[307]L'an de grace mil trois cens septante-cinq, le vint-uniesme jour de
may, fu la loy que le roy Charles, lors roy de France, avoit faite sur
l'aagement de son ainsné fils et des autres ainsnés fils des roys de
France qui seroient à venir, publiée au parlement du roy à Paris en sa
présence séant et tenant son parlement; en la présence de monseigneur
Charles, son ainsné fils, daulphin de Viennois, et monseigneur Loys, duc
d'Anjou, frère dudit roy, et de grant nombre d'autres seigneurs de son
sanc, prélas et autres gens d'églyse, l'université de Paris et pluseurs
autres sages et notables, tant clers comme lais. Et est la loy telle,
c'est assavoir: que l'ainsné fils du roy de France qui ores estoit et
ceux qui pour le temps à venir seroient, tantost que il atteindroient le
quatorziesme an de leur aage, pourroient recevoir leur sacre et
coronement et leur homaiges, et faire tous autres fais qui à roy de
France aagé appartiennent.
[307] On va voir ici dès la première phrase l'indication d'une
nouvelle rédaction. Je remarquerai d'ailleurs que dans la leçon de
Charles V que nous suivons de préférence, la dernière table des
chapitres, placée en tête de la vie du roi Jean, s'arrête à
l'indication de celui-ci. La suite n'a pas été _récapitulée_, et si
l'observation que j'ai faite tout à l'heure sur les rubriques est
judicieuse, il faut en conclure que le manuscrit de Charles V fut
achevé long-temps après. Mais du point où nous sommes arrivés
jusqu'à la fin, les chroniques furent-elles rédigées en une seule
fois? Je ne le pense pas. Charles V, qui souhaitoit de montrer à
l'empereur dans la grande histoire nationale la relation exacte de
la réception qu'on lui avoit faite, laissa dans son exemplaire une
lacune de plusieurs pages entre le chapitre XLIII et le récit du
voyage de l'empereur. Ce fut plus tard que fut comblée cette lacune,
mais certainement avant la mort de Charles V.
Item, le premier jour du mois de juing l'an dessusdit, la ville et
chastel de Coignac furent rendus des Anglois à monseigneur Bertran du
Guesclin, lors connestable de France, qui une pièce avoit esté à siège
devant pour le roy de France; par un tel traictié comme dessus est dit
du chastel de La Riole.
Item, le tiers jour de juillet ensuivant, la ville et le chastel de
St-Sauveur, en Constantin, que avoit tenu asségiée pour le roy de France
messire Jehan de Vienne, amiral de France, et lesquels ville et chastel
avoient esté tenus par ceux de la partie du roy d'Angleterre par
l'espace de plus de vint ans, furent rendus aux gens du roy de France
par un tel traictié comme avoient esté rendus le chastel de La Riole et
Coignac, dont dessus est faite mencion.
Item, en ce temps retournèrent de Bruges le duc de Bourgoigne et les
conseilliers du roy de France, qui là estoient alés pour les traictiés
d'entre les deux roys, et pou orent exploitié, fors de avoir et accorder
trièves jusques au premier jour d'avril ensuivant: et ainsi furent
lesdis traictiés continués jusques à la feste de Toussains ensuivant. A
laquelle feste de Toussains retournèrent auxdis traictiés pour le roy de
France messire Loys, duc d'Anjou, et messire Phelippe, duc de
Bourgoigne, frères du roy de France, et pluseurs autres du conseil du
roy, et alèrent à Saint-Omer. Et pour le roy d'Angleterre, alèrent à
Bruges messire Jehan de Lenclastre et messire Hémon conte de Cantebruge,
fils du roy d'Angleterre, et pluseurs autres de son conseil. Et par le
moien desdis messages du pape, c'est assavoir: de l'arcevesque de
Ravenne et de l'arcevesque de Rouen, qui par avant avoit esté evesque de
Carpentras, furent d'accort lesdis traicteurs, tant d'une part comme
d'autre, de eux assembler à Bruges comme par avant avoient fait ceux qui
y avoient esté. Si alèrent lesdis frères du roy de France et ses autres
gens qui estoient à Saint-Omer, à Bruges, et y entrèrent le samedi après
Noël l'an dessusdit, et en ladite ville de Bruges demourèrent jusques
environ Pasques ensuivant, et finablement s'en partirent sans traictié
de paix final, mais il proroguèrent les trièves, et depuis aussi furent
proroguées jusques au premier jour du mois d'avril mil trois cens
septante-six, et Pasques furent le sixiesme jour dudit mois que l'en dit
mil trois cens septante-sept. Et envoia assez tost après le roy de
France ses messages à Bouloigne pour traictier, et les messages du roy
d'Angleterre furent à Calais, et furent lesdites trièves proroguées de
terme en terme, jusques à la Nativité Saint-Jean-Baptiste ensuivant, qui
fu mil trois cens septante-sept dessusdit. Et aloient les deux
arcevesques, messages du pape, de Bouloigne à Calais et de Calais à
Bouloigne, en traictant entre les parties. Et finablement, jà feust ce
que le roy de France feust par tous les lieux où il avoit guerre entre
lesdis roys plus fort que les Anglois, que aussi, par la volenté de
messeigneurs et la bonne diligence dudit roy de France, tout son fait se
portast bien, et que en toutes choses il feust à son avantage et eust en
ce temps moult grant navire sur la mer, tant de galées dont il avoit
trente-cinq sur mer, comme de grant foison de barges, tout ledit navire
garni de bonnes gens d'armes et de bons arbalestiers; toutesvoies, pour
l'amour de Dieu et le bien de paix, pour l'onneur et révérence du pape
et de l'églyse, et pour compassion du peuple, il fist faire moult grans
offres, par ses gens, aux gens dudit roy d'Angleterre, tant de grans
terres et seigneuries que de monnoie, réservé tousjours à lui son
homaige, son ressort et sa souveraineté ès terres que ledit roy
d'Angleterre avoit au royaume de France, tant en celles que lors il
occupoit de fait, comme en celles que le roy de France luy bailleroit
par le traictié. Lesquelles gens dudit roy d'Angleterre ne acceptèrent
né refusèrent lesdites offres, mais distrent que il rapporteroient ces
choses par devers le roy d'Angleterre leur seigneur, et dedens le
premier jour du moys d'aoust ensuivant, ou au plus tart dedens le jour
de mi-aoust, il ou autres, pour le roy d'Angleterre, en feroient
response en la ville de Bruges à ceux que le roy de France envoieroit
pour cette cause. Et se partirent de Calais la veille de la Saint-Jehan
et s'en alèrent en Angleterre: et les gens du roy de France s'en
retournèrent à leur seigneur à Paris, et faillirent toutes trièves le
jour de celle de Saint-Jehan. Et la veille d'icelle Saint-Jehan, mourut
ledit roy d'Angleterre Edouard, lequel avoit longuement vescu et esté
roy d'Angleterre environ cinquante deux ans.