XLVI.

Du grant effort de gens d'armes que le roy de France avoit sur les

champs en cinq parties devisées.

Au moys de juillet ensuivant, le duc d'Anjou, frère du roy de France, et

le connestable de France alèrent en Guyenne pour ledit roy de France,

bien accompaigniés de gens d'armes et arbalestiers; et si ot grant

navire sur mer auquel avoit trente-cinq galées, et grant foison de

barges et autres vaisseaux, lequel navire estoit fourni de gens d'armes

et arbalestiers en grant nombre. Et avecques ce, en celle saison, tenoit

le roy de France, en la frontière de Picardie, contre les Anglois qui

estoient à Calais, à Guynes, à Ardre et ès autres forteresses qui se

tenoient pour le roy d'Angleterre, grant foison de gens d'armes et

arbalestiers. Et oultre ce, avoit pour ledit roy de France siège devant

deux chastiaux qui se tenoient encore en Bretaigne pour messire Jehan de

Montfort; c'est assavoir: Brest et Auroy, et par tous les lieux dessus

dis les gens du roy tenoient les champs. Et avecques ce, le duc de

Berri, frère dudit roy de France, et le duc de Bourbon avecques luy

estoient à siège devant une forteresse, en Auvergne, appellée Carlat,

que gens de compaignie qui se tenoient de la partie des Anglois avoient

occupée. Et ainsi le roy de France avoit telle puissance en cinq

parties, que ses ennemis estoient partout les plus foibles. Et en

vérité, de nulle mémoire d'homme n'avoit ce esté veu, né que le roy eust

fait si grant fait et noble dont ci-après sera faite mencion. Et

premièrement par ledit duc d'Anjou et ceux de sa compaignie en

Pierregort, et autre part en Guyenne, furent prises grant nombre de

forteresses, si comme ci-après est déclairié. Premièrement, au mois

d'aoust, le tiers ou quart jour, se mist sur les champs ledit

monseigneur le duc, en la duchié de Guyenne ès parties de Pierregort, en

sa compaignie monseigneur Bertran du Guesclin, connestable de France;

monseigneur Loys de Sancerre, mareschal; le seigneur de Coucy; le

seigneur de Montfort; le seigneur de Montauban; le sire de Rey; messire

Guy de Rochefort; monseigneur Olivier de Mauny; le sire de Monsteroys;

le seigneur d'Asse; Le Besgue de Vilaines; Ivain de Gales; le sire de

Chasteau-Giron[308]; le sire de Bueil; messire Pierre de Villiers grant

maistre d'ostel du roy, et pluseurs autres seigneurs, jusques au nombre

de seize cens hommes d'armes et cinq cens arbalestiers. Et se vint

logier à Nantion[309]; et d'ilec se parti pour venir devant un lieu

appellé les Bernardières que tenoient les Anglois; lesquels quant il

sceurent sa venue se partirent dudit lieu et y boutèrent le feu. Et puis

vint devant un chastel dudit pays de Pierregort, appellé Condac[310],

que tenoient les Anglois, et l'assist et y fu environ quatre jours. Et

puis luy fu rendu, lequel chastel monseigneur le duc fist abattre pour

ce que les seigneurs dudit chastel avoient esté traistres, et estoient

coustumiers de rober et pillier les païs voisins. (Et d'ilec, vint

devant un autre fort chastel appellé Bordailles, et mist le siège devant

et y fu environ six jours au siège, et puis luy fu rendu)[311]. Et vint

à luy monseigneur Jehan de Bueil, lors séneschal de Beaucaire, qui pour

ledit monseigneur le duc estoit demouré capitaine ès parties de

Rouergue, de Quercin, d'Agenois, Bigorne, Basadois, et amena des gens

que monseigneur d'Anjou luy avoit bailliés en gouvernement cinq cens

hommes d'armes et deux cens arbalestiers. Et d'ilec se parti monseigneur

d'Anjou aux gens[312] qu'il avoit par avant et ceux que Bueil luy avoit

amenés, et vint devant Bergerac et assist ladite ville. Et pour icelle

endomaigier et pour plus tost prendre, envoia monseigneur le duc ledit

monseigneur Jehan de Bueil à la Riole, avec quatre cens hommes d'armes,

pour amener les truyes et autres engins qui y estoient. Et monseigneur

Thomas de Feleton, séneschal de Bordeaux, qui sceut que ledit Bueil

estoit là alé, assembla tous les seigneurs de Gascoigne et autres que il

peust assembler jusques au nombre de sept cens combattans, et se mist

entre la Riole et Bergerac pour rencontrer ledit Bueil et ses gens; et y

en vindrent nouvelles audit monseigneur d'Anjou, qui tantost manda

messire Pierre de Bueil, son mareschal, et luy dist qu'il préist trois

ou quatre cens hommes d'armes et ses gens et alast à l'encontre de son

frère pour le conforter. Si y ala et mena trois cens cinquante hommes

d'armes, et estoient audit nombre messire Pierre de Bueil dessusdit, le

Besgue-de-Villaines, Yvain de Galles, messire Gieffroy Fevrier,

mareschal du connestable de France, messire Pierre de Mornay, mareschal

de monseigneur Loys de Sancerre mareschal de France; Thibaut du Pont,

Juel Rolant et pluseurs autres notables chevaliers et escuiers, et se

partirent de Bergerac le premier jour de septembre. Et celuy jour, près

de la ville d'Aymet, trouvèrent les gens et coureux de monseigneur

d'Anjou[313] les coureux dudit séneschal de Bordeaux, et furent pris

aussi comme tous les coureux françois. Et incontinent qu'il se sceurent

les uns près des autres il chevauchièrent d'une part et d'autre, si

s'entr'encontrèrent ainsi comme à un quart de lieue d'Aymet, et

descendirent à pié d'une part et d'autre, et se combattirent moult fort;

et par la grace de Dieu furent desconfis les Anglois, et furent ilec

pris ledit séneschal de Bordeaux, les seigneurs de Lagoran[314], de

Mussidan, de Duras, le sire de Rosan et pluseurs autres; et y ot

pluseurs des Anglois mors et noyés en une rivière qui près estoit,

appellée le Drot. Et l'endemain se rendi ladite ville de Bergerac audit

monseigneur d'Anjou qui y avoit esté à siège quinze jours; et ainsi vint

ladite ville en l'obéissance du roy de France. Et après ladite

besoingne, messire Jehan de Bueil en amenant les engins chevaucha devant

la ville d'Aymet qui se rendi, et ainsi fist la ville de Sauvetat.

[308] Les éditions imprimées portent _Chasteau-Cheron_. C'est par des

erreurs de ce genre que les meilleures familles de France ont tant

de peine à retrouver dans nos historiens les titres de leur ancienne

illustration.

[309] _Nantion_. Ce doit être la petite ville de _Nontron_ dans le

Périgord, à dix lieues de Périgueux.

[310] _Condac_. Aujourd'hui village du département de la Charente, à

demi-lieue de _Ruffec_.

[311] Ce qui est entre parenthèses a été omis dans les éditions

précédentes.--_Bourdeille_, au-dessous de _Nontron_.

[312] _Aux gens_. Avec les gens.

[313] _Coureux_. Pour _Coureurs_. Dans le bon usage de l'ancienne

langue françoise, on ne prononçoit pas les _r_ finales dans les noms

ni dans les verbes. _Courri_, _allé_, _porteu_, _coureu_, etc.

[314] _Lagoran_. Ou _Langouiran_, petite ville près de Castres.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 221 / 339 题