Coment la cité d'Aucerre fu prise et mise à raençon des Anglois.
Le jour des Brandons ensuivant, dixiesme jour de mars avant le point du
jour, pluseurs des garnisons angloisches qui s'estoient assemblés à
Regennes, près d'Aucerre à deux lieues, partirent dudit lieu de Regennes
et alèrent à Aucerre et y trouvèrent petite ou nulle garde. Si
eschiellèrent ladite ville par devers la porte de Gligny; et entrèrent
lesdis Anglois dedens par dessus les murs, et pristrent la ville, la
cité et le chastel avant soleil levant. Et jasoit ce que eust grant
foison de gens habitans en ladite ville et en eust deux mille ou plus de
bien armés, néantmoins y trouvèrent lesdis Anglois petite
résistance[153]. Et à la prise de ladite ville, furent fais chevaliers
deux Anglois: l'un appellé Robin Canole et l'autre Thomelin Fouque,
lesquels estoient capitains de grant foison d'Anglois. Et si y estoient
deux chevaliers anglois dont l'un estoit appellé messire Jehan d'Arton
et l'autre messire Nichole Tamore. Au chastel de laquelle ville fu pris
monseigneur Guillaume de Chalons fils du conte d'Aucerre, et sa femme et
pluseurs autres. Et de ladite ville et cité eschappèrent pou d'hommes ou
femmes qui ne fussent pris par lesdis Anglois. Toutesvoies en
mistrent-il pou à mort, mais pristrent tous à raençon et pillièrent la
ville par tele manière que il n'y ot riens mucié que il ne trouvassent,
feust en terre, en murs ou autre part. Et toutesvoies disoit-l'en que il
n'estoient pas plus de mil, que de maistres que de varlès. Et disoient
pluseurs, tant de ladite ville comme des Anglois, que il y avoient bien
trouvé de biens qui valoient cinq cens mil moutons d'or; et les raençons
des personnes singulières qui valoient trop grossement. Et quant lesdis
Anglois se virent tous seigneurs de ladite ville, et l'eurent pillié, et
mis à point leur prisonniers, environ huit jours après ladite ville
prise il parlèrent à aucuns des plus notables habitans, et leur distrent
que il en ardroient toute la ville, ou que il en ardroient la plus grant
partie et enforceroient aucuns lieux qui y estoient, et les tendroient;
et ceux qui demourroient en ce qui ne seroit ars promestroient aux
Anglois bonne obéissance, ou lesdis habitans raençonneroient[154] ladite
ville. Si fu traictié par pluseurs journées entre lesdis Anglois et ceux
de ladite ville. Et finablement furent à tel accort, c'est assavoir que
lesdis Anglois auroient pour la raençon de ladite ville quarante mil
moutons, et quarante mil perles du pris de dix mil moutons, et si
emporteroient tous les biens que il avoient trouvés en ladite ville, sé
il vouloient, exceptés les joiaux de l'églyse Saint-Germain, lesquels
ils prendroient pour gaige seulement, jusques à tant que il fussent
paiés de la raençon dessus dite. Mais ceux de ladite ville
s'obligeroient à ceux de ladite églyse Saint-Germain de racheter desdis
Anglois lesdis joiaux dedens la nativité saint Jehan-Baptiste après
ensuivant, ou de paier perpétuellement auxdis religieux de
Saint-Germain, chascun an trois mil florins de rente; et si feroient
lesdis Anglois abattre des murs de la ville tant comme il leur plairoit,
et ardoir les portes. Lesquelles choses furent accordées par ceux qui
traictoient pour ladite ville. Et pour ce allèrent aucuns d'iceux par
devers le régent pour avoir son consentement sur ce. Et cependant lesdis
Anglois firent abattre partie des murs et les créneaux, et emplir les
fossés de ladite ville des pierres desdis murs, et ardoir les portes.
[153] La chronique inédite du msc. 530 dit: «En ce temps, Phelippe de
Navarre et Robert Canolle prindrent la cité d'Aucerre, par aucuns
des bourgois de la cité qui la leur rendirent par trahison.» (Fº 75,
Rº.)
[154] _Raençonneroient_. Rachèteroient.