IV.

Coment messire Bertran du Guesclin mena hors de France pluseurs gens

d'armes et pristrent la ville de Burgs en Espaigne.

En celuy temps, assez tost après, ledit monseigneur Bertran du Guesclin

traicta avecques pluseurs gens de compaignie, Anglois, Gascoings,

Bretons, Normans et d'autres nacions qui estoient au royaume de France

et y tenoient pluseurs forteresses, aucunes dès le temps de la guerre du

roy d'Angleterre, et les autres qui avoient esté occupées par lesdites

compaignies depuis la paix faite entre les roys de France et

d'Angleterre; et moult avoient domaigié et domaigoient chascun jour

ledit royaume de France. Et fist et pourchacia tant ledit messire

Bertran que il laissièrent toutes les forteresses que il tenoient, et si

accordèrent et promistrent que il iroient avecques luy contre les

Sarrazins. Et pour celle cause, le pape Urbain fist grant ayde audit

messire Bertran tant de florins que il luy bailla comme de deux dixmes

que il luy octroia. Et partirent assez tost après ledit messire Bertran

et pluseurs desdites compaignies, et alèrent au royaume d'Arragon, en

l'aide dudit roy d'Arragon contre le roy de Castelle. Et assez tost

après, entrèrent audit royaume de Castelle, et sans aucune résistence

chevauchièrent par ledit royaume, et pristrent villes, cités, chasteaux

et forteresses, sans ce que le roy Pierre de Castelle, qui lors en

estoit roy, y méist aucune résistance. Et toutesvoies estoit ledit roy

Pierre tenu un des plus puissans roys des Chrétiens, tant de puissance

de gens comme de grans trésors; car il avoit esté et estoit moult crueux

et moult doubté tant de ses subgiés comme d'autres; et pour ce, avoit

assemblé grans trésors, tant des aydes qu'il avoit eues de ses subgiés

comme des conquestes et finances qu'il avoit eues des roys de Garnade et

de Bellemarine[236], lesquels il avoit subjugués et mis en son

obéissance, et par espécial avoit tant fait que le roy de Garnade, qui

estoit Sarrasin, estoit son homme et tenoit son royaume de luy; et

néantmoins, il ne résistoit point à ceux qui ainsi comme dit est,

conquéroient son pays. Et tant chevauchièrent par ledit païs de Castelle

que il furent la semaine péneuse l'an mil trois cens soixante-cinq

dessus dit, devant la cité de Burgs, de laquelle se estoit tantost parti

ledit roy Pierre que il avoit oïes les nouvelles de la venue desdites

gens d'armes, et s'en estoit alé vers Tolète si comme l'en disoit. Et

tantost se rendirent les habitans de ladite ville de Burgs à ceux de

ladite compaignie desquels les noms s'ensuivent: Monseigneur le conte de

la Marche, appellé monseigneur Jaques de Bourbon; Henry d'Espaigne,

conte de Tristemare, lequel estoit frère de père non légitime dudit roy

Pierre de Castelle, et avoit iceluy Henry esté banni et exillié dudit

royaume de Castelle; et à son titre[237] aloient tous avecques luy,

messire Bertran Du Guesclin dont dessus est faite mencion; monseigneur

Arnoul d'Odenehan, mareschal de France; monseigneur Hue de Carvele[238],

Anglois; monseigneur Maurice de Trésiguidy, et pluseurs autres François,

Bretons, Normans, Anglois, Gascoings, Arragonnoys et autres de pluseurs

nations jusques au nombre de dix mil hommes d'armes de fait ou de plus,

si comme l'en disoit; lesquels entrèrent en ladite ville de Burgs et y

tuèrent aucuns Juifs et Sarrasins, mais il ne meffirent point aux corps

des Crestiens.

[236] _Bellemarine_. C'est-à-dire, comme nous l'avons précédemment

expliqué sous l'année 1340, le souverain de Maroc, de la dynastie

des _Benmerini_.

[237] _A son titre_. Sous son obéissance apparente.

[238] _Carvele_. La chronique inédite du nº 530, qui le fait figurer à

la bataille d'Auray, le nomme _Cameley_, et Froissart _Caureley_.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 168 / 339 题