une espine de la

sainte couronne et d'un des os de saint Martin, et depuis luy donna de

saint Denis, car moult fort en désiroit à avoir, et en avoit requis le

roy. Et cedit jour après disner, le roy et l'empereur vindrent ensemble

à la chambre à parer du Louvre, et y estoient le roy des Romains et ceux

qui ensuivent de la part de l'empereur; l'evesque de Brusseberc son

chancellier et deux autres clers notables; les ducs de Bréban et de

Sassoigne, et les trois autres ducs dessus nommés, le hault maistre de

son hostel et son grant chambellan, le seigneur de Coldis et pluseurs

autres seigneurs, contes, barons et chevaliers, jusques au nombre de

cinquante personnes et plus. Et de la part du roy en y avoit bien autant

et plus, et y estoient les principaux et plus notables dont les noms

s'ensuivent, c'est assavoir: les ducs de Berry, de Bourgoigne, de

Bourbon, de Bar; le seigneur de Coucy; les contes de Harecourt, de

Tanquarville, de Sarebruche, de Braine; monseigneur Jacques de Bourbon;

le mareschal de France de Blainville; le seigneur de Rayneval; messire

Phelibert de l'Espinace, monseigneur Thomas de Vaudenay, monseigneur

Arnault de Corbie, chevaliers, et pluseurs autres. Et des gens du

conseil du roy y estoit son chancellier, l'arcevesque de Rains, les

evesques de Laon, de Paris, de Biauvais, de Baieux; l'abbé de

Saint-Wast, et d'autres clers et lais du conseil du roy, tant de

parlement que autres. Et estoient l'empereur et le roy et le roy des

Romains en trois chaières couvertes de drap d'or, et les autres assis à

doubles fourmes, en manière de siège de conseil. Et prist le roy à

parler et monstrer les fais et besoignes dessus escriptes par longue

espace de deux heures et plus; et prist sa matière des premiers temps du

royaume de France, et après, de la conqueste de Gascoigne que fist saint

Charlemaine quant il le conquist et convertist à la foy crestienne que

ledit païs fu soubmis à la subjeccion du royaume de France; et sans

interrupcion ou contradiccion a tousjours depuis esté et ceux qui en ont

tenus les demaines: espécialment les ducs de Guyenne, tant roys

d'Angleterre comme autres, en ont tousjours fait hommaige lige et

recognoissance aux roys de France, comme à leur droit seigneur à qui est

le fief. Et sé ce n'a esté depuis le temps Edouart d'Angleterre

derrenier mort, n'y fu mise oncques aucune contradiccion; et mal à point

le fist, puisqu'il eust fait hommaige au roy Phelippe, aïeul du roy,

lequel hommaige il fist à Amiens et le recognut son seigneur et roy de

France: et depuis ledit hommaige fait, luy revenu en Angleterre par

l'espace d'assez lonc temps, rateffia, par ses lettres scellées de son

grant scel, et approuva ledit hommaige avoir esté lige, plus fort et

plus avant que par paroles n'avoit esté fait audit roy Phelippe, comme

plus à plain appert par les lettres sur ce faites desquelles furent

monstrés des originaux scellés audit empereur, avec toutes autres

chartres plus anciennes de ses prédécesseurs les roys d'Angleterre,

faites à saint Loys, et de son temps la recognoissance des hommaiges de

Gascoigne, Bordeaux, Bayonne et les isles qui sont endroit Normendie; et

èsdites lettres est expressément contenu coment les roys d'Angleterre

ont expressément renoncié à toutes les terres de Normendie, d'Anjou, du

Maine, de Tourraine et de Poitiers, sé aucun en y avoient, comme plus

plainement est contenu èsdites lettres, lesquelles furent monstrées

audit empereur. Et aussi monstra le traictié de la paix, et coment son

père et luy l'avoient moult chier achetée, et coment par les Anglois

elle fu mal gardée, en le déclairant particulièrement: tant par la faute

de rendre les forteresces occupées que il devoient rendre au leur, comme

par les hostages qu'il raençonnèrent contre le contenu au traictié;

comme par les compaignies que continuelment il tindrent au royaume de

France; comme par usurper et user des droits de souveraineté qui

appartiennent au roy desquels il ne devoient point user; comme de

conforter le roy de Navarre lors ennemi du royaume, ses adhérens et

confortans, de leur gens, subgiés et aliés tant Anglois comme Gascoins,

et leur donner passages, vivres et confort contre la teneur des aliances

faites, jurées et passées et par sairemens fais si fors comme il se

peuvent faire entre crestiens. Lesquelles aliances furent aussi

monstrées et leues audit empereur en françois et latin, afin que chascun

les peust mieux entendre. Et en oultre, le prince de Galles fist tant

d'outrages et d'extorcions au païs et gens de Gascoigne, qui encore

estoient demourés soubs la souveraineté et ressort du roy, né oncques

renonciation n'en fu né n'a esté faite, comme le roy le fist monstrer

par la lettre du traictié où est la clause qui se commence: _C'est

assavoir_, etc. Et monstra aussi le roy coment le conte d'Armignac, le

seigneur de Lebret et pluseurs autres barons et bonnes villes avoient

appelé du prince à luy, et vindrent en leur personnes requérir

ajournement et rescript en cause d'appel, et coment le roy y mist

longuement et fist grant difficulté avant que faire le voulsist; et par

le conseil sur ce pris de pluseurs notables, avecques ceux de son

conseil; eues aussi les opinions de pluseurs estudes de droit de

Bouloigne la crasse, de Montpellier, de Thoulouse et d'Orliens, et des

plus notables clers de la court de Rome, que refuser ne le povoit; et

coment par voie ordenée de justice le roy le fist, et non pas par

puissance d'armes. Et fu ordené un docteur juge du roy à Thoulouse

appelé maistre Bernart Palot et un chevalier appelé monseigneur Jehan de

Chaponnal, qui portèrent audit prince les lettres du roy, les

inhibicions et ajournemens, et par le sauf-conduit du séneschal dudit

prince vindrent près dudit prince, lequel les fist prendre et murtrir

mauvaisement contre Dieu et justice, et en offense du roy et du royaume

de France. Et aussi monstra le roy audit empereur coment, nonobstant

lesdites offenses ainsi faites, il envoia audit roy Edouart, contes,

chevaliers et clers pour le sommer et requérir de par luy de radrescier

et faire radrescier les choses ainsi par son fils et ses subgiés

mauvaisement faites; et désiroit le roy que par voie amiable remède se y

méist et non pas par guerre; à quoy response raisonnable né d'aucune

bonne espérance ne fu au roy de France donnée. Et de fait avoit desjà

encommencié la guerre ledit prince en Gascoigne contre les appellans; et

aussi avoient fait en Pontieu les gens dudit roy d'Angleterre et

chevauchié en la terre du roy. Pourquoy, par nécessité et par le conseil

de son royaume pour ce assemblé en son parlement, entreprist à deffendre

sa bonne justice contre ses ennemis.

[345] _Arciens_. Les professeurs dans les facultés ès-arts.

[346] _Les offres_. La proposition qu'il fait à son conseil d'exposer

tout cela à l'empereur.

Après ce que le roy ot monstré l'occasion de la guerre et bien enfourmé

par les responses et lettres scellées l'empereur et son conseil, il luy

dist et monstra les devoirs qu'il avoit fais, pour avoir bon traictié à

ses adversaires; et aussi finablement luy monstra les offres que sur ce

il avoit faites, et conclust ses paroles ès deux fins dessus escriptes

de manifester les drois du roy contre les paroles mençongières des

Anglois et non y ajouster foi, et aussi de donner le conseil sur

escript. Et aussi luy toucha assez brief les graces et bonnes fortunes

que Nostre-Seigneur luy avoit données en sa guerre, pour ce que il pensa

que ledit empereur en seroit bien lie; et toutes ces choses et pluseurs

autres touchans ces matières, qui trop longues seroient à escripre, dist

le roy si sagement et ordenéement, que tous furent merveilliés de si

belle mémoire et bonne manière de parler. De quoy l'empereur et tous

ceux qui le sceurent entendre monstrèrent semblant de en avoir très

grant plaisir; et en briefves paroles l'empereur dist en alemant à ses

gens qui présens estoient et qui n'entendoient pas françois, ce que le

roy luy avoit dit, et leur exposa les lettres que sur ce avoit oï lire;

et fist response au roy telle comme il s'ensuit: c'est assavoir qu'il

dist que très-bien avoit entendu ce que le roy avoit dit très sagement,

et veu et bien cogneu tant par ses lettres comme autrement, sa bonne

querelle et justice, et que partout le manifesteroit et feroit savoir;

et que sé les Anglois se esforçoient en Alemaigne de publier le

contraire comme autrefois avoient fait, il deffendroit et soustendroit

le droit du roy, si comme il avoit veu et bien cogneu; et mesmement

qu'il savoit bien que le roy d'Angleterre avoit fait l'omage lige au roy

de France à Amiens, car il avoit esté présent quant il le fist. Et quant

au conseil donner, dist que considéré le bon droit du roy et le grant

tort de ses ennemis, l'avantage qu'il avoit en la guerre sur eulx et les

aliés du roy que il nomma les roys de Castelle, de Portugal et d'Escoce,

il ne luy eust donné conseil né encore ne donnoit de tant offrir à ses

ennemis. Et luy sembloit que trop en avoit fait, sé pour l'amour de Dieu

seulement ne l'avoit fait; mesmement qu'il savoit bien la coustume des

Anglois estre tele, que quant il se véoient ou voient à leur dessoubs,

il requièrent et veulent avoir volentiers paix; mais sé il voient après

leur avantage, il ne la tiennent point, comme maintes fois a-l'en veu

que ainsi l'ont fait au royaume de France. Et dont se parti le roy de

luy, et s'en tourna à sa chambre.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 242 / 339 题