Coment le conte de Brene[101] respondi au régent pour ceux de
Champaigne. Et coment le chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne fu rendu
audit régent lequel y jut une nuit et de là se parti et ala en la cité
de Meaux.
[101] _Brene_. Brienne.
L'an de grace mil trois cens cinquante huit, le lundi après Quasimodo,
neuviesme jour du moys d'avril, ledit régent qui avoit mandé par ses
lettres les gens d'églyse, les nobles et les bonnes villes de Champaigne
pour estre à Provins ledit jour de Quasimodo, entra en ladite ville de
Provins. Et jasoit ce que le roy de Navarre eust escript par ses lettres
closes aux dessusdis de Champaigne, que il seroit à la journée,
toutesvoies n'y fu-il point; mais maistre Robert de Corbie et
monseigneur Pierre de Rosny, archidiacre de Brie en l'églyse de Paris,
envoiés là de par la ville de Paris, furent à ladite journée.
Le mardi ensuivant dixiesme jour dudit moys, avant disner, ledit régent
parla en sa personne aux dessusdis de Champaigne, et leur dit que le
royaume de France estoit à très grant meschief, et avoit moult à faire,
si comme il savoient. Si leur pria et requist que il y méissent tout le
bon remède que il pourroient, tant par conseil comme par aide, et aussi
leur pria que il fussent tout un. Car sé division estoit au peuple de
France, il estoit en grant péril, si comme il disoit. Et outre leur dist
que sé aucunes choses avoient esté faites qui semblassent estre moult
merveilleuses[102], que, par aventure, quant il auroient oï ceux qui
lesdites choses avoient faictes, il en seroient apaisiés. Et ce leur
disoit ledit régent, si comme l'en cuidoit, pour ceux qui avoient esté
tués à Paris. Car après ce que il ot dites les parolles dessusdites, il
dist telles parolles: «Véez-cy maistre Robert de Corbie et l'archediacre
de Paris qui vous diront aucunes choses de par les bonnes gens de
Paris.»
[102] _Merveilleuses_. Cet adjectif avoit autrefois l'acception de
_sinistre_, _inconvenant_, _insolite_. Il n'étoit pas, comme
aujourd'hui, synonyme de _miraculeux_ et sembloit plutôt venir de
_male volens_. Dans _Garin le Loherain_, Fromont refusant d'aller à
la rencontre des Sarrasins:
«Et respont Begues:--_Merveilles_ avés dit.»
Plus loin, Begues cherchant à prouver que les Sarrasins s'enfuiront
à l'approche des chrétiens, Fromont répond:
«Voir,» dist Fromont. «_Merveilles_ avés dit.
»Volez ocire la gent au roy Pepin.»
Il y a cinquante exemples qui confirment ceux-ci.
Et lors ledit maistre Robert parla et dist à ceux de Champaigne qui là
estoient que ceux de Paris les amoient et avoient amés, et vouloient
estre tout un avec eux. Et prioient aux dessusdis de Champaigne que il
voulsissent estre tout un avec ceux de Paris, et ne se voulsissent
merveillier sé aucunes choses avoient esté faictes à Paris; car quant il
sauroient les causes, et auroient oï ceux qui ces choses avoient
conseilliées, il en seroient tous apaisiés, si comme disoit ledit
maistre Robert, et pluseurs autres choses.
Si requisrent les dessusdis de Champaigne audit régent que il voulsist
que il peussent parler ensemble; laquele chose il leur octroia. Si se
traisrent à part et parlèrent ensemble. Et assez tost firent savoir au
régent que il estoient près de luy faire response. Si ala ledit régent,
le duc d'Orléans son oncle, le conte d'Estampes et pluseurs autres en un
jardin, là où les dessusdis de Champaigne estoient; et là monseigneur
Simon de Roucy conte de Brene en Laonnois, respondi pour les Champenois
et dist audit régent que il estoient près de luy conseillier de luy
aidier et faire tout ce, pour luy, que bons et loyaux subgiès doivent
faire pour seigneur. Mais pour ce que les plus grans et plus puissans de
Champaigne n'estoient pas là, si comme disoit ledit conte, il requist
audit régent que il leur donnast une autre journée pour eux assembler à
Vertus en Champaigne; et bien luy dist ledit conte que lesdis Champenois
ne iroient plus à Paris. Laquelle requeste le régent leur ottroia: et fu
ladite journée assignée au dimenche vint-nueviesme jour du moys d'avril.
Et après dist ledit conte que audit maistre Robert de Corbie ne
respondroient-il point, car à luy n'avoient-il que respondre. Et si
demanda ledit conte audit régent de par les Champenois sé il savoit
aucun mal au mareschal de Champaigne qui avoit esté tué à Paris, né
villenie aucune pour laquelle on le deust avoir mis à mort? Et bien dit
le conte que de monseigneur Robert de Clermont ne demandoit-il rien, car
il s'en attendoit[103] à ceux de son pays, et bien créoit que il en
feroient leur devoir. Lequel régent leur respondi que il tenoit et
créoit fermement que ledit mareschal de Champaigne et ledit messire
Robert de Clermont l'avoient servi et conseillié bien et loyaument, et
n'avoit oncques sceu le contraire. Et lors ledit conte de Brene dist
audit régent: «Monseigneur, Nous Champenois qui cy sommes vous mercions
de ce que vous nous avez dit; et nous attendons que vous fassiez bonne
justice de ceux qui nostre ami ont mis à mort sans cause.» Et ce fait et
dit, ledit régent ala disner et tous les Champenois qui vouldrent aler
avec ly, car il en avoient esté tous semons.
[103] _Il s'en attendoit_. Il s'en rapportoit.
Et le mercredi ensuivant, onziesme jour dudit moys d'avril, ledit régent
se parti de Provins et s'en ala en l'abbaye de Pruilly[104], et de là à
Monsterel-au-fort-d'Yonne. Et ala devant le chastel lequel gardoit, de
par la royne Blanche, un chevalier appellé monseigneur Taupin du
Plessie, lequel Taupin estoit sur la porte dudit chastel tout armé, la
teste au bacinet, quant ledit régent ala devant. Et lors, ledit régent
luy commanda que il ouvrist la porte du chastel. Lequel Taupin ly
respondi: «Mon redoubté seigneur, pour Dieu ne me veuilliez
déshonnourer: madame la royne Blanche m'a baillié ce chastel à garder,
et m'a fait jurer que je ne le rendroie à personne du monde, fors au
roy[105] et à elle. Je vous supplie que il vous plaise à envoier par
devers elle, et je cuide qu'elle me mandera tantost que je le vous
rende.»
[104] _Pruilly_. La cinquième fille de Cîteaux. Entre _Provins_ et
_Montereau-Fault-Yonne_, comme on écrit aujourd'hui.
[105] _Au roy_. Sans doute celui de Navarre.
Auquel Taupin ledit régent commanda de rechief deux fois ou trois que il
luy ouvrist ledit chastel. Et lors ledit Taupin luy respondit: «Mon
redoubté seigneur, je ne tendray pas ce chastel contre vous; mais pour
Dieu vueilliez-moi garder mon honneur.» Si descendi à la porte et
l'ouvri; et ledit régent et ses gens y entrèrent, et y coucha une nuit
et le prist en sa main, et establi à le garder de par ly ledit Taupin,
et li fist faire serement nouvel. Et se parti dudit chastel et s'en ala
à Meaux, là où demouroit lors madame la duchesse, sa femme, et là où il
avoit envoié de Provins le conte de Joigny et environ soixante hommes
d'armes en sa compaignie, pour ce que l'en ly avoit dit que ceux de
Paris avoient entencion de prendre et garnir de par eulx le marchié de
Meaux. Et y estoit entré ledit conte deux jours devant. Dont le maire et
aucuns de ladite ville furent moult courrouciés, et en parla ledit maire
moult haultement audit conte de Joigny, qui s'estoit mis audit marchié
et le tenoit. Et luy dist ledit maire que sé il cuidast qu'il voulsist
avoir pris ledit marchié que il ne feust pas entré en ladite ville de
Meaux. Et quant ledit régent fu en ladite ville de Meaux, ledit conte
luy dist ce que ledit maire luy avoit dit. Lequel maire fu mandé devant
ledit régent, et luy furent récitées les parolles que il avoit dictes,
et les luy fist-l'en amender, et fu réservée la tauxation et l'amende.