Coment ceux de Paris furent desconfis à Meaux; et de la mort du maire de
la ville appellé Jehan Soulas.
Celuy samedi meisme, qui estoit le neuviesme jour de juing, l'an mil
trois cens cinquante-huit, pluseurs qui estoient partis de la ville de
Paris, jusques au nombre de trois cens ou environ, desquels gens estoit
capitain un appellé Pierre Gille espicier de Paris, et environ cinq cens
qui s'estoient assemblés à Cilly en Mucien[119], desquels estoit
capitain un appellé Jehan Vaillant prévost des monnoies du roy, alèrent
à Meaux. Et jasoit ce que Jehan Soulas, lors maire de Meaux, et pluseurs
autres de ladite ville eussent juré audit régent que il luy seroient
bons et loyaux et ne souffreroient aucune chose estre faite contre luy
né contre son honneur, néantmoins il firent ouvrir les portes de ladite
cité auxdis de Paris et de Cilly, et firent mettre les tables et les
nappes parmy les rues, le pain, le vin et les viandes sus; et burent et
mangièrent sé il vouldrent et se resfraichirent. Et après se mirent en
bataille, en alant droit vers le marchié de ladite ville de Meaux auquel
estoit la duchesse de Normendie et sa fille, et la seur dudit régent,
appellée madame Ysabel de France qui puis fu femme du fils du seigneur
de Milan et fu contesse de Vertus que le roy Jehan, son père, luy donna
à son mariage. Et avec eux estoit le conte de Foys, le seigneur de
Hangest et pluseurs autres gentils hommes que ledit régent y avoit
laissiés pour garder ladite duchesse sa femme, sa fille, sa seur et
ledit marchié.
[119] _Cilly_ ou _Silly_. Aujourd'hui hameau à quatre lieues au-delà
de Dammartin, près de la route de Soissons.
Si issirent dudit marchié lesdits conte de Foys, le seigneur de Hangest
et aucuns autres, jusques au nombre de vint-cinq hommes d'armes ou
environ, et alèrent contre les dessusdis Pierre Gille et sa compaignie;
et se combattirent à eux. Et là fu tué un chevalier dudit marchié
appellé monseigneur Loys de Chambly, d'un vireton près de l'euil.
Finablement ceux dudit marchié eurent victoire. Et furent ceux de Paris,
de Cilly et pluseurs de la cité de Meaux qui s'estoient mis avec eux,
desconfis. Et pour ce, ceux dudit marchié mirent le feu en ladite cité
et ardirent aucunes maisons[120].
[120] Le manuscrit de Charles V donne ici, dans une miniature, la
représentation du combat. Le _marché_ de Meaux est une forteresse
dont on distingue trois tours, surmontées chacune d'un petit pennon
blanc. Le drapeau blanc étoit donc, dès le règne du roi Jean, celui
de la monarchie françoise; je ne crois pas qu'on l'ait encore
remarqué dans un monument aussi ancien. Au reste, il se pourroit que
les couleurs _bleu et rouge_ du parti populaire eussent été la
première cause de l'adoption d'une troisième couleur, le _blanc_,
pour signe de ralliement des royalistes.
Et depuis furent informés que pluseurs de ladite cité avoient esté armés
contre eux et les avoient voulu trahir, et pour ce ceux dudit marchié
pillièrent et ardirent partie de ladite cité. Mais la grant églyse ne fu
pas arse né aussi aucunes maisons des chanoines: mais toutesvoies fu
tout pris; et aussi fu le chastel qui estoit au roy ars; et dura ledit
feu tant en ladite ville comme audit chastel plus de quinze jours. Et
pristrent ceux dudit marchié Jehan Soulas, le maire de ladite ville de
Meaux, et pluseurs autres hommes et femmes, et les tindrent prisons
audit marchié. Et depuis fit-l'en mourir ledit maire, si comme droit
estoit.