LVIII.

Coment le prévost des marchans et ses aliés alèrent au palais en la

chambre de monseigneur le duc de Normendie; et là, présent luy, tuèrent

les deux mareschaux de Clermont et de Champaigne, après ce que il orent

tué maistre Regnaut d'Acy, advocat en parlement.

Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de février, l'an mil trois cens

cinquante-sept à matin, et fu le secont jeudi de karesme, ledit prévost

des marchans fist assembler à St-Eloy près du Palais[85] tous les

mestiers de Paris armés, et tant que on estimoit qu'il estoient bien

trois mil tous armés. Et environ heure de tierce, un advocat de

parlement appellé maistre Regnaut d'Acy, en alant du palais en sa maison

qui estoit près de Saint-Landry[86], fu tué près du moustier de la

Magdaleine[87], en l'ostel d'un patissier là où il se bouta quant il vit

que l'on le vouloit tuer; et ot tant et de telles plaies que tantost il

mourut sans parler. Et tantost après, ledit prévost et pluseurs en sa

compaignie montèrent en la chambre de monseigneur le duc au palais sur

les merceries[88], et là trouvèrent ledit duc auquel ledit prévost dist

telles parolles en substance: «Sire, ne vous esbahissez de choses que

vous véez, car il est ordené et convient que il soit fait.» Et si tost

que ces parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prévost des

marchans coururent sur monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de

Champaigne, et le tuèrent joignant du lit de monseigneur le duc et en sa

présence. Et aucuns autres de la compaignie dudit prévost coururent sur

monseigneur Robert de Clermont, mareschal dudit duc de Normendie, lequel

se retray en une autre chambre de retrait dudit monseigneur le duc, mais

il le suivirent et là le tuèrent. Et monseigneur le duc qui moult estoit

effraié de ce que il véoit, pria ledit prévost des marchans que il le

voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors estoient en la chambre

s'enfouirent et le laissièrent. Et adont, ledit prévost luy dit: «Sire,

vous n'avez garde.» Et luy bailla ledit prévost son chapperon qui estoit

des chapperons de la ville parti de rouge et de pers, le pers à destre;

et prist le chapperon dudit monseigneur le duc qui estoit de

brunette[89] noire à un orfrois d'or, et le porta tout celuy jour, et

monseigneur le duc porta celuy dudit prévost[90]. Tantost après, aucuns

de la compaignie dudit prévost prisrent les corps des deux chevaliers et

les trainèrent moult inhumainement par devant monseigneur le duc jusques

en la court du palais devant le perron de marbre; et là demourèrent tous

estendus et descouvers en la vue de ceux qui les vouloient veoir,

jusques après disner bien tart; et n'estoit nul homme qui les osast

oster.

[85] Sur l'emplacement actuel de la rue de Saint-Eloy.

[86] _Saint-Landry_. Cette église étoit à l'entrée actuelle de la rue

de Saint-Landry, sur le quai de la Cité.

[87] _La Magdaleine_. L'église de la Magdeleine-en-la-Cité étoit sur

l'emplacement de la maison nº 5 de la rue actuelle _de la Juiverie_.

On a conservé l'ancien nom au passage qui divise cette maison.

[88] _Sur les merceries_. Ces derniers mots ne sont que dans le

manuscrit de Charles V.

[89] _Brunette_. Etoffe fine et très-recherchée.--_Orfrois_, bordure,

frange d'or ou d'argent.

[90] Quel frappant rapport avec la journée du 20 juin 1792!

Et ledit prévost des marchans et ses compaignons alèrent en leur maison

en Grève que l'en appeloit la maison de la ville. Et là ledit prévost

estant aux fenestres de ladite maison, sur la place de Grève, parla à

moult grant nombre de gens armés qui estoient en ladite place et leur

dist que le fait qui avoit esté fait ce avoit esté pour le bien commun

du royaume de France, et que ceux qui avoient esté tués estoient faux,

mauvais et traitres. Et requist ledit prévost au peuple qui là estoit,

que en ce le voulsissent porter et soustenir, car il avoit fait ce faire

pour le bien du royaume, si comme il disoit. Et lors, pluseurs crièrent

à haute voix que il advouoient le fait, et que il vouloient vivre et

morir avec ledit prévost des marchans.

Et tantost après, ledit prévost des marchans retourna au palais et tant

de gens d'armes avec luy que toute la court en estoit plaine. Et monta

en la chambre où monseigneur le duc estoit qui moult estoit dolent et

esbahi de ce qui estoit advenu. Et encore estoient les corps desdis

chevaliers devant ledit perron de marbre, et le povoit ledit duc véoir

des fenestres de sa chambre. Et quant ledit prévost fu en ladite

chambre, et pluseurs armés de sa compaignie avec luy, il dit audit

monseigneur le duc que il ne se méist point à mesaise de ce qui estoit

advenu, car il avoit esté fait de la volenté du peuple, et pour

eschiéver greigneurs périls; et ceux qui avoient esté mors avoient esté

faux, mauvais et traitres. Et requist ledit prévost à monseigneur le

duc, de par ledit peuple, que il voulsist ratifier ledit fait et estre

tout un avec eux. Et que sé mestier avoient d'aucun pardon pour cause

dudit fait, que le duc leur voulsist à tous pardonner. Lequel duc

octroia audit prévost les choses dessus dites, et luy pria que ceux de

Paris voulsissent estre ses bons amis et il seroit le leur. Et pour

celle cause, ledit prévost envoia audit duc deux draps, l'un de pers et

l'autre de rouge, pour ce que ledit duc féist faire des chapperons pour

luy et pour ses gens tout comme ceux de Paris les portoient, c'est

assavoir, parti de pers et de rouge, le pers à destre. Et ainsi le fist

ledit monseigneur le duc et portoit tel chapperon comme dit est, et ses

gens aussi, et ceux du parlement et des autres chambres du palais et

tous autres officiers communément estans à Paris[91].

[91] Au milieu de circonstances aussi critiques, pense-t-on que le

dauphin auroit pu garantir sa vie, si la _liberté de la presse_ eût

existé comme sous le règne de Louis XVI? Cette question seroit digne

d'être mise au concours par l'_Académie des Sciences morales et

politiques_. En comparant le résultat des deux crises, on est tenté

de rejeter sur Louis XVI toutes les fautes: cependant les

_concessions_ qui firent la perte de ce vertueux Prince avoient fait

le salut de Charles V.

Et celuy jour de jeudi, environ vespres, ledit prévost commanda que on

levast lesdis corps des deux chevaliers dessus dis qui encore

estoient en ladite court du palais, et que l'en les portast à

Ste-Katherine-du-Val-des-Escoliers. Et jà estoit levé le corps de

maistre Regnaut d'Acy, et avoit esté porté en son ostel par ses gens,

car il avoit esté tué près de son ostel. Mais toutesvoies fu-il

longuement là où il avoit esté tué en la vue de chascun, avant que il

eust esté levé.

Si furent les deux corps dessus dis mis par povres varlès en une

charrete, et menés à descouvert dedens ladite charrete par lesdis povres

varlès qui ladite charrete trainoient sans chevaux au lonc de la ville,

jusques audit lieu de Ste-Katherine-du-Val-des-Escoliers; et par lesdis

varlès furent descendus en la court, et puis emmenèrent lesdis varlès

ladite charrete et laissièrent là les deux corps. Et emportèrent lesdis

varlès le mantel de l'un des chevaliers pour leur salaire de les avoir

amenés jusques là. Et pour ce que les religieux de Sainte-Katherine

n'osoient enterrer lesdis corps, aucuns d'eux alèrent vers ledit prévost

pour savoir que il vouloit que lesdis religieux féissent desdis corps?

Lequel prévost respondi auxdis religieux que il luy plaisoit que il en

féist ce que monseigneur le duc vouldroit. Et après alèrent vers

monseigneur le duc, lequel leur dist que il les féissent enterrer

secrètement sans solemnité. Mais assez tost après fu deffendu auxdis

religieux, de par l'evesque de Paris, que il n'enterrassent point le

corps de monseigneur Robert de Clermont en terre benoite, car ledit

evesque le tenoit pour excomménié, pour ce que il avoit esté à oster et

traire hors du moustier de Saint-Merry Perin Marc, qui avoit tué Jehan

Baillet, si comme dessus est dit. Si en fu ordené secrètement par lesdis

religieux tant de l'un comme de l'autre. Et ledit maitre Regnaut d'Acy

fu le soir enterré secrètement au moustier de Saint-Landry, de quelle

paroisse il estoit.

Et celuy jeudi au soir, bien tart, fu ledit prévost des marchans en

l'ostel de la royne Jehanne, et là parla à luy moult longuement. Et

disoit-l'en que entre les autres choses que il luy dist, il luy requit

que elle féist venir le roy de Navarre à Paris.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 70 / 339 题