X.

Coment le pape Urbain entra en mer pour aler à Rome; et de la dissencion

de ceux de Viterbe contre ses gens, et de la bataille qui y fu.

L'an de grace mil trois cent soixante-sept, le derrenier jour d'avril,

dont Pasques furent le dix-huitiesme jour dudit moys, pape Urbain parti

d'Avignon pour aler à Rome, au très-grant desplaisir de tous les

cardinaux; et en demourèrent cinq qui n'alèrent pas lors avecques luy,

mais il ne leur laissa né donna aucune puissance. Et ala à Marseille

pour là entrer en mer, et y trouva pluseurs galies de Venise, de Gennes,

de Secile et autres moult honorablement aournées de gens et paremens. Et

entra sa personne en celle de Venise et ala droit à Viterbe, là où il

demoura et tint sa cour environ quatre moys; et par le temps que il

estoit en la dite ville de Viterbe, c'est assavoir le [244] l'an

mil trois cent soixante-sept dessus dit, se mut une rumeur entre aucuns

habitans d'icelle ville et aucuns familiers de cardinaux pour ce, si

comme l'en disoit, que iceux familiers lavoient leur mains en la

fontaine de la dicte ville. Et fu telle ladite rumeur que ceux de ladite

ville s'armèrent et coururent sus aux cardinaux et à leur gens, et

convint que aucuns desdis cardinaux se rendissent et laissassent le

chappel rouge à aucuns desdis habitans pour leur sauver la vie. Et si

allèrent devant le chastel de ladite ville au quel estoit le pape, mais

il ne purent entrer. Et pour ce, le pape manda gens d'armes, et dedens

trois jours en ot en ladite ville si largement, que le pape ot la

seigneurie et puissance de fait; si en fist prendre pluseurs et procéda

à la pugnicion dudit fait, et en furent pluseurs mis à mort.

[244] Cet endroit est ainsi laissé en blanc dans le manuscrit de

Charles V; dans les autres, et dans les éditions précédentes, la

date n'est pas même indiquée.

Item, au mois d'aoust ensuivant, l'an dessusdit, le prince de Galles qui

estoit alé en Castelle, et le duc de Lencastre, son frère, qui pou orent

exploitié fors seulement du fait de la bataille dont dessus est faite

mencion au chapitre précédent, s'en retournèrent à Bordeaux et

laissèrent ledit roy Pierre en Castelle, lequel n'avoit pas fait son

devoir vers ledit prince. Car jasoit que iceluy prince feust là alé pour

aidier audit Pierre et pour le remettre au pays dont il avoit esté

chascié, il se parti après la bataille en laquelle ledit prince et ses

gens avoient eu victoire; et ne le vit puis ledit prince si comme l'en

disoit, et demoura ledit Pierre en moult grant debte devers le prince

pour cause de gaiges des gens d'armes que iceluy prince avoit menés

avecques luy. Et tantost que le roy Henry, qui estoit venu au royaume de

France après ce qu'il ot esté desconfi, comme dit est dessus, avoit

demouré au pays de Carcassoys[245] et sa femme et pou de gens avecques

luy, sot que ledit prince s'estoit parti de Castelle et les compaignies

que il avoit menées avecques luy; et aussi quant iceluy Henry ot sceu

que la plus grant partie des gens dudit royaume de Castelle le

recevroient volentiers sé il y aloit, il se mist en chemin pour y aler

et prist le chemin par les montaignes de Forez: et jasoit ce que il eust

pluseurs empeschemens, il entra audit pays de Castelle, le

vint-septiesme jour du mois de septembre mil trois cens soixante-sept

dessus dit: et premièrement en la cité de Calehorre, et de là ala à

Burgs; et fu receu audit pays de Castelle de toutes gens moult

honnorablement, et luy fist-l'en toute obéissance comme à seigneur; et

ainsi ledit royaume de Castelle fu gaignié par Henry, et recouvré par

Pierre, et regaignié par Henry, tout en un an et demi ou environ. Et

depuis demourèrent les dictes compaignies, en Guyenne au païs dudit

prince, jusques au moys de décembre ensuivant, que elles entrèrent en

Auvergne et en Berry. Et en l'entrée du moys de février ensuivant,

passèrent la rivière de Loire vers Marcigny-les-Nonnains[246], les uns à

gué les autres sur un pont, et demourèrent en Maconnois par aucun temps.

Et depuis entrèrent au duchié de Bourgoigne et le passèrent moult

hastivement, car il trouvoient pou de vivres, pour ce que l'en avoit

fait retraire tout ès forteresses, lesquelles estoient très-bien gardées

par la bonne ordenance que messire Phelippe fils du roy de France Jehan,

et frère du roy Charles lors duc de Bourgoigne, y avoit mise, tant de

gens d'armes comme autrement. Et ne demourèrent audit pays de Bourgoigne

que six ou sept jours, sans y prendre aucun fort; et alèrent en

Aucerrois et pristrent les moustiers de Cravent et de Vermanton, là où

il trouvèrent grant foison vivres et autres biens; et il leur estoit

bien mestier, car la plus grant partie avoit esté sans mengier pain

longuement, et estoient sans soulers. Et quant il furent rafreschis, il

se divisèrent et passèrent aucuns la rivière de Yonne à Cravent, et

entrèrent en Gastinois environ huit cens hommes d'armes anglois, mais il

étoient bien dix mille personnes ou plus; et les autres alèrent vers

Troyes, qui estoient trop plus grant nombre, car il estoient plus de

quatre mille combatans et de vint mille pillars et femmes; et passèrent

la rivière de Saine vers Saint-Sepulcre[247] et à Mery. Et après la

rivière d'Aube, et alèrent vers Esparnay et assaillirent l'église de

ladite ville d'Esparnay qui estoit fort, en laquelle estoient retrais

les gens de la ville; et pour ce qu'il ne la porent avoir par assault il

la minèrent: et ceux qui estoient dedens sentirent que l'on minoit

ladite église, il contreminèrent, et en cuidant ardoir la mine des

ennemis, il ardirent leur contremine. Et convint que il se retraisissent

en une tour. Et après parlementèrent auxdites compaignies et

raençonèrent[248] leur corps et la ville d'ardoir parmy deux mil

frans[249] que il leur baillièrent. Et demourèrent aucuns desdites

compaignies en ladite ville d'Esparnay, et les autres passèrent oultre

en diverses routes[250], les uns à Fimes, les autres à Coincy-l'Abbaie,

et les autres à Ay[251]; et assaillirent le moustier d'Ay qui estoit

fort, auquel estoient les gens de ladite ville, et auquel moustier se

boutèrent environ vint hommes d'armes pour secourir les bonnes gens qui

estoient dedens. Et pour ce que lesdites compaignies virent que il ne

pouvoient avoir ledit moustier par assault, il le minèrent et

demourèrent longuement devant. Et cependant le roy faisoit toujours son

mandement de gens pour les combatre; et ceux qui avoient passé la

rivière de Yonne à Cravent quant il orent esté bien avant au Gastinois

la repassèrent à Pons-sur-Yonne, et alèrent passer Saine à

Nogent-sur-Saine, et se traistrent vers les autres à Esparnay.

[245] _Carcassoys_. Ou _Carcassez_, le territoire de Carcassonne.

[246] _Marsigny-les-Nonnains_. A peu de distance de Semur.

[247] _Saint-Sépulcre_. Peut-être _Saint-Sulpice_, entre Mery et

Troyes.

[248] _Raençonèrent_. Rachetèrent.

[249] _Deux mil frans_. Environ cinquante mille francs d'aujourd'hui.

[250] _En diverses routes_. Dans les précédentes éditions, au lieu de

ces mots, il y a: _Adimeosdun_. Et plus bas, au lieu de _Fismes_,

elles ont mis _à fleuves_. Au lieu de _Coincy_, _Coucy_.

[251] _Coincy_, à deux lieues de Château-Thierry.--Tous les

gastronomes connoissent la position du bourg d'_Aï_, entre la petite

ville d'Avenay et celle d'Epernay.--On chercheroit vainement dans

nos historiens modernes les précieux détails que nous trouvons ici.

La raison en est simple: Froissart ne les donne pas.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 176 / 339 题