Du grant effort de gens d'armes que le roy de France avoit sur les
champs en cinq parties devisées.
Au moys de juillet ensuivant, le duc d'Anjou, frère du roy de France, et
le connestable de France alèrent en Guyenne pour ledit roy de France,
bien accompaigniés de gens d'armes et arbalestiers; et si ot grant
navire sur mer auquel avoit trente-cinq galées, et grant foison de
barges et autres vaisseaux, lequel navire estoit fourni de gens d'armes
et arbalestiers en grant nombre. Et avecques ce, en celle saison, tenoit
le roy de France, en la frontière de Picardie, contre les Anglois qui
estoient à Calais, à Guynes, à Ardre et ès autres forteresses qui se
tenoient pour le roy d'Angleterre, grant foison de gens d'armes et
arbalestiers. Et oultre ce, avoit pour ledit roy de France siège devant
deux chastiaux qui se tenoient encore en Bretaigne pour messire Jehan de
Montfort; c'est assavoir: Brest et Auroy, et par tous les lieux dessus
dis les gens du roy tenoient les champs. Et avecques ce, le duc de
Berri, frère dudit roy de France, et le duc de Bourbon avecques luy
estoient à siège devant une forteresse, en Auvergne, appellée Carlat,
que gens de compaignie qui se tenoient de la partie des Anglois avoient
occupée. Et ainsi le roy de France avoit telle puissance en cinq
parties, que ses ennemis estoient partout les plus foibles. Et en
vérité, de nulle mémoire d'homme n'avoit ce esté veu, né que le roy eust
fait si grant fait et noble dont ci-après sera faite mencion. Et
premièrement par ledit duc d'Anjou et ceux de sa compaignie en
Pierregort, et autre part en Guyenne, furent prises grant nombre de
forteresses, si comme ci-après est déclairié. Premièrement, au mois
d'aoust, le tiers ou quart jour, se mist sur les champs ledit
monseigneur le duc, en la duchié de Guyenne ès parties de Pierregort, en
sa compaignie monseigneur Bertran du Guesclin, connestable de France;
monseigneur Loys de Sancerre, mareschal; le seigneur de Coucy; le
seigneur de Montfort; le seigneur de Montauban; le sire de Rey; messire
Guy de Rochefort; monseigneur Olivier de Mauny; le sire de Monsteroys;
le seigneur d'Asse; Le Besgue de Vilaines; Ivain de Gales; le sire de
Chasteau-Giron[308]; le sire de Bueil; messire Pierre de Villiers grant
maistre d'ostel du roy, et pluseurs autres seigneurs, jusques au nombre
de seize cens hommes d'armes et cinq cens arbalestiers. Et se vint
logier à Nantion[309]; et d'ilec se parti pour venir devant un lieu
appellé les Bernardières que tenoient les Anglois; lesquels quant il
sceurent sa venue se partirent dudit lieu et y boutèrent le feu. Et puis
vint devant un chastel dudit pays de Pierregort, appellé Condac[310],
que tenoient les Anglois, et l'assist et y fu environ quatre jours. Et
puis luy fu rendu, lequel chastel monseigneur le duc fist abattre pour
ce que les seigneurs dudit chastel avoient esté traistres, et estoient
coustumiers de rober et pillier les païs voisins. (Et d'ilec, vint
devant un autre fort chastel appellé Bordailles, et mist le siège devant
et y fu environ six jours au siège, et puis luy fu rendu)[311]. Et vint
à luy monseigneur Jehan de Bueil, lors séneschal de Beaucaire, qui pour
ledit monseigneur le duc estoit demouré capitaine ès parties de
Rouergue, de Quercin, d'Agenois, Bigorne, Basadois, et amena des gens
que monseigneur d'Anjou luy avoit bailliés en gouvernement cinq cens
hommes d'armes et deux cens arbalestiers. Et d'ilec se parti monseigneur
d'Anjou aux gens[312] qu'il avoit par avant et ceux que Bueil luy avoit
amenés, et vint devant Bergerac et assist ladite ville. Et pour icelle
endomaigier et pour plus tost prendre, envoia monseigneur le duc ledit
monseigneur Jehan de Bueil à la Riole, avec quatre cens hommes d'armes,
pour amener les truyes et autres engins qui y estoient. Et monseigneur
Thomas de Feleton, séneschal de Bordeaux, qui sceut que ledit Bueil
estoit là alé, assembla tous les seigneurs de Gascoigne et autres que il
peust assembler jusques au nombre de sept cens combattans, et se mist
entre la Riole et Bergerac pour rencontrer ledit Bueil et ses gens; et y
en vindrent nouvelles audit monseigneur d'Anjou, qui tantost manda
messire Pierre de Bueil, son mareschal, et luy dist qu'il préist trois
ou quatre cens hommes d'armes et ses gens et alast à l'encontre de son
frère pour le conforter. Si y ala et mena trois cens cinquante hommes
d'armes, et estoient audit nombre messire Pierre de Bueil dessusdit, le
Besgue-de-Villaines, Yvain de Galles, messire Gieffroy Fevrier,
mareschal du connestable de France, messire Pierre de Mornay, mareschal
de monseigneur Loys de Sancerre mareschal de France; Thibaut du Pont,
Juel Rolant et pluseurs autres notables chevaliers et escuiers, et se
partirent de Bergerac le premier jour de septembre. Et celuy jour, près
de la ville d'Aymet, trouvèrent les gens et coureux de monseigneur
d'Anjou[313] les coureux dudit séneschal de Bordeaux, et furent pris
aussi comme tous les coureux françois. Et incontinent qu'il se sceurent
les uns près des autres il chevauchièrent d'une part et d'autre, si
s'entr'encontrèrent ainsi comme à un quart de lieue d'Aymet, et
descendirent à pié d'une part et d'autre, et se combattirent moult fort;
et par la grace de Dieu furent desconfis les Anglois, et furent ilec
pris ledit séneschal de Bordeaux, les seigneurs de Lagoran[314], de
Mussidan, de Duras, le sire de Rosan et pluseurs autres; et y ot
pluseurs des Anglois mors et noyés en une rivière qui près estoit,
appellée le Drot. Et l'endemain se rendi ladite ville de Bergerac audit
monseigneur d'Anjou qui y avoit esté à siège quinze jours; et ainsi vint
ladite ville en l'obéissance du roy de France. Et après ladite
besoingne, messire Jehan de Bueil en amenant les engins chevaucha devant
la ville d'Aymet qui se rendi, et ainsi fist la ville de Sauvetat.
[308] Les éditions imprimées portent _Chasteau-Cheron_. C'est par des
erreurs de ce genre que les meilleures familles de France ont tant
de peine à retrouver dans nos historiens les titres de leur ancienne
illustration.
[309] _Nantion_. Ce doit être la petite ville de _Nontron_ dans le
Périgord, à dix lieues de Périgueux.
[310] _Condac_. Aujourd'hui village du département de la Charente, à
demi-lieue de _Ruffec_.
[311] Ce qui est entre parenthèses a été omis dans les éditions
précédentes.--_Bourdeille_, au-dessous de _Nontron_.
[312] _Aux gens_. Avec les gens.
[313] _Coureux_. Pour _Coureurs_. Dans le bon usage de l'ancienne
langue françoise, on ne prononçoit pas les _r_ finales dans les noms
ni dans les verbes. _Courri_, _allé_, _porteu_, _coureu_, etc.
[314] _Lagoran_. Ou _Langouiran_, petite ville près de Castres.