Le septième jour de la mobilisation, un sergent de ville arrêta le taxi
qui nous menait vers la Madeleine, et deux soldats y montèrent, à qui
nous fîmes conduite jusqu'à la gare de l'Est. L'un des deux «réservoirs»
était bien sage, mais l'autre!... Nous n'avions jamais vu pareil diable,
maigre, tanné et moustachu, avec des gestes qui menaçaient les vitres.
Pas méchant, et certainement à jeun, mais exultant d'une joie qu'il
raconta tout de suite:
--Monsieur, madame, je ne peux pas croire ce qui m'arrive! Je me tâte
pour savoir que c'est vrai! Je suis dans tous mes états, et pourtant
vous pouvez voir que je ne suis plus un petit garçon, j'ai trente-neuf
ans.... Ah! c'est que je reviens de loin!...
--Vous étiez malade?
--Pire que malade, j'étais désespéré. Songez que quante j'avais dix-huit
ans, je me suis engagé parce qu'on disait qu'on allait faire la guerre
à l'Allemagne. Je t'en fiche, monsieur, madame, mon temps passe et
je ne vois rien venir. Bon sang, que je me dis, j'aurai le dernier
mot, je r'engage. Une fois r'engagé, la paix partout. Je me bute, je
r'en-r'engage: ce coup-là j'ai eu le battement de cœur, on nous
promettait la guerre, je croyais tous les matins qu'on la tenait, mais
ces gens du gouvernement ont encore une fois arrangé ça.... Alors, j'ai
perdu courage, je suis retourné au pays, j'étais si dégoûté de tout que
j'ai voulu me marier, avec une bonne femme de mon patelin, une jeunesse
dans mon genre.... Y a un bon Dieu, monsieur, madame! le mariage était
pour après-demain, et hier on me mobilise! Ah! ça n'a pas traîné, ce que
je l'ai plantée là, ma bonne femme!...
Il riait, il était terrible et gai. Il avait des yeux jaunes de loup
solitaire, il ouvrait ses bras secs comme pour étreindre sa seule
fiancée, la Guerre.... Puis, rappelé à la réalité et au souci des
convenances par les cahots du taxi, il rangea ses coudes anguleux, dit
aimablement: «Pardon, esscuse!» et nous écrasa les pieds d'un godillot
cordial.
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