ANNÉE 1361

Le dimenche treiziesme jour dudit moys de décembre ala le roy de France

à Paris et y fu reçu moult honorablement, et furent les rues et le grand

pont par où il passa encourtinées, et fu une fontaine oultre la porte

Saint-Denis qui rendoit vin aussi habondamment comme sé ce feust eaue,

et portoit-l'en sur le roy un paile d'or à quatre lances. Et ala le roy

droit à Nostre-Dame faire son oroison et puis retourna descendre au

Palais. Et luy firent ceulx de Paris un bel présent de vaisselle qui

pesoit environ mil marcs d'argent.

Item, le jour des Innocens, fu pris le Pont du Saint-Esprit et la ville

par ceulx de la Grant compaignie, qui s'estoient partis de France. Item,

le treiziesme jour de janvier ensuivant, comença celuy an le parlement.

Et par avant avoit eu présidens à Paris par un an ou environ, qui

avoient autel povoir comme parlement.

Item, le jeudi vint-huitiesme jour dudit moys de janvier, furent pris,

du commandement des réformateurs qui lors avoient été establis

nouvellement, monseigneur Nicolas Braque, Almaury Braque son frère,

Jehan de Brunetout, Hugues Bernier, Jehan Poillevillain, Jaques

Lempereur, Gauchier de Vannes, Jehan Arrode. Et furent eslargis le

huitiesme jour ensuivant. Item, en iceluy moys fu faite l'ordenance de

faire retourner les Juifs en France.

_Incidence_. L'an de grace mil trois cent soixante-un, le mardi après la

Penthecouste, qui estoit le dix-neufviesme[216] jour de may, gelèrent

les vignes en pluseurs contrées entour Paris, et jà en estoient pluseurs

fleuries. Item, le jeudi premier jour de juillet ensuivant, fu au

marchié de Meaulx devant le roy une bataille emprise de volenté, entre

messire Fouquaut d'Archiac appelant, et messire Maingot Maubert

deffendant, et fist moult grant chaut celuy jour. Et avint que ledit

Fouquaut descendi de dessus son cheval, pource que ledit cheval estoit

un peu desrayé, et moult longuement fu à pié au champ, et tousjours se

mectoit en peine de requérir son adversaire qui estoit à cheval, jusques

à ce que il fu si travaillié que il n'en povoit plus; et de fois à

autres se asséoit sur une chaiere qui estoit au bout des lices, et

cuidoient ceux qui le véoient qu'il deust estre desconfit, car il avoit

moult travaillié à pié et si estoit lors malade d'un assès[217] de

quartaine. Mais du grant chaut qui estoit, ledit Maingot qui tousjours

estoit demouré à cheval fu en tel point que il perdit toute puissance,

par telle manière que il se laissa pendre sur son arson devant, et feust

cheu qui l'eust laissié longuement; mais quant son dit adversaire le vit

en tel estat, il ala vers luy à très-grant peine, et le prist, ainsi

pendant comme il estoit par le col, et le tira à terre, et fist son

povoir de le tuer, mais l'en disoit qu'il estoit jà mort. Toutes voies,

ledit Fouquaut fu si grevé que il convint que ses amis, par le congié du

roy, l'emportassent en son hostel, et ledit Maingot demoura mort en la

place, et depuis en fu porté par ses amis, du congié du roy, et enterré

le soir secrètement[218]; et ledit Fouquaut fut en bon point tantost que

il ot un peu reposé.

[216] _Le dix-neufviesme_. Ce doit être pour le _dix-huitiesme_, qui

tomboit un mardi cette année-là.

[217] _Assès_. Accès.

[218] _Secrètement_. C'est-à-dire sans le secours de l'église.

Item, celuy jeudi premier jour de juillet, fu la cité de Satalie[219]

prise par les crestiens; c'est assavoir par le roy de Chypre[220] et les

frères de l'hospital de Saint-Jehan-de-Jérusalem, et plusieurs autres

tant du royaume de France comme d'ailleurs. Et toute cette saison le roy

se tint à Paris et environ. Et en pluseurs pays du royaume de France

furent pluseurs et diverses compaignies de gens de diverses nacions, et

domagièrent moult le royaume ès parties où il furent.

[219] _Satalie_. L'ancienne Attalie, dans la Caramanie. Une chose

curieuse, c'est l'omission de cet événement dans l'_Histoire des

Chevaliers de Malte_ de Vertot, et dans l'_Histoire des Croisades_

de M. Michaud.

[220] _Le roy de Chypre_. Pierre de Lusignan.

_Incidence_. Item, le vint-uniesme jour du moys de novembre ensuivant,

mourut à Rouvre près de Dijon, Phelippe, duc et conte de Bourgoigne,

conte d'Artois, d'Auvergne et de Bouloigne, de l'aage de treize ans ou

environ, auquel succéda au duchié le roy de France; et ès contés

d'Artois et de Bourgoigne, la mère au conte de Flandres; et ès contés

d'Auvergne et de Bouloigne, monseigneur Jehan de Bouloigne, oncle de sa

mère. Et se parti le roy de Paris pour aler prendre la possession dudit

duchié, le dimenche cinquiesme jour de décembre ensuivant, et ala au

bois de Vinciennes au giste.

Item, en l'an mil trois cent soixante-un dessusdit, sixiesme jour

d'avril devant Pasques, se combati le conte de Tanquarville pour le roy,

et pluseurs autres chevaliers et escuiers, contre aucunes parties des

compaignies qui lors estoient au royaume de France, à Brinois[221], près

de Lyon sur le Rosne. Et y furent pris ledit conte de Tanquarville,

monseigneur Jacques de Bourbon conte de la Marche, qui tantost après

mourut pour les plaies qu'il ot en ladite bataille[222]; le conte de

Sallebruche, le conte de Joigny et pluseurs autres, et le conte de

Forest mourut en la place.

[221] _Brinois_. Aujourd'hui _Brignais_, petite ville à deux lieues de

Lyon.

[222] M. Michelet a fait à cette occasion une belle réflexion: «Cette

mort de Jacques de Bourbon fut glorieuse: le premier titre des

Capets est la mort de Robert-le-Fort à Brisserte; celui des

Bourbons, la mort de Jacques à Brignais. Tous deux tués en défendant

le royaume contre les brigands.» (Tome III, page 438.)

Item, le mercredi après Pasques et le jeudi ensuivant, vintiesme et

vint-uniesme jour dudit moys d'avril, l'an mil trois cent soixante-deux,

et furent Pasques le dix-septiesme jour dudit moys, gelèrent les vignes

par toute France, Biauvoisin, Orlenois, Laonnois, Bourgoigne, et en la

rivière de Marne, par telle manière que ceste année ne crut point de vin

èsdis pays né ès pays voisins; et communelment l'en ne trouvast pas en

cent arpens une queue de vin, et fist-l'en le plus verjus de ce qui crut

ceste année. Mais les vignes gietèrent assés bois, et n'estoit homme qui

oncques eut veu si grant faute de vin comme il fu celuy an.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 151 / 339 题