Coment les gens des trois estas, présent le roy, respondirent par
délibéracion que il feroient[28] continuelment, chascun an, trente mille
hommes d'armes, et de l'ordonnance qui fu faite et avisée pour trouver
le paiement à les paier.
[28] _Que il feroient_. C'est-à-dire qu'ils leveroient et équiperoient
à leurs frais.
Après la devant dite délibération eue des trois estas dessus dis[29], il
respondirent au roy, en la dite chambre de parlement, par la bouche des
dessus nommés, que il luy feroient trente mille hommes chascun an à leur
frais et despens, dont le roy les fist mercier. Et pour avoir la finance
pour paier lesdis trente mille hommes d'armes, laquelle fu estimée à
cinquante cent mil livres[30] par les trois estas dessus dis, ordenèrent
que on lèveroit sur toutes gens, de tel estat que il fussent, gens
d'églyse, nobles ou autres, imposicion de huit deniers par livre sur
toutes denrées; et gabelle de sel courroit par tout le royaume de
France. Mais pour ce que on ne pouvoit lors savoir sé lesdites
imposicions et gabelle souffiroient, il fu alors ordené que les trois
estas dessus dis retourneroient à Paris le premier de mars, pour veoir
l'estat des dites imposicions et gabelle, et sur ce ordener ou de autre
ayde faire pour avoir lesdites cinquante cent mil livres, ou de laissier
courir lesdites imposicions et gabelle. Auquel premier jour de mars les
dessus dis trois estas retournèrent à Paris, excepté pluseurs grosses
villes de Picardie, les nobles et pluseurs autres grosses villes de
Normendie. Et virent ceux qui y estoient l'estat desdites imposicions et
gabelles; et tant pour ce qu'elles ne souffisoient à avoir lesdites
cinquante cent mil livres, comme pour ce que pluseurs du royaume ne se
vouloient accorder que lesdites imposicions et gabelles courussent en
leur pays et ès villes où il demouroient, ordenèrent nouvel subside sus
chascune personne en la manière qui s'ensuit. C'est assavoir que tout
homme et personne, fust du sanc du roy et de son lignage ou autre, clerc
ou lai, religieux ou religieuse, exempt ou non exempt, hospitalier, chef
d'églyse ou autres, eussent revenus ou rentes, office ou administration
quelconques; monoiers et autres, de quelque estat qu'il soient, et
auctorité ou privilège usassent ou eussent usé au temps passé; femmes
vefves ou celles qui faisoient chief, enfans mariés ou non mariés qui
eussent aucune chose de par eux, fussent en garde, bail, tutelle, cure,
mainburnie[31] ou administration quelconques; qui auroit vaillant cent
livres de revenue et au dessous, fust à vie ou à héritage, en gaiges à
cause d'office, en pensions à vie ou à volenté, feroit ayde et subside
pour le fait des guerres de quatre livres. Et de quarente livres de
revenue et au dessus quarente sols; de dix livres de revenue et au
dessus, vint sols; et au dessous de dix livres, soient enfans en
mainburnie, au-dessus de quinze ans, laboureurs et ouvriers gaignans qui
n'eussent autre chose que de leur labourage, feroient ayde de dix sols.
Et sé il avoient autre chose du leur, il feroient ayde comme les autres
serviteurs, mercenaires ou aloués qui ne vivoient que de leur services;
et qui gaaignast cent sols[32] par an ou plus, feroit-il semblable aide
et subside de dix sols; à prendre les sommes dessus dites à parisis au
païs de parisis, et à tournois au païs de tournois. Et sé lesdis
serviteurs ne gaignoient cent sols ou au dessus, il ne paieroient rien,
sé il n'eussent aucuns biens équipolens; auquel cas il aideroient comme
dessus est dit. Et aussi n'aideroient de riens mendiens ou moines
cloistrés, sans office et administracion, né enfans en mainburnie sous
l'aage de quinze ans qui n'auroient aucune chose comme devant est dit;
né nonnains qui vivent de revenue au dessus de quarante livres, né aussi
femmes mariées, pour ce que leur maris aidoient; et estoit et seroit
compté ce qu'elles avoient de par elles avec ce que leur maris avoient.
Et quant aux clercs et gens d'églyse, abbés, prieurs, chanoines, curés
et autres comme dessus qui avoient vaillant au dessus de cent livres en
revenue, fussent bénéfices en sainte églyse, en patremoine, ou l'un avec
l'autre, jusques à cinq mille livres, les dessus dis feroient ayde de
quatre livres pour les premiers cent livres, et pour chascun autre cent
livres, jusques auxdites cinq mille livres, quarante sols, et ne
feroient de riens ayde au dessus desdites cinq mille livres, né aussi de
leur meubles; et les revenues de leur bénéfices seroient prisiées et
estimées selonc le taux du dixiesme, né ne s'en pourroient franchir né
exempter par quelconques privilèges, né qu'il féissent[33] de leur
dixiesme quant les dixiesmes estoient ottroiés.
[29] _Des trois estas_. Dans une petite miniature du msc. de Charles
V, on voit ici le roi sur son trône, entouré des trois états. Le
clergé en chape épiscopale, la noblesse en manteau rouge, les villes
en robe brune.
[30] Cinq millions. La plupart des manuscrits portent _cinquante mil
livres_. Mais celui de Charles V, si parfaitement correct pour ce
règne et le suivant, doit faire préférer notre leçon qui d'ailleurs
donne le seul sens vraisemblable. Villaret prétend que l'expression
n'étoit pas alors usitée; il se trompe, c'est celle de _cinq
millions_ qui ne l'étoit pas. Remarquons aussi que Villaret, auteur
du reste fort recommandable, cite la _chronique du roi Jean_ comme
un ouvrage différent des _Grandes Chroniques de France_. Cette
erreur vient de ce que nous conservons à la Bibliothèque du roi,
sous les nºs 9649 à 9653, un exemplaire des Chroniques de
Saint-Denis reliées en cinq volumes. Le quatrième de ces volumes
porte sur le dos: _Chronique du roi Jean_, mais on y reconnoît le
texte que nous publions ici. Levesque a commis la même bévue, dans
son livre de _La France sous les cinq premiers Valois_.
[31] _Mainburnie_. Synonyme de _tutelle_.
[32] _Cent sols_. Le terme moyen du salaire des ouvriers, outre leur
nourriture, non pas à Paris mais dans les provinces, est aujourd'hui
de _cent francs_; le sol du quatorzième siècle représente donc assez
exactement _un franc_ de notre temps. Ainsi pour apprécier l'impôt
qu'on venoit d'établir, on ne sera pas très-éloigné de la vérité en
disant que les possesseurs d'un revenu de 1600 à 4000 francs furent
tenus de payer une aide de quatre-vingts francs; ceux qui avoient
quatre cents à seize cents francs furent taxés à quarante francs.
Enfin on exigea vingt francs de ceux dont les appointemens, gages ou
revenus n'atteignoient pas l'humble chiffre de 400 francs. D'après
ce calcul, les cinq millions demandés correspondroient à une levée
de cent millions pour nous.
M. Michelet, après une évaluation fort arbitraire de ce qu'on
demanda à chaque ordre de citoyens, ajoute l'une de ces réflexions
si brèves, si sententieuses et souvent si injustes: _Plus on avoit
et moins l'on payoit._ Il oublie que les citoyens riches (bourgeois
ou nobles), indépendamment de la taxe, payoient encore de leur
personne. Dans les trente mille hommes d'armes qu'on alloit lever
n'étoient pas compris sans doute les chevaliers, les nobles, les
bourgeois capables de représenter eux-mêmes autant d'hommes d'armes.
N'étoit-ce pas alors le cas de dire: _Plus on avoit et plus l'on
payoit_, ou bien de ne rien dire du tout? (Voyez M. Michelet,
Histoire de France, tome III, p. 366.)
[33] _Né qu'il féissent_. Non autrement qu'ils n'eussent fait...
Et quant aux nobles et gens des bonnes villes qui avoient vaillant au
dessus de cent livres de revenue, lesdis nobles feroient aide, jusques à
cinq mille livres de revenue et néant oultre, pour chascun cent livres,
quarante sols oultre les quatre livres pour les premiers cent livres. Et
les gens des bonnes villes par semblable manière, jusques à mille livres
de revenue tant seulement[34]. Et quant aux meubles des nobles qui
n'avoient pas cent livres de revenue, l'en estimeroit les meubles qu'il
auroient, jusques à la value de mil livres et non plus. Et des gens non
nobles qui n'avoient pas quatre cens livres de revenue, l'en estimeroit
leur meubles jusques à la value de quatre mille livres, c'est assavoir,
pour cent livres de meubles, dix livres de revenue; et de tant
feroient-il ayde par la manière dessus devisée. Et sé il advenoit que
aucun noble n'eust vaillant en revenue tant seulement jusques à cent
livres, né en meuble purement jusques à mil livres, ou que aucun noble
ne eust seulement en revenue quatre cens livres, né en meuble purement
quatre mil livres, et il eust partie en revenue et partie en meuble,
l'en estimeroit et regarderoit la revenue et son meuble ensemble,
jusques à la somme de mil livres quant aux nobles, et de quatre mil
livres quant aux non nobles. Et non plus.
[34] Il n'est pas aisé de comprendre cette différence à l'avantage de
la bourgeoisie qui ne devra payer que l'impôt des premiers 20,000
francs de revenu, tandis que les nobles seront tenus à un paiement
proportionnel jusqu'à cent mille francs. Au reste le nombre des
bourgeois possesseurs de pareils revenus ne devoit pas être
considérable: chacun d'eux avoit alors les plus grandes facilités
pour prendre rang parmi les hommes d'armes; et de là à la noblesse,
il n'y avoit qu'une génération.