Comment le roy monstra à l'empereur les reliques de la Sainte-Chappelle
de son palais.
Le mercredi ensuivant, sixiesme jour de janvier et jour de la Thiphaine,
l'empereur fist prier au roy qu'il luy pleust celui jour montrer les
saintes reliques, et que celuy jour avoit dévocion de les veoir et soy
faire apporter, et estre à la messe et disner au palais avecques le roy.
Si se levèrent le roy et l'empereur bien matin, et fist le roy garder
les portes du palais plus estroitement que devant par chevaliers et
escuiers de son hostel, pour ce que le jour devant les sergens d'armes
et sergens de Chastellet y avoient trop laissié passer de gens; et si
bien furent gardées que nul n'y entra que chevaliers et escuiers ou
autres gens d'estat. Par quoy l'empereur et le roy alèrent paisiblement
et sans trop grant presse en ladite chappelle: et pour ce que l'empereur
voult en toutes manières monter en hault devant ladite chasse et veoir
les saintes reliques, et la montée soit greveuse et estroite, il n'y pot
estre porté dans sa chaière, mais se fist tirer par les bras et jambes
contre mont la vix[333], et pareillement ravaler à très grant paine et
travail et grevance de son corps, pour la grant devocion qu'il avoit à
veoir de près lesdites saintes reliques. Et quant il fu amont et le roy
ot ouverte la sainte chasse, ledit empereur osta son chapeau et joint
les mains, et comme en larmes fist là son oroison longuement en très
grant dévocion, et puis se fist soustenir et apporter baisier les
saintes reliques; et l'y monstra et devisa le roy toutes les pièces qui
sont en ladite chasse. Et après ce que les princes qui avecques luy
estoient orent baisié, le roy tourna ladite chasse devers la chappelle,
et laissa à garder icelle les evesques de Beauvais et de Paris, revestus
en pontifical de mictres et de crosses. Et quant l'empereur fu raporté
aval, il ne voult pas estre mis en l'oratoire que le roy luy avoit fait
appareillier, mais volt estre en la chaière où le trésorier de ladite
chappelle a coustume à seoir, pour mieux et plus longuement veoir
lesdites saintes reliques, et estre mieux à l'opposite du tronc de
ladite chasse. Et là luy appareilla-l'en son siège d'un drap d'or bien
et honestement, et le roy se mist en son oratoire qui estoit près de
l'uis du vestiaire. Mais pour ce que l'empereur n'avoit nulles
courtines, fist le roy rebrassier les siennes, et au commencement de la
messe envoia le roy, par l'arcevesque de Rains, l'eaue benoite à
l'empereur premiers que à luy et aussi le texte de l'Évangile, combien
que l'empereur le refusast fort. Mais de fait le voult ainsi faire le
roy pour luy honnorer, pour ce qu'il estoit venu luy veoir en son
royaume et estoit en son hostel. Et quant ce vint à l'offrande, le roy
avoit fait appareillier trois paires des offrandes, d'or, d'encens et de
mirre, pour offrir pour luy et pour l'empereur ainsi qu'il est
acoustumé. Et fist demander le roy à l'empereur s'il offreroit point,
lequel s'en excusa en disant qu'il ne povoit aler né soy agenoillier né
aucune chose tenir pour la goute, et qu'il pleust au roy offrir et faire
selon son acoustumance; si fu l'offrande du roy tèle qui s'ensuit: Trois
chevaliers, ses chambellans, tenoient hautement trois bèles coupes
dorées et esmaillées; en l'une estoit l'or, en l'autre l'encens, et en
la tierce le myrre, et alèrent tous trois par ordre, comme l'offrande
doit estre bailliée, devant le roy et le roy après, qui
s'agenoillièrent, et il s'agenoilla devant l'arcevesque, et la première
offrande qui fu de l'or, luy bailla celuy qui la tenoit et il l'offri et
baisa la main. La seconde, qui est de l'encens, bailla le secont
chevalier qui la tenoit au premier, et il la bailla au roy, et il
l'offri en baisant la main de l'arcevesque. La tierce, qui est de myrre,
bailla le troisième chevalier qui la tenoit au deuxiesme, et le
deuxiesme au premier, et le premier la bailla au roy, et en baisant la
main dudit arcevesque tierce fois l'offri. Ainsi parfist son offrande
dévotement et honorablement. Pour ce qu'il estoit tart n'ot point de
sermon à ladite messe; et à la paix donner, deux paix furent
appareilliées que le diacre et soudiacre portèrent l'une à l'empereur,
l'autre au roy, et aussitost l'un comme l'autre les baisièrent. La messe
finée, le roy monta à la sainte chasse et fist baisier des princes et
gens de l'empereur qui encore n'y avoient point esté. Et pour ce que la
chose fu longue, se retray l'empereur en un retrait d'encoste ladite
Sainte-Chappelle, où gisent les clers maregliers et gardes d'icelle,
lequel retrait le roy avoit fait bien et honorablement appareillier pour
reposer l'empereur. Et quant la chasse fu close, le roy s'en ala par la
chappelle en sa chambre. Et lors envoia le roy vers l'empereur audit
retrait de la Sainte-Chappelle en sa chambre, son ainsné fils le
daulphin de Viennois, que il avoit envoyé quérir en son hostel de
Saint-Pol et fait venir au palais pour veoir l'empereur, et
l'acompaignèrent les frères du roy les ducs de Berry et de Bourgoigne,
le duc de Bourbon frère de la royne, le duc de Bar; et pluseurs autres
seigneurs et chevaliers de grant estat y avoit aussi grant foison. Et
quant l'empereur sceut que ledit dauphin venoit pardevers luy, il se
fist lever de sa chaière et osta son chaperon et l'acola et baisa, et le
daulphin s'inclina devant luy sans agenouiller. Et tantost après
descendi le roy de sa chambre, et vint querre l'empereur pour aler
mengier en la grant sale du palais: et portoit-l'en l'empereur en une
chaière, et le roy estoit coste luy et tenoit le roy des Romains son
fils à sa sénestre main, et devant portoit-l'en le daulphin sus cols de
chevaliers acompaigné de seigneurs et chevaliers bien grandement. Et
ainsi alèrent sans grant presse par les merceries et par la grant sale
du palais jusques au hault days de la table de marbre, et fu l'ordenance
et l'assiete tèle comme il s'ensuit, et comme il est figuré en
l'ystoire[334] ci-après pourtraite et imaginée.
[333] _La vix_. L'escalier.
[334] _L'Ystoire_. La figure. En effet, le manuscrit de Charles V
offre ici, (page 473, vº), une belle miniature représentant d'une
manière fort curieuse le dîner dont on va lire avec intérêt la
description.