LXIII.

Comment le roy monstra à l'empereur les reliques de la Sainte-Chappelle

de son palais.

Le mercredi ensuivant, sixiesme jour de janvier et jour de la Thiphaine,

l'empereur fist prier au roy qu'il luy pleust celui jour montrer les

saintes reliques, et que celuy jour avoit dévocion de les veoir et soy

faire apporter, et estre à la messe et disner au palais avecques le roy.

Si se levèrent le roy et l'empereur bien matin, et fist le roy garder

les portes du palais plus estroitement que devant par chevaliers et

escuiers de son hostel, pour ce que le jour devant les sergens d'armes

et sergens de Chastellet y avoient trop laissié passer de gens; et si

bien furent gardées que nul n'y entra que chevaliers et escuiers ou

autres gens d'estat. Par quoy l'empereur et le roy alèrent paisiblement

et sans trop grant presse en ladite chappelle: et pour ce que l'empereur

voult en toutes manières monter en hault devant ladite chasse et veoir

les saintes reliques, et la montée soit greveuse et estroite, il n'y pot

estre porté dans sa chaière, mais se fist tirer par les bras et jambes

contre mont la vix[333], et pareillement ravaler à très grant paine et

travail et grevance de son corps, pour la grant devocion qu'il avoit à

veoir de près lesdites saintes reliques. Et quant il fu amont et le roy

ot ouverte la sainte chasse, ledit empereur osta son chapeau et joint

les mains, et comme en larmes fist là son oroison longuement en très

grant dévocion, et puis se fist soustenir et apporter baisier les

saintes reliques; et l'y monstra et devisa le roy toutes les pièces qui

sont en ladite chasse. Et après ce que les princes qui avecques luy

estoient orent baisié, le roy tourna ladite chasse devers la chappelle,

et laissa à garder icelle les evesques de Beauvais et de Paris, revestus

en pontifical de mictres et de crosses. Et quant l'empereur fu raporté

aval, il ne voult pas estre mis en l'oratoire que le roy luy avoit fait

appareillier, mais volt estre en la chaière où le trésorier de ladite

chappelle a coustume à seoir, pour mieux et plus longuement veoir

lesdites saintes reliques, et estre mieux à l'opposite du tronc de

ladite chasse. Et là luy appareilla-l'en son siège d'un drap d'or bien

et honestement, et le roy se mist en son oratoire qui estoit près de

l'uis du vestiaire. Mais pour ce que l'empereur n'avoit nulles

courtines, fist le roy rebrassier les siennes, et au commencement de la

messe envoia le roy, par l'arcevesque de Rains, l'eaue benoite à

l'empereur premiers que à luy et aussi le texte de l'Évangile, combien

que l'empereur le refusast fort. Mais de fait le voult ainsi faire le

roy pour luy honnorer, pour ce qu'il estoit venu luy veoir en son

royaume et estoit en son hostel. Et quant ce vint à l'offrande, le roy

avoit fait appareillier trois paires des offrandes, d'or, d'encens et de

mirre, pour offrir pour luy et pour l'empereur ainsi qu'il est

acoustumé. Et fist demander le roy à l'empereur s'il offreroit point,

lequel s'en excusa en disant qu'il ne povoit aler né soy agenoillier né

aucune chose tenir pour la goute, et qu'il pleust au roy offrir et faire

selon son acoustumance; si fu l'offrande du roy tèle qui s'ensuit: Trois

chevaliers, ses chambellans, tenoient hautement trois bèles coupes

dorées et esmaillées; en l'une estoit l'or, en l'autre l'encens, et en

la tierce le myrre, et alèrent tous trois par ordre, comme l'offrande

doit estre bailliée, devant le roy et le roy après, qui

s'agenoillièrent, et il s'agenoilla devant l'arcevesque, et la première

offrande qui fu de l'or, luy bailla celuy qui la tenoit et il l'offri et

baisa la main. La seconde, qui est de l'encens, bailla le secont

chevalier qui la tenoit au premier, et il la bailla au roy, et il

l'offri en baisant la main de l'arcevesque. La tierce, qui est de myrre,

bailla le troisième chevalier qui la tenoit au deuxiesme, et le

deuxiesme au premier, et le premier la bailla au roy, et en baisant la

main dudit arcevesque tierce fois l'offri. Ainsi parfist son offrande

dévotement et honorablement. Pour ce qu'il estoit tart n'ot point de

sermon à ladite messe; et à la paix donner, deux paix furent

appareilliées que le diacre et soudiacre portèrent l'une à l'empereur,

l'autre au roy, et aussitost l'un comme l'autre les baisièrent. La messe

finée, le roy monta à la sainte chasse et fist baisier des princes et

gens de l'empereur qui encore n'y avoient point esté. Et pour ce que la

chose fu longue, se retray l'empereur en un retrait d'encoste ladite

Sainte-Chappelle, où gisent les clers maregliers et gardes d'icelle,

lequel retrait le roy avoit fait bien et honorablement appareillier pour

reposer l'empereur. Et quant la chasse fu close, le roy s'en ala par la

chappelle en sa chambre. Et lors envoia le roy vers l'empereur audit

retrait de la Sainte-Chappelle en sa chambre, son ainsné fils le

daulphin de Viennois, que il avoit envoyé quérir en son hostel de

Saint-Pol et fait venir au palais pour veoir l'empereur, et

l'acompaignèrent les frères du roy les ducs de Berry et de Bourgoigne,

le duc de Bourbon frère de la royne, le duc de Bar; et pluseurs autres

seigneurs et chevaliers de grant estat y avoit aussi grant foison. Et

quant l'empereur sceut que ledit dauphin venoit pardevers luy, il se

fist lever de sa chaière et osta son chaperon et l'acola et baisa, et le

daulphin s'inclina devant luy sans agenouiller. Et tantost après

descendi le roy de sa chambre, et vint querre l'empereur pour aler

mengier en la grant sale du palais: et portoit-l'en l'empereur en une

chaière, et le roy estoit coste luy et tenoit le roy des Romains son

fils à sa sénestre main, et devant portoit-l'en le daulphin sus cols de

chevaliers acompaigné de seigneurs et chevaliers bien grandement. Et

ainsi alèrent sans grant presse par les merceries et par la grant sale

du palais jusques au hault days de la table de marbre, et fu l'ordenance

et l'assiete tèle comme il s'ensuit, et comme il est figuré en

l'ystoire[334] ci-après pourtraite et imaginée.

[333] _La vix_. L'escalier.

[334] _L'Ystoire_. La figure. En effet, le manuscrit de Charles V

offre ici, (page 473, vº), une belle miniature représentant d'une

manière fort curieuse le dîner dont on va lire avec intérêt la

description.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 239 / 339 题