Coment le prévost des marchans et ses aliés alèrent au palais en la
chambre de monseigneur le duc de Normendie; et là, présent luy, tuèrent
les deux mareschaux de Clermont et de Champaigne, après ce que il orent
tué maistre Regnaut d'Acy, advocat en parlement.
Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de février, l'an mil trois cens
cinquante-sept à matin, et fu le secont jeudi de karesme, ledit prévost
des marchans fist assembler à St-Eloy près du Palais[85] tous les
mestiers de Paris armés, et tant que on estimoit qu'il estoient bien
trois mil tous armés. Et environ heure de tierce, un advocat de
parlement appellé maistre Regnaut d'Acy, en alant du palais en sa maison
qui estoit près de Saint-Landry[86], fu tué près du moustier de la
Magdaleine[87], en l'ostel d'un patissier là où il se bouta quant il vit
que l'on le vouloit tuer; et ot tant et de telles plaies que tantost il
mourut sans parler. Et tantost après, ledit prévost et pluseurs en sa
compaignie montèrent en la chambre de monseigneur le duc au palais sur
les merceries[88], et là trouvèrent ledit duc auquel ledit prévost dist
telles parolles en substance: «Sire, ne vous esbahissez de choses que
vous véez, car il est ordené et convient que il soit fait.» Et si tost
que ces parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prévost des
marchans coururent sur monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de
Champaigne, et le tuèrent joignant du lit de monseigneur le duc et en sa
présence. Et aucuns autres de la compaignie dudit prévost coururent sur
monseigneur Robert de Clermont, mareschal dudit duc de Normendie, lequel
se retray en une autre chambre de retrait dudit monseigneur le duc, mais
il le suivirent et là le tuèrent. Et monseigneur le duc qui moult estoit
effraié de ce que il véoit, pria ledit prévost des marchans que il le
voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors estoient en la chambre
s'enfouirent et le laissièrent. Et adont, ledit prévost luy dit: «Sire,
vous n'avez garde.» Et luy bailla ledit prévost son chapperon qui estoit
des chapperons de la ville parti de rouge et de pers, le pers à destre;
et prist le chapperon dudit monseigneur le duc qui estoit de
brunette[89] noire à un orfrois d'or, et le porta tout celuy jour, et
monseigneur le duc porta celuy dudit prévost[90]. Tantost après, aucuns
de la compaignie dudit prévost prisrent les corps des deux chevaliers et
les trainèrent moult inhumainement par devant monseigneur le duc jusques
en la court du palais devant le perron de marbre; et là demourèrent tous
estendus et descouvers en la vue de ceux qui les vouloient veoir,
jusques après disner bien tart; et n'estoit nul homme qui les osast
oster.
[85] Sur l'emplacement actuel de la rue de Saint-Eloy.
[86] _Saint-Landry_. Cette église étoit à l'entrée actuelle de la rue
de Saint-Landry, sur le quai de la Cité.
[87] _La Magdaleine_. L'église de la Magdeleine-en-la-Cité étoit sur
l'emplacement de la maison nº 5 de la rue actuelle _de la Juiverie_.
On a conservé l'ancien nom au passage qui divise cette maison.
[88] _Sur les merceries_. Ces derniers mots ne sont que dans le
manuscrit de Charles V.
[89] _Brunette_. Etoffe fine et très-recherchée.--_Orfrois_, bordure,
frange d'or ou d'argent.
[90] Quel frappant rapport avec la journée du 20 juin 1792!
Et ledit prévost des marchans et ses compaignons alèrent en leur maison
en Grève que l'en appeloit la maison de la ville. Et là ledit prévost
estant aux fenestres de ladite maison, sur la place de Grève, parla à
moult grant nombre de gens armés qui estoient en ladite place et leur
dist que le fait qui avoit esté fait ce avoit esté pour le bien commun
du royaume de France, et que ceux qui avoient esté tués estoient faux,
mauvais et traitres. Et requist ledit prévost au peuple qui là estoit,
que en ce le voulsissent porter et soustenir, car il avoit fait ce faire
pour le bien du royaume, si comme il disoit. Et lors, pluseurs crièrent
à haute voix que il advouoient le fait, et que il vouloient vivre et
morir avec ledit prévost des marchans.
Et tantost après, ledit prévost des marchans retourna au palais et tant
de gens d'armes avec luy que toute la court en estoit plaine. Et monta
en la chambre où monseigneur le duc estoit qui moult estoit dolent et
esbahi de ce qui estoit advenu. Et encore estoient les corps desdis
chevaliers devant ledit perron de marbre, et le povoit ledit duc véoir
des fenestres de sa chambre. Et quant ledit prévost fu en ladite
chambre, et pluseurs armés de sa compaignie avec luy, il dit audit
monseigneur le duc que il ne se méist point à mesaise de ce qui estoit
advenu, car il avoit esté fait de la volenté du peuple, et pour
eschiéver greigneurs périls; et ceux qui avoient esté mors avoient esté
faux, mauvais et traitres. Et requist ledit prévost à monseigneur le
duc, de par ledit peuple, que il voulsist ratifier ledit fait et estre
tout un avec eux. Et que sé mestier avoient d'aucun pardon pour cause
dudit fait, que le duc leur voulsist à tous pardonner. Lequel duc
octroia audit prévost les choses dessus dites, et luy pria que ceux de
Paris voulsissent estre ses bons amis et il seroit le leur. Et pour
celle cause, ledit prévost envoia audit duc deux draps, l'un de pers et
l'autre de rouge, pour ce que ledit duc féist faire des chapperons pour
luy et pour ses gens tout comme ceux de Paris les portoient, c'est
assavoir, parti de pers et de rouge, le pers à destre. Et ainsi le fist
ledit monseigneur le duc et portoit tel chapperon comme dit est, et ses
gens aussi, et ceux du parlement et des autres chambres du palais et
tous autres officiers communément estans à Paris[91].
[91] Au milieu de circonstances aussi critiques, pense-t-on que le
dauphin auroit pu garantir sa vie, si la _liberté de la presse_ eût
existé comme sous le règne de Louis XVI? Cette question seroit digne
d'être mise au concours par l'_Académie des Sciences morales et
politiques_. En comparant le résultat des deux crises, on est tenté
de rejeter sur Louis XVI toutes les fautes: cependant les
_concessions_ qui firent la perte de ce vertueux Prince avoient fait
le salut de Charles V.
Et celuy jour de jeudi, environ vespres, ledit prévost commanda que on
levast lesdis corps des deux chevaliers dessus dis qui encore
estoient en ladite court du palais, et que l'en les portast à
Ste-Katherine-du-Val-des-Escoliers. Et jà estoit levé le corps de
maistre Regnaut d'Acy, et avoit esté porté en son ostel par ses gens,
car il avoit esté tué près de son ostel. Mais toutesvoies fu-il
longuement là où il avoit esté tué en la vue de chascun, avant que il
eust esté levé.
Si furent les deux corps dessus dis mis par povres varlès en une
charrete, et menés à descouvert dedens ladite charrete par lesdis povres
varlès qui ladite charrete trainoient sans chevaux au lonc de la ville,
jusques audit lieu de Ste-Katherine-du-Val-des-Escoliers; et par lesdis
varlès furent descendus en la court, et puis emmenèrent lesdis varlès
ladite charrete et laissièrent là les deux corps. Et emportèrent lesdis
varlès le mantel de l'un des chevaliers pour leur salaire de les avoir
amenés jusques là. Et pour ce que les religieux de Sainte-Katherine
n'osoient enterrer lesdis corps, aucuns d'eux alèrent vers ledit prévost
pour savoir que il vouloit que lesdis religieux féissent desdis corps?
Lequel prévost respondi auxdis religieux que il luy plaisoit que il en
féist ce que monseigneur le duc vouldroit. Et après alèrent vers
monseigneur le duc, lequel leur dist que il les féissent enterrer
secrètement sans solemnité. Mais assez tost après fu deffendu auxdis
religieux, de par l'evesque de Paris, que il n'enterrassent point le
corps de monseigneur Robert de Clermont en terre benoite, car ledit
evesque le tenoit pour excomménié, pour ce que il avoit esté à oster et
traire hors du moustier de Saint-Merry Perin Marc, qui avoit tué Jehan
Baillet, si comme dessus est dit. Si en fu ordené secrètement par lesdis
religieux tant de l'un comme de l'autre. Et ledit maitre Regnaut d'Acy
fu le soir enterré secrètement au moustier de Saint-Landry, de quelle
paroisse il estoit.
Et celuy jeudi au soir, bien tart, fu ledit prévost des marchans en
l'ostel de la royne Jehanne, et là parla à luy moult longuement. Et
disoit-l'en que entre les autres choses que il luy dist, il luy requit
que elle féist venir le roy de Navarre à Paris.