XIII

DANS LEQUEL, APRÈS AVOIR TENU TÊTE A SON ÂNE, LE SEIGNEUR KÉRABAN

TIENT TÊTE A SON PLUS MORTEL ENNEMI.

Le seigneur Kéraban et Ahmet s'étaient retournés. Ils regardaient dans

la direction indiquée par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitôt

reculer, de manière à ne pouvoir être aperçus.

Sur l'arête supérieure de cette roche, à l'opposé de la caverne,

rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extrême,--sans

doute pour observer de plus près les dispositions du campement. De là,

à penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme,

c'était naturellement indiqué.

En réalité, il faut le dire, dans toute cette machination organisée

autour de Kéraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son

oncle fut bien forcé de le reconnaître. Il fallait, en outre, conclure

que le péril était imminent, qu'une agression se préparait dans

l'ombre, et que, cette nuit même la petite caravane, après avoir été

attirée dans une embuscade, courait à une destruction totale.

Dans un premier mouvement irréfléchi, Kéraban, son fusil rapidement

épaulé, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait à venir

jusqu'à la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup

partait, et l'homme fût tombé, mortellement frappé, sans doute! Mais

n'eût-ce pas été donner l'éveil et compromettre une situation déjà

grave.

«Arrêtez, mon oncle! dit Ahmet à voix basse, en relevant l'arme

braquée vers le sommet de la roche.

--Mais, Ahmet....

--Non ... pas de détonation qui puisse devenir un signal d'attaque!

Et, quant à cet homme, mieux vaut le prendre vivant! Il faut savoir

pour le compte de qui ces misérables agissent!

--Mais comment s'en emparer?

--Laissez-moi faire,» répondit Ahmet.

Et il disparut vers la gauche, de manière à contourner la roche, afin

de la gravir à revers.

Pendant ce temps, Kéraban et Nizib se tenaient prêts a intervenir, le

cas échéant.

L'espion, couché sur le ventre, avait alors atteint l'angle extrême de

la roche. Sa tête en dépassait seule l'arête. A la brillante clarté de

la lune, il cherchait à voir l'entrée de la caverne.

Une demi-minute après, Ahmet apparaissait sur le plateau supérieur,

et, rampant à son tour avec une extrême précaution, il s'avançait vers

l'espion, qui ne pouvait l'apercevoir.

Par malheur, une circonstance inattendue allait mettre cet homme sur

ses gardes et lui révéler le danger qui le menaçait.

A ce moment même, Amasia venait de quitter la caverne. Une profonde

inquiétude, dont elle ne se rendait pas compte, la troublait au point

qu'elle ne pouvait dormir. Elle sentait Ahmet menacé, à la merci d'un

coup de fusil ou d'un coup de poignard!

A peine Kéraban eût-il aperçu la jeune fille qu'il lui fit signe de

s'arrêter. Mais Amasia ne le comprit pas, et, levant la tête, elle

aperçut Ahmet, au moment où celui-ci se redressait vers la roche. Un

cri d'épouvanté lui échappa.

A ce cri, l'espion s'était retourné rapidement, puis redressé, et,

voyant Ahmet à demi-courbe encore, il se jeta sur lui.

Amasia, clouée sur place par la terreur, eut cependant encore la force

de crier:

«Ahmet! ... Ahmet!....»

L'espion, un couteau à la main, allait frapper son adversaire; mais

Kéraban, épaulant son fusil, tira.

L'espion, atteint mortellement en pleine poitrine, laissa tomber son

poignard et roula jusqu'à terre.

Un instant après, Amasia était dans les bras d'Ahmet qui, se laissant

glisser du haut de la roche, venait de la rejoindre.

Cependant, tous les hôtes de la caverne venaient d'en sortir au bruit

de la détonation,--tous, sauf le guide.

Le seigneur Kéraban, brandissant son arme, s'écriait:

«Par Allah! voilà un maître coup de feu!

--Encore des dangers! murmura Bruno.

--Ne me quittez pas, Van Mitten! dit l'énergique Saraboul en

saisissant le bras de son fiancé.

--Il ne vous quittera pas, ma sur.» répondit résolument le seigneur

Yanar.

Cependant, Ahmet s'était approché du corps de l'espion.

«Cet homme est mort, dit-il, et il nous l'aurait fallu vivant.»

Nedjeb l'avait rejoint, et, aussitôt de s'écrier:

«Mais... cet homme... c'est....»

Amasia venait de s'approcher à son tour:

«Oui! ... C'est lui! ... C'est Yarhud! dit-elle. C'est le capitaine de

la _Guïdare_!

--Yarhud? s'écria Kéraban.

--Ah! j'avais donc raison! dit Ahmet.

--Oui! ... reprit Amasia. C'est bien cet homme qui nous a enlevées de

la maison de mon père!

--Je le reconnais, ajouta Ahmet, je le reconnais, moi aussi! C'est

lui qui est venu à la villa nous offrir ses marchandises, quelques

instants avant mon départ! ... Mais il ne peut être seul! ... Toute

une bande de malfaiteurs est sur nos traces! ... Et pour nous mettre

dans l'impossibilité de continuer notre route, ils viennent d'enlever

nos chevaux!

--Nos chevaux enlevés! s'écria Saraboul.

--Rien de tout cela ne nous serait arrivé, si nous avions repris la

route du Kurdistan,» ajouta le seigneur Yanar.

Et son regard, pesant sur Van Mitten, semblait rendre le pauvre homme

responsable de toutes ces complications.

«Mais enfin, pour le compte de qui agissait donc ce Yarhud? demanda

Kéraban.

--S'il était vivant, nous saurions bien lui arracher son secret!

s'écria Ahmet.

--Peut-être a-t-il sur lui quelque papier ... dit Amasia.

--Oui!... Il faut fouiller ce cadavre.» répondit Kéraban.

Ahmet se pencha sur le corps de Yarhud, tandis que Nizib approchait

une lanterne allumée qu'il venait de prendre dans la caverne.

«Une lettre! ... Voici une lettre!» dit Ahmet, en retirant sa main de

la poche du capitaine maltais.

Cette lettre était adressée à un certain Scarpante.

«Lis donc!... lis donc, Ahmet!» s'écria Kéraban, qui ne pouvait plus

maîtriser son impatience!

Et Ahmet, après avoir ouvert la lettre, lut ce qui suit:

«Les chevaux de la caravane une fois enlevés, lorsque Kéraban et ses

compagnons seront endormis dans la caverne où les aura conduits

Scarpante....»

--Scarpante! s'écria Kéraban.... C'est donc le nom de notre guide, le

nom de ce traître?

--Oui! ... Je ne m'étais pas trompé sur son compte» dit Ahmet....

Puis, continuant:

«Que Scarpante fasse un signal en agitant une torche, et nos hommes se

jetteront dans les gorges de Nérissa.»

--Et cela est signé? ... demanda Kéraban.

--Cela est signé ... Saffar!

--Saffar! ... Saffar! ... Serait-ce donc?....

--Oui! répondit Ahmet, c'est évidemment cet insolent personnage que

nous avons rencontré au railway de Poti, et qui, quelques heures

après, s'embarquait pour Trébizonde! ... Oui! c'est ce Saffar qui a

fait enlever Amasia et qui veut à tout prix la reprendre!

--Ah! seigneur Saffar! ... s'écria Kéraban, en levant son poing fermé

qu'il laissa retomber sur une tête imaginaire, si je me trouve jamais

face à face avec toi!

--Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, où est-il?»

Bruno s'était précipité dans la caverne et en ressortait presque

aussitôt en disant:

«Disparu ... par quelque autre issue, sans doute.»

C'était, en effet, ce qui était arrivé. Scarpante, sa trahison

découverte, venait de s'échapper par le fond de la caverne.

Ainsi, cette criminelle machination était maintenant connue dans tous

ses détails! C'était bien l'intendant du seigneur Saffar, qui s'était

offert comme guide! C'était bien ce Scarpante, qui avait conduit la

petite caravane, d'abord par les routes de la côte, ensuite à travers

ces montagneuses régions de l'Anatolie! C'était bien Yarhud dont les

signaux avaient été aperçus par Ahmet pendant la nuit précédente, et

c'était bien le capitaine de la _Guïdare_, qui venait, en se glissant

dans l'ombre, apporter à Scarpante les derniers ordres de Saffar!

Mais la vigilance et surtout la perspicacité d'Ahmet avaient déjoué

toute cette manoeuvre. Le traître démasqué, les desseins criminels de

son maître étaient connus. Le nom de l'auteur de l'enlèvement

d'Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c'était précisément

ce Saffar que le seigneur Kéraban menaçait de ses plus terribles

représailles.

Mais, si le guet-apens dans lequel avait été attirée la petite

caravane était découvert, le péril n'en était pas moins grand

puisqu'elle pouvait être attaquée d'un instant à l'autre.

Aussi Ahmet, avec son caractère résolu, prit-il rapidement le seul

parti qu'il y eût à prendre.

«Mes amis, dit-il, il faut quitter à l'instant ces gorges de Nérissa.

Si l'on nous attaquait dans cet étroit défilé, dominé par de hautes

roches, nous n'en sortirions pas vivants!

--Partons! répondit Kéraban.--Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar,

que vos armes soient prêtes à tout événement!

--Comptez sur nous, seigneur Kéraban, répondit Yanar, et vous verrez

ce que nous saurons faire, ma soeur et moi!

--Certes! répondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan

dans un mouvement magnifique. Je n'oublierai pas que j'ai maintenant

un fiancé à défendre!»

Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d'entendre

l'intrépide femme parler ainsi. Mais, à son tour, il saisit un

revolver, bien décidé à faire son devoir.

Tous allaient donc remonter le défilé, de manière à gagner les

plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette

réflexion, en homme que la question des repas tient toujours en éveil.

«Mais cet âne, on ne peut le laisser ici!

--En effet, répondit Ahmet. Peut-être Scarpante nous a-t-il égarés

dans cette portion reculée de l'Anatolie! Peut-être sommes-nous plus

éloignés de Scutari que nous ne le pensons! ... Et dans cette

charrette sont les seules provisions qui nous restent!»

Toutes ces hypothèses étaient fort plausibles. On devait craindre,

maintenant, que cette intervention d'un traître n'eût compromis

l'arrivée du seigneur Kéraban et des siens sur les rives du Bosphore,

en les éloignant de leur but.

Mais, ce n'était pas l'instant de raisonner sur tout cela: il fallait

agir sans perdre un instant.

«Eh bien, dit Kéraban, il nous suivra, cet âne, et pourquoi ne nous

suivrait-il pas?»

Et, ce disant, il alla prendre l'animal par sa longe, puis, il essaya

de le tirer a lui.

«Allons!» dit-il.

L'âne ne bougea pas.

«Viendras-tu de bon gré?» reprit Kéraban, en lui donnant une forte

secousse.

L'âne, qui, sans doute, était fort têtu de sa nature, ne bougea pas

davantage.

«Pousse-le, Nizib!» dit Kéraban.

Nizib, aidé de Bruno, essaya de pousser l'âne par derrière ... L'âne

recula plutôt qu'il n'avança,

«Ah! tu t'entêtes! s'écria Kéraban, qui commençait à se fâcher

sérieusement.

--Bon! murmura Bruno, têtu contre têtu!

--Tu me résistes ... à moi? reprit Kéraban.

--Votre maître a trouvé le sien! dit Bruno à Nizib, en prenant soin

de n'être point entendu.

--Cela m'étonnerait.» répondit Nizib sur le même ton.

Cependant, Ahmet répétait avec impatience:

«Mais il faut partir! ... Nous ne pouvons tarder d'une minute ...

quitte à abandonner cet âne!

--Moi! ... lui céder! ... jamais!» s'écria Kéraban.

Et, prenant la tête du baudet par les oreilles, puis, les secouant

comme s'il eût voulu les arracher:

«Marcheras-tu?» s'écria-t-il. L'âne ne bougea pas.

«Ah! tu ne veux pas m'obéir! ... dit Kéraban. Eh bien, je saurai t'y

forcer quand même.»

Et voilà Kéraban courant à l'entrée de la caverne, et y ramassant

quelques poignées d'herbe sèche, dont il fit une petite botte qu'il

présenta à l'âne. Celui-ci fit un pas en avant.

«Ah! ah! s'écria Kéraban, il faut cela pour te décidera marcher!... Eh

bien, par Mahomet, tu marcheras!»

Un instant après, cette petite botte d'herbe était attachée à

l'extrémité des brancards de la charrette, mais a une distance

suffisante pour que l'âne, même en allongeant la tête, ne put

l'atteindre. Il arriva donc ceci: c'est que l'animal, sollicité par

cet appât qui allait toujours se déplacer en avant de lui, se décida à

marcher dans la direction de la passe.

«Très ingénieux! dit Van Mitten.

--Eh bien, imitez-le!» s'écria la noble Saraboul, en l'entraînant à

la suite de la charrette.

Elle aussi, c'était un appât qui se déplaçait, mais un appât que Van

Mitten, en cela bien différent de l'âne, redoutait surtout

d'atteindre!

Tous, suivant la même direction, en troupe serrée, eurent bientôt

abandonné le campement, où la position n'eût pas été tenable.

«Ainsi, Ahmet, dit Kéraban, à ton avis, ce Saffar, c'est bien le même

insolent personnage qui, par pur entêtement, a fait écraser ma chaise

de poste au railway de Poti?

--Oui, mon oncle, mais c'est, avant tout, le misérable qui a fait

enlever Amasia, et c'est à moi qu'il appartient!

--Part à deux, neveu Ahmet, part à deux, répondit Kéraban, et

qu'Allah nous vienne en aide!»

A peine le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils

remonté le défilé d'une cinquantaine de pas, que le sommet des roches

se couronnait d'assaillants. Des cris étaient jetés dans l'air, des

coups de feu éclataient de toutes parts.

«En arrière! En arrière!» cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde

jusqu'à la lisière du campement.

Il était trop tard pour abandonner les gorges de Nérissa, trop tard

pour aller chercher sur les plateaux supérieurs une meilleure position

défensive. Les hommes à la solde de Saffar, au nombre d'une douzaine,

venaient d'attaquer. Leur chef les excitait à cette criminelle

agression, et, dans la situation qu'ils occupaient, tout l'avantage

était pour eux.

Le sort du seigneur Kéraban et de ses compagnons était donc absolument

à leur merci.

«A nous! à nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte.

--Les femmes au milieu.» répondit Kéraban.

Amasia, Saraboul, Nedjeb, formèrent aussitôt un groupe, autour duquel

Kéraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger.

Ils étaient six hommes pour résister à la troupe de Saffar,--un contre

deux,--avec le désavantage de la position.

Presque aussitôt, ces bandits, en poussant d'horribles vociférations,

firent irruption par la passe et roulèrent, comme une avalanche, au

milieu du campement.

«Mes amis, cria Ahmet, défendons-nous jusqu'à la mort!»

Le combat s'engagea aussitôt. Tout d'abord, Nizib et Bruno avaient été

touchés légèrement, mais ils ne rompirent pas, ils luttèrent, et non

moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet répondit

aux détonations des assaillants.

Il était évident, d'ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s'emparer

d'Amasia, de la prendre vivante, et qu'ils cherchèrent à combattre

plutôt à l'arme blanche, afin de ne point avoir à regretter quelque

maladroit coup de feu qui eût frappé la jeune fille.

Aussi, dans les premiers instants, malgré la supériorité de leur

nombre, l'avantage ne fut-il point à eux, et plusieurs tombèrent-ils

très grièvement blessés.

Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables,

apparurent sur le théâtre de la lutte.

C'étaient Saffar et Scarpante.

«Ah! le misérable! s'écria Kéraban. C'est bien lui! C'est bien l'homme

du railway!»

Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y réussir,

étant obligé de faire face à ceux qui l'attaquaient.

Ahmet et les siens, cependant, résistaient intrépidement. Tous

n'avaient qu'une pensée: à tout prix sauver Amasia, à tout prix

l'empêcher de retomber entre les mains de Saffar.

Mais, malgré tant de dévouement et de courage, il leur fallut bientôt

céder devant le nombre. Aussi peu à peu, Kéraban et ses compagnons

commencèrent-ils à plier, à se désunir, puis à s'acculer aux roches du

défilé. Déjà le désarroi se mettait parmi eux.

Saffar s'en aperçut.

«A lui, Scarpante, à toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille.

--Oui! Seigneur Saffar, répondit Scarpante, et cette fois elle ne

vous échappera plus.»

Profitant du désordre, Scarpante parvint à se jeter sur Amasia qu'il

saisit et il s'efforça d'entraîner hors du campement.

«Amasia! ... Amasia!....» cria Ahmet.

Il voulut se précipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa

la route; il fut obligé de s'arrêter pour leur faire face.

Yanar essaya alors d'arracher la jeune fille aux étreintes de

Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l'enlevant entre ses

bras, fit quelques pas vers le défilé.

Mais Kéraban venait d'ajuster Scarpante, et le traître tombait

mortellement atteint, après avoir lâché la jeune fille, qui tenta

vainement de rejoindre Ahmet.

«Scarpante!... mort!... Vengeons-le! s'écria le chef de ces bandits,

vengeons-le!»

Tous se jetèrent alors sur Kéraban et les siens avec un acharnement

auquel il n'était plus possible de résister. Pressés de toutes parts,

ceux-ci pouvaient à peine faire usage de leurs armes.

«Amasia! ... Amasia! ... décria Ahmet, en essayant de venir au secours

de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu'il

entraînait hors du campement.

--Courage! ... Courage!....» ne cessait de crier Kéraban.

Mais il sentait bien que les siens et lui, accablés par le nombre,

étaient perdus!

En ce moment, un coup de feu, tiré du haut des roches, fit rouler l'un

des assaillants sur le sol. D'autres détonations lui succédèrent

aussitôt.

Quelques-uns des bandits tombèrent encore, et leur chute jeta

l'épouvante parmi leurs compagnons.

Saffar s'était arrêté un instant, cherchant à se rendre compte de

cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au

seigneur Kéraban?

Mais déjà Amasia avait pu se dégager des bras de Saffar, déconcerté

par cette subite attaque.

«Mon père! ... Mon père! ... criait la jeune fille.

C'était Sélim, en effet, Sélim, suivi d'une vingtaine d'hommes, bien

armés, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment même

où elle allait être écrasée.

«Sauve qui peut!» s'écria le chef des bandits, en donnant l'exemple de

la fuite.

Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la

caverne, dont une seconde issue, on le sait, s'ouvrait au dehors.

«Lâches! s'écria Saffar en se voyant ainsi abandonné. Eh bien, on ne

l'aura pas vivante.»

Et il se précipita sur Amasia, au moment où Ahmet s'élançait sur lui.

Saffar déchargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver:

il le manqua. Mais Kéraban, qui n'avait rien perdu de son sang-froid,

ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit à la gorge, et

le frappa d'un coup de poignard au coeur.

Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernières convulsions,

ne put même pas entendre son adversaire s'écrier:

«Voilà pour t'apprendre à faire écraser ma voiture!»

Le seigneur Kéraban et ses compagnons étaient sauvés. A peine les uns

ou les autres avaient-ils reçu quelques légères blessures. Et

cependant, tous s'étaient bien comportés,--tous,--Bruno et Nizib, dont

le courage ne s'était point démenti; le seigneur Yanar, qui avait

vaillamment lutté; Van Mitten, qui s'était distingué dans la mêlée, et

l'énergique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort

de l'action.

Toutefois, sans l'arrivée inexplicable de Sélim, c'en eût été fait

d'Amasia et de ses défenseurs. Tous eussent péri, car ils étaient

décidés à se faire tuer pour elle.

«Mon père!... mon père!... s'écria la jeune fille en se jetant dans

les bras de Sélim.

--Mon vieil ami, dit Kéraban, vous ... vous ... ici?

--Oui!... Moi! répondit Sélim.

--Comment le hasard vous a-t-il amené?... demanda Ahmet.

--Ce n'est point un hasard! répondit Sélim, et, depuis longtemps

déjà, je me serais mis à la recherche de ma fille, si, au moment où ce

capitaine l'enlevait de la villa, je n'eusse été blessé....

--Blessé, mon père?

--Oui! ... Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois,

retenu par cette blessure, je n'ai pu quitter Odessa! Mais, il y a

quelques jours, une dépêche d'Ahmet....

--Une dépêche? s'écria Kéraban, que ce mot malsonnant mit soudain en

éveil.

--Oui ... une dépêche ... datée de Trébizonde!

--Ah! c'était une....

--Sans doute, mon oncle, répondit Ahmet, qui sauta au cou de Kéraban,

et pour la première fois qu'il m'arrive d'envoyer un télégramme à

votre insu, avouez que j'ai bien fait!

--Oui ... mal bien fait! répondit Kéraban en hochant la tête, mais

que je ne t'y reprenne plus, mon neveu!

--Alors, reprit Sélim, apprenant par cette dépêche que tout péril

n'était peut être pas écarté pour votre petite caravane, j'ai réuni

ces braves serviteurs, je suis arrivé à Scutari, je me suis lancé sur

la route du littoral....

--Et par Allah! ami Sélim, st'écria Kéraban, vous êtes arrivé à

temps! ... Sans vous, nous étions perdus! ... Et cependant, on se

battait bien dans notre petite troupe!

--Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montré qu'elle savait,

au besoin, faire le coup de feu!

--Quelle femme!» murmura Van Mitten.

En ce moment, les nouvelles lueurs de l'aube commençaient à blanchir

l'horizon. Quelques nuages, immobilisés au zénith, se nuançaient des

premiers rayons du jour.

«Mais où sommes-nous, ami Sélim, demanda le seigneur Kéraban, et

comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette région où un traître

avait entraîné notre caravane....

--Et loin de notre route? ajouta Ahmet.

--Mais non mes amis, mais non! répondit Sélim. Vous êtes bien sur le

chemin de Scutari, à quelques lieues seulement de la mer!

--Hein? ... fit Kéraban.

--Les rives du Bosphore sont là! ajouta Sélim en tendant sa main vers

le nord-ouest.

--Les rives du Bosphore?» s'écria Ahmet.

Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau supérieur qui

s'étendait au-dessus des gorges de Nérissa.

« Voyez ... voyez!....» dit Sélim.

En effet, un phénomène se produisait, en ce moment,--phénomène naturel

qui, par un simple effet de réfraction, faisait apparaître au loin les

parages tant désirés. A mesure que se faisait le jour, un mirage

relevait peu à peu les objets situés au-dessous de l'horizon. On eût

dit que les collines, qui s'arrondissaient à la lisière de la plaine,

s'enfonçaient dans le sol comme une ferme de décor.

«La mer! ... C'est la mer!» s'écria Ahmet!

Et tous de répéter avec lui:

«La mer! ... La mer!»

Et, bien que ce ne fut qu'un effet de mirage, la mer n'en était pas

moins là, à quelques lieues à peine.

«La mer! ... La mer! ... ne cessait de répéter le seigneur Kéraban.

Mais, si ce n'est pas le Bosphore, si ce n'est pas Scutari, nous

sommes au dernier jour du mois, et....

--C'est le Bosphore! ... C'est Scutari! ...» s'écria Ahmet.

Le phénomène venait de s'accentuer, et, maintenant, toute la

silhouette d'une ville, bâtie en amphithéâtre, se découpait sur les

derniers plans de l'horizon.

«Par Allah! c'est Scutari! répéta Kéraban. Voilà son panorama qui

domine le détroit! ... Voilà la mosquée de Buyuk Djami!»

Et, en effet, c'était bien Scutari, que Sélim venait de quitter trois

heures auparavant.

«En route, en route!» s'écria Kéraban.

Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnaît la grandeur

de Dieu:

«_Ilah il Allah!_» ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant.

Un instant après, la petite caravane s'élançait vers la route qui

longe la rive gauche du détroit. Quatre heures après, à cette date du

30 septembre,--dernier jour fixé pour la célébration du mariage

d'Amasia et d'Ahmet,--le seigneur Kéraban, ses compagnons et son âne,

après avoir achevé ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les

hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du

Bosphore.

Kéraban-Le-Têtu, Volume II · 第 12 / 20 题