IX

DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANÇANT A LA NOBLE SARABOUL, A

L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRÈRE DU SEIGNEUR YANAR.

Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux

habitants d'une colonie milésienne, qui fut conquise par Mithridate,

qui tomba au pouvoir de Pompée, qui subit la domination des Perses et

celle des Scythes, qui fut chrétienne sous Constantin-le-Grand et

redevint païenne jusqu'au sixième siècle, qui fut délivrée par

Bélisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnènes dont

Napoléon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers

le milieu du quinzième siècle, époque à laquelle finit l'Empire de

Trébizonde, après une durée de deux cent cinquante-six ans,--celle

ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire

du monde. On ne s'étonnera donc pas que, pendant toute la première

partie de ce voyage, Van Mitten se fût réjoui à la pensée de visiter

une cité si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre,

choisie pour cadre à leurs merveilleuses aventures.

Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten était libre de tout

souci. Il n'avait qu'à suivre son ami Kéraban sur cet itinéraire qui

contournait l'antiquePont-Euxin. Et maintenant, fiancé--provisoirement

du moins, pour quelques jours seulement,--mais fiancé à cette noble

Kurde qui le tenait en laisse, il n'était plus d'humeur à pouvoir

apprécier les splendeurs historiques de Trébizonde.

Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures après

avoir quitté le caravansérail de Rissar, que le seigneur Kéraban et

ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs,

firent une superbe entrée dans la capitale du pachalik moderne, bâtie

au milieu d'une campagne alpestre, avec vallées, montagnes, cours

d'eau capricieux,--paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de

l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol

ont été transportés sur cette portion du littoral de la mer Noire.

Trébizonde, située à trois cent vingt-cinq kilomètres d'Erzeroum,

cette importante capitale de l'Arménie, est maintenant en

communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le

gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kané, Baibourt et Erzeroum,--ce

qui lui rendra peut-être quelque peu de son ancienne valeur

commerciale.

Cette cité est divisée en deux villes disposées en amphithéâtre sur

une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanquées

de grosses tours, défendue autrefois par son vieux château de mer, ne

comprend pas moins d'une quarantaine de mosquées, dont les minarets

émergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un

aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chrétienne, la plus

commerçante, où se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis,

d'étoffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres

précieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne

hebdomadaire de bateaux à vapeur, qui mettent Trébizonde en

communication directe avec les principaux points de la mer Noire.

Dans cette ville s'agite ou végète,--suivant les divers éléments dont

elle se compose,--une population de quarante mille habitants, Turcs,

Persans, chrétiens du rite arménien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes

et Européens. Mais, ce jour-là, cette population était plus que

quintuplée par le concours des fidèles venus de tous les coins de

l'Asie mineure, pour assister aux fêtes superbes qui allaient être

célébrées en l'honneur de Mahomet.

Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement

convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a

Trébizonde, car l'intention formelle du seigneur Kéraban était bien

d'en partir, dès le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y

avait pas un jour à perdre, si on voulait y arriver avant la fin du

mois.

Ce fut dans un hôtel franco-italien, au milieu d'un véritable quartier

de caravansérails, de khans, d'auberges, déjà encombrés de voyageurs,

près de la place de Giaour-Meïdan, dans la partie la plus commerçante

de la ville et par conséquent en dehors de la cité turque, que le

seigneur Kéraban et sa suite trouvèrent seulement à se loger. Mais

l'hôtel était assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour

et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet

n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colère contre

l'hôtelier.

Mais, pendant que le seigneur Kéraban et les siens, arrivés à ce point

de leur voyage, croyaient en avoir fini,--sinon avec les fatigues, du

moins avec les dangers de toutes sortes,--un complot se tramait contre

eux dans la ville turque, où résidait leur plus mortel ennemi.

C'était au palais du seigneur Saffar, bâti sur les premiers

contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent

doucement vers la mer, qu'une heure auparavant était arrivé

l'intendant Scarpanto, après avoir quitté le caravansérail de Rissar.

Là, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; là, tout

d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'était passé pendant

la nuit précédente; là, il racontait comment Kéraban et Ahmet avaient

été sauvés d'un emprisonnement, qui eût laissé Amasia sans défense, et

sauvés par le dévouement stupide de ce Van Mitten; là, dans cette

conférence de trois hommes ayant un unique intérêt, furent prises les

résolutions qui menaçaient directement les voyageurs, sur ce parcours

de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trébizonde. Ce

qu'était ce projet, l'avenir le fera connaître, mais on peut dire

qu'il eut, ce jour même, un commencement d'exécution: en effet, le

seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquiéter des fêtes qui allaient

être célébrées, quittaient Trébizonde et prenaient dans l'ouest la

route de l'Anatolie qui mène à l'embouchure du Bosphore.

Scarpante, lui, restait à la ville. N'étant connu ni du seigneur

Kéraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en

toute liberté. A lui de jouer dans ce drame l'important rôle qui

devait désormais substituer la force à la ruse.

Aussi, Scarpante put-il se mêler a la foule et flâner sur la place du

Giaour-Meïdan. Ce n'était pas, pour avoir, un instant et dans l'ombre,

au caravansérail de Rissar, adressé la parole au seigneur Kéraban et à

son neveu, qu'il pouvait craindre d'être reconnu. Aussi lui fut-il

facile d'épier leurs pas et démarches on toute sécurité.

C'est dans ces conditions qu'il vit Ahmet, peu de temps après son

arrivée à Trébizonde, se diriger vers le port, à travers les rues

assez misérablement entretenues qui y aboutissent. Là, sandals,

caboteurs, mahones barques de toutes sortes, étaient au sec, après

avoir débarqué leurs cargaisons de fidèles, tandis que les navires de

commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large.

Un hammal venait d'indiquer à Ahmet le bureau du télégraphe, et

Scarpante put s'assurer que le fiancé d'Amasia expédiait un assez long

télégramme à l'adresse du banquier Sélim, à Odessa.

«Buh! se dit-il, voilà une dépêche qui n'arrivera jamais à son

destinataire! Sélim a été mortellement frappé d'une balle que lui a

envoyée Yarhud, et cela n'est pas pour nous inquiéter!»

Et, de fait, Scarpante ne s'en inquiéta pas autrement.

Puis, Ahmet revint à l'hôtel du Giaour-Meïdan. Il retrouva Amasia en

compagnie de Nedjeb, qui l'attendait, non sans quelque impatience, et

la jeune fille put être certaine qu'avant quelques heures, on serait

rassuré sur son sort à la villa Sélim.

«Une lettre aurait mis trop de temps à arriver à Odessa, ajouta Ahmet,

et, d'ailleurs, je crains toujours....»

Ahmet s'était interrompu sur ce mot.

«Vous craignez, mon cher Ahmet? ... Que voulez-vous dire? demanda

Amasia, un peu surprise.

--Rien, chère Amasia, répondit Ahmet, rien!....

J'ai voulu rappeler à votre père qu'il eût soin de se trouver à

Scutari pour notre arrivée, et même avant, afin de faire toutes les

démarches nécessaires pour que notre mariage n'éprouve aucun retard!»

La vérité est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives

d'enlèvement, au cas où les complices de Yarhud eussent appris ce qui

s'était passé après le naufrage de la _Guïdare_, marquait au banquier

Sélim que tout danger n'était peut-être pas écarté encore; mais, ne

voulant pas inquiéter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda

bien de lui dire quelles étaient ses appréhensions,--appréhensions

vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.

Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son père

par dépêche,--dût-il encourir, pour avoir usé du fil télégraphique,

les malédictions de l'oncle Kéraban.

Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten?

L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgré lui, l'heureux fiancé de la

noble Saraboul et le piteux beau frère du seigneur Vanar!

Comment eût-il pu résister? D'une part, Kéraban lui répétait qu'il

fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait

les renvoyer tous les trois en prison,--ce qui compromettrait

irréparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il était

valable en Turquie, où la polygamie est admise, serait radicalement

nul pour la Hollande, où Van Mitten était déjà marié; que, par

conséquent, il pourrait, à son choix, être monogame dans son pays, ou

bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten était

fait: il préférait n'être «game» nulle part.

D'un autre côté, il y avait là un frère et une soeur incapables de

lâcher leur proie. Il n'était donc que prudent de les satisfaire, sauf

à leur fausser compagnie au delà des rives du Bosphore,--ce qui les

empêcherait d'exercer leurs prétendus droits de beau-frère et

d'épouse.

Aussi Van Mitten n'entendait-il point résister et s'abandonna-t-il au

cour des événements.

Très heureusement, le seigneur Kéraban avait obtenu ceci: c'est

qu'avant d'aller achever le mariage à Mossoul, le seigneur Yanar et sa

soeur les accompagneraient jusqu'à Scutari, qu'ils assisteraient à

l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiancée kurde ne repartirait

avec son fiancé hollandais que deux ou trois jours après pour le pays

de ses ancêtres.

Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maître n'avait que

ce qu'il méritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le

plaindre, à le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme.

Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,--fou rire que

purent à peine réprimer Kéraban, Ahmet et les deux jeunes

filles,--lorsque l'on vit Van Mitten, au moment où la cérémonie des

fiançailles allait s'accomplir, affublé du costume de ce pays

extravagant.

«Quoi! vous, Van Mitten, s'écria Kéraban, c'est bien vous, ainsi vêtu

à l'orientale?

--C'est moi, ami Kéraban.

--En Kurde?

--En Kurde!

--Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sûr que, dès que

vous y serez habitué, vous trouverez ce vêtement plus commode que vos

habits étriqués d'Europe!

--Vous êtes bien bon, ami Kéraban.

--Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c'est

aujourd'hui jour de carnaval et que ce n'est qu'un déguisement pour un

mariage en l'air!

--Ce n'est pas le déguisement qui m'inquiète le plus, répondit Van

Mitten.

--Et qu'est-ce donc?

--C'est le mariage!

--Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, répondit Kéraban, et

madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop

consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fiançailles ne vous

engagent en rien, puisque vous êtes déjà marié à Rotterdam, quand vous

lui donnerez congé en bonne forme, je veux être là, Van Mitten! En

vérité! il ne peut pas être permis d'épouser les gens malgré eux!

C'est déjà beaucoup quand ils veulent bien y consentir!»

Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter

la situation. Le mieux, au total, était de la prendre par son côté

risible, puisqu'elle prêtait à rire, et de s'y résigner, puisqu'elle

sauvegardait les intérêts de tous.

D'ailleurs, ce jour-là, Van Mitten aurait à peine eu le temps de se

reconnaître. Le seigneur Yanar et sa soeur n'aimaient décidément pas à

laisser languir les choses. Aussitôt pris, aussitôt pendu, et elle

était toute prête, cette potence du mariage, à laquelle ils

prétendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalités en usage dans

le Kurdistan eussent été, en quoi que ce soit, omises ou seulement

négligées. Non! le beau-frère veillait à tout avec un soin

particulier, et, dans cette grande cité, les éléments ne manquaient

point, qui devaient donner à ce mariage toute la solennité possible.

En effet, parmi la population de Trébizonde, on compte un certain

nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des

consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un

devoir d'assister leur noble compatriote en cette occasion qui

s'offrait à elle, et pour la quatrième fois, de se consacrer au

bonheur d'un époux. Il y eut donc, du côté de la fiancée, tout un clan

d'invités à la cérémonie, tandis que Kéraban, Ahmet, leurs compagnons,

s'empressaient de figurer à côté du fiancé. Encore faut-il bien

comprendre que Van Mitten, sévèrement gardé à vue, ne se trouva jamais

seul avec ses amis, depuis ces dernières paroles échangées au moment

où il venait de revêtir le costume traditionnel des seigneurs de

Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser

jusqu'à lui et répéter d'un voix sinistre:

«Prenez garde, mon maître, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout

ceci!

--Eh! puis-je faire autrement, Bruno? répondit Van Mitten d'un ton

résigné. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis

d'embarras, et les suites n'en seront point graves!

--Hum! fit Bruno en hochant la tête, se marier, mon maître, c'est se

marier, et....»

Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de

quelle façon le fidèle serviteur aurait achevé cette phrase

véritablement comminatoire!

Il était midi, au moment où le seigneur Yanar et autres Kurdes de

grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter

jusqu'à la fin de la cérémonie.

Et alors, ce noeud des fiançailles fut noué en grand appareil. Pendant

cette opération, il n'y eût pas même à critiquer la tenue des deux

conjoints, Van Mitten ne laissant rien paraître d'une certaine

inquiétude qui le dominait, la noble Saraboul fière d'enchaîner un

homme du nord de l'Europe à une femme du nord de l'Asie! Quelle

gloire, en effet, d'avoir allié la Hollande au Kurdistan.

La fiancée était superbe dans son costume de mariage,--un costume

qu'évidemment elle emportait en voyage, à tout hasard,--bonne

précaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont

«mitan» de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient

sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus

riche que ce châle qui lui serrait à la taille, cet «entari» à raies

alternées de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces

mousselines de Brousse désignées sous le nom de «tchembers!» Rien de

plus majestueux que ce «chalwar» en gaze de Salonique, dont les jambes

se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodées de

perles! Et ce fez évasé, entouré de «yéminis» aux fleurs voyantes,

d'où se développait jusqu'à mi-corps un long «puskul» orné de

dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pièces d'or,

tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles

formés de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chaînettes

supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en

vermeil, et les épingles en filigrane azuré, figurant une palme

indienne, et ces colliers irradiants à double rangée, ces

«guerdanliks» composés d'une suite d'agates serties en griffes,

gravées chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiancée ne

s'était vue marchant dans les rues de Trébizonde, et en cette

circonstance, elles auraient dû être recouvertes d'un tapis de

pourpre, comme elles le furent jadis à la naissance de Constantin

Porphyrogénète!

Mais si la noble Saraboul était superbe, le seigneur Van Mitten, lui,

était magnifique, et son ami Kéraban ne lui ménagea pas des

compliments, qui ne pouvaient être ironiques de la part d'un vieux

croyant resté fidèle au vêtement oriental.

Il faut en convenir, ce costume donnait à Van Mitten une tournure

martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose

de farouche, enfin, peu en rapport avec son tempérament de négociant

rotterdamois! Et comment en eût-il été autrement avec ce léger manteau

do mousseline chargé d'applications de cotonnade, ce large pantalon de

satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, éperonnées,

ergotées et treillissées d'or sous les mille plis de leur tige, cette

robe ouverte dont les manches se déroulaient jusqu'à terre, et ce fez,

orné de «yéminis», et ce «puskul», dont la grosseur invraisemblable

indiquait le rang qu'allait bientôt occuper au Kurdistan l'époux de la

noble Saraboul?

Le grand bazar de Trébizonde avait fourni tous ces ajustements, qui,

faits sur mesure, n'auraient pas plus élégamment vêtu Van Mitten. Il

avait procuré aussi ces armes merveilleuses, dont le fiancé portait

tout un arsenal au châle brodé, soutachat passementé, qui lui serrait

la taille: poignant damasquinés, avec manche en jade vert et lame en

damas à double tranchant, pistolets à crosse d'argent gravés comme un

collier d'idole, sabre à lame courte, au tranchant taillé en dents de

scie avec poignée noire ornée d'un quadrillé en argent et pommeau à

rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en méplat

gravés et dorés et finissant en lame ondulée comme le fer des

anciensfauchards!

Ah! le Kurdistan peut sans crainte déclarer la guerre à la Turquie! Ce

ne sont pas de pareils guerriers que les armées du Padischah pourront

jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui eût dit qu'un jour tu aurais

été affublé de la sorte! Heureusement, comme le répétait le seigneur

Kéraban, et, après lui, son neveu Ahmet, et après Ahmet, Amasia et

Nedjeb, et après elle, tous, excepté Bruno:

«Bah! c'est pour rire!»

Pendant la cérémonie des fiançailles, les choses se passeront le plus

convenablement du monde. Si ce n'est que le fiancé fut trouvé un peu

froid par son terrible beau-frère et par sa non moins terrible soeur,

tout alla bien.

A Trébizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions

d'officiers ministériels, qui eussent réclamé l'honneur d'enregistrer

un pareil contrat,--d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque

profit;--mais ce fut le magistrat même dont on avait pu apprécier la

sagacité dans l'affaire du caravansérail de Rissar qui fut chargé de

cettehonorable tâche et de complimenter, en bons termes, les futurs

époux.

Puis, après la signature du contrat, les deux fiancés et leur suite,

au milieu d'un immense concours de populaire, se transportèrent à la

ville close, dans une mosquée qui fut autrefois une église byzantine,

et dont les murailles sont décorées de curieuses mosaïques. Là,

retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus

mélodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme,

que les chants turcs ou arméniens. Quelques instruments, dont la

sonorité se rapproche d'un simple cliquetis métallique et que dominait

la note aiguë de deux ou trois petites flûtes, joignirent leurs

accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraîchies pour

cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple prière, et Van Mitten

fut enfin fiancé, bien fiancé, ainsi que le répéta le seigneur Kéraban

à la noble Saraboul,--non sans une certaine arrière-pensée,--lorsqu'il

lui adressa ses meilleurs compliments.

Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, où de nouvelles

fêtes dureraient pendant plusieurs semaines. Là, Van Mitten aurait à

se conformer aux coutumes kurdes,--ou, du moins, il devrait essayer de

s'y conformer. En effet, lorsque l'épouse arrive devant la maison

conjugale, son époux se présente inopinément devant elle, il l'entoure

de ses bras, il la prend sur ses épaules, et il la porte ainsi jusqu'à

la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par là, épargner sa pudeur,

car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gré dans une

demeure étrangère. Lorsqu'il en serait à cet heureux moment, Van

Mitten verrait à ne rien faire qui pût blesser les usages du pays.

Mais heureusement, il en était encore loin.

Ici, les fêtes des fiançailles furent tout naturellement complétées

par celles qui se donnaient, fort à propos, pour célébrer la nuit de

l'ascension du Prophète, cet _eilet-ul-my'râdy_, qui a lieu

ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de

circonstances particulières, dues à une concurrence politico-religieuse,

une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixée à cette date.

Le soir même, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement

disposé a cet effet, des milliers et des milliers de fidèles

s'empressaient à une cérémonie qui les avait attirés à Trébizonde de

tous les points de l'Asie musulmane.

La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son

fiancé en public. Quant au seigneur Kéraban, à son neveu, aux deux

jeunes filles, à leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux,

pour passer les quelques heures de la soirée, que d'assister en grand

apparat à ce merveilleux spectacle?

Merveilleux, en effet, et comment ne l'eût-il pas été dans ce pays de

l'Orient, où tous les rêves de ce monde se transforment en réalités

dans l'autre! Ce qu'allait être cette fête donnée en l'honneur du

Prophète, il serait plus facile au pinceau de le représenter, en

employant tous les tons de la palette, qu'à la plume de le décrire,

même en empruntant les cadences, les images, les périodes des plus

grands poètes du monde!

«La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe,

la pompe chez les Ottomans!»

Et ce fut réellement au milieu d'une pompe incomparable que se

déroulèrent les péripéties d'une poétique affabulation, à laquelle les

plus gracieuses filles de l'Asie Mineure prêtèrent le charme de leurs

danses et l'enchantement de leur beauté. Elle reposait sur cette

légende, imitée de la légende chrétienne, que, jusqu'à sa mort,

arrivée en l'an dixième de l'Hégire,--six cent trente-deux ans après

l'ère nouvelle,--ce paradis était fermé à tous les fidèles, endormis

dans le vague des espaces, en attendant l'arrivée du Prophète. Ce

jour-là, il apparaissait à cheval sur «el-borak», l'hippogryphe qui

l'attendait à la porte du temple de Jérusalem; puis, son tombeau

miraculeux, quittant la terre, montait à travers les cieux et restait

suspendu entre le zénith et le nadir, au milieu des splendeurs du

paradis de l'Islam. Tous se réveillaient alors pour rendre hommage au

Prophète; la période de l'éternel bonheur promis aux croyants,

commençait enfin, et Mahomet s'élevait dans une apothéose

éblouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la

forme de houris innombrables, gravitaient autour du front

resplendissant d'Allah!

En un mot, cette fête, ce fut comme une réalisation de ce rêve de l'un

des poètes qui a le mieux senti la poésie des pays orientaux,

lorsqu'il dit, à propos de ces physionomies extatiques des derviches,

emportés dans leurs rondes si étrangement rhythmées:

«Que voyaient-ils en ces visions qui les berçaient? les forêts

d'émeraudes à fruits de rubis, les montagnes d'ambre et de myrrhe, les

kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!»

X

PENDANT LEQUEL LES HÉROS DE CETTE HISTOIRE NE PERDENT NI UN JOUR NI

UNE HEURE.

Le lendemain, 18 septembre, au moment où le soleil commençait à dorer

de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite

caravane sortait par l'une des portes de l'enceinte fortifiée et

jetait un dernier adieu à la poétique Trébizonde.

Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les

chemins du littoral sous la direction d'un guide, dont le seigneur

Kéraban avait volontiers accepté les services.

Ce guide, en effet, devait parfaitement connaître cette portion

septentrionale de l'Anatolie: c'était un de ces nomades connus dans le

pays sous le nom de «loupeurs».

On désigne par ce nom une certaine spécialité de bûcherons, faisant

métier de courir les forêts de cette partie de l'Anatolie et de l'Asie

Mineure, où croît abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres

poussent des loupes ou excroissances naturelles, d'une remarquable

dureté, dont le bois, par cela même qu'il se prête à toutes les

exigences de l'outil d'ébéniste, est particulièrement recherché.

Ce loupeur, ayant appris que des étrangers allaient quitter Trébizonde

pour se rendre à Scutari, était venu la veille leur offrir ses

services. Il avait paru intelligent, très pratique de ces routes, dont

il connaissait parfaitement les enchevêtrements multiples. Aussi,

après des réponses très nettes aux questions posées par le seigneur

Kéraban, le loupeur avait-il été engagé à un bon prix, qui devait être

doublé si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze

jours,--dernier délai fixé pour la célébration du mariage d'Amasia et

d'Ahmet.

Ahmet, après avoir interrogé ce guide et bien qu'il y eût, dans sa

figure froide, dans son attitude réservée, cet on ne sait quoi qui ne

prévient guère en faveur des gens, ne jugea pas qu'il y eût lieu de ne

point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d'ailleurs, qu'un

homme connaissant ces régions pour les avoir parcourues toute sa vie,

rien de plus rassurant au point de vue d'un voyage qui devait

s'exécuter dans les plus grandes conditions de célérité.

Le loupeur était donc le guide du seigneur Kéraban et de ses

compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il

choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il

veillerait à la sûreté de tous, et lorsqu'on lui promit de doubler son

salaire sous condition d'arriver à Scutari dans les délais voulus:

«Le seigneur Kéraban peut être assuré de tout mon zèle, répondit-il,

et puisqu'il me propose double prix pour payer mes services, moi, je

m'engage à ne lui rien réclamer si, avant douze jours, il n'est pas de

retour à sa villa de Scutari.

--Par Mahomet, voilà un homme qui me va! dit Kéraban, lorsqu'il

rapporta ce propos à son neveu.

--Oui, répondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle,

n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces

routes de l'Anatolie!

--Ah! toujours tes craintes!

--Oncle Kéraban, je ne nous croirai véritablement à l'abri de toute

éventualité, que lorsque nous serons à Scutari....

--Et que tu seras marié! Soit! répondit Kéraban en serrant la main

d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la

femme du plus défiant des neveux....

--Et la nièce du....

--Du meilleur des oncles» s'écria Kéraban, qui termina sa phrase par

un bel éclat de rire.

Le matériel roulant de la caravane était ainsi composé: deux

«talikas», sorte de calèches assez confortables, qui peuvent se fermer

en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attelés par couple à

chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait été trop heureux,

même pour un haut prix, de trouver ces véhicules à Trébizonde, ce qui

lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur

Kéraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la première talika,

dont Nizib occupait le siège de derrière. Au fond de la seconde trônait

la noble Saraboul, auprès de son fiancé et en face de son frère, avec

Bruno, faisant office de valet de pied.

Un des chevaux de selle était monté par Ahmet, l'autre par le guide,

qui tantôt galopait aux portièresdes talikas, conduites en poste,

tantôt éclairait la route par quelque pointe en avant.

Comme le pays pouvait ne pas être très sur, les voyageurs s'étaient

munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient

d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les

fameux pistolets râteurs du seigneur Kéraban. Ahmet, bien que le guide

lui assurât qu'il n'y avait rien à craindre sur ces routes, avait

voulu se précautionner contre toute agression.

En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces

moyens de transport, même sans relayer dans une contrée où les maisons

de poste étaient rares, même en laissant aux chevaux le repos de

chaque nuit, il n'y avait rien là qui fût absolument difficile. Donc,

à moins d'accidents imprévus ou improbables, ce voyage circulaire

devait s'achever dans les délais voulus. Le pays qui s'étend depuis

Trébizonde jusqu'à Sinope est appelé Djanik par les Turcs. C'est au

delà que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie,

devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui

comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour

capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes.

La petite caravane, partie à six heures du matin de Trébizonde,

arrivait à neuf heures à Platana, après une étape de cinq lieues.

Platana, c'est l'ancienne Hermouassa. Pour l'atteindre, il faut

traverser une sorte de vallée, où poussent l'orge, le blé, le maïs, où

se développent de magnifiques plantations de tabac qui y réussissent

merveilleusement. Le seigneur Kéraban ne put se retenir d'admirer les

produits de cette solanée d'Asie, dont les feuilles, scellées sans

aucune préparation, deviennent d'un jaune d'or. Très probablement, son

correspondant et ami Van Mitten n'eût pas contenu davantage les élans

de son admiration, s'il ne lui avait été défendu de rien admirer en

dehors de la noble Saraboul.

Dans toute cette contrée s'élèvent de beaux arbres, des abiès, des

pins, des hêtres comparables aux plus majestueux du Holstein et du

Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages.

Bruno, non sans un certain sentiment d'envie, put observer aussi que

les indigènes de ce pays, même en bas âge, avaient déjà de gros

ventres,--ce qui était bien humiliant pour un Hollandais réduit à

l'état de squelette.

A midi, on dépassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la

gauche les premières ondulations des Alpes Pontiques. A travers les

chemins se croisaient, allant vers Trébizonde ou en revenant, des

paysans vêtus d'étoffes de grosse laine brune, coiffés du fez ou du

bonnet de peau de mouton, accompagnés de leurs femmes, qui

s'enveloppaient de morceaux de cotonnades rayées, bien apparentes sur

leurs jupons de laine rouge.

Tout ce pays était un peu celui de Xénophon, illustré par sa fameuse

retraite des Dix Mille. Mais l'infortuné Van Mitten le traversait sous

le regard menaçant de Yanar, sans même avoir le droit de consulter son

guide! Aussi avait-il donné l'ordre à Bruno de le consulter pour lui

et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait à

tout autre chose qu'aux exploits du général grec, et voilà pourquoi,

en sortant de Trébizonde, il avait négligé de montrer à son maître

cette colline qui domine la côte, et du haut de laquelle les Dix

Mille, revenant des provinces Macroniennes, saluèrent de leurs

enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vérité, cela n'était

pas d'un fidèle serviteur.

Le soir, après une journée d'une vingtaine de lieues, la caravane

s'arrêtait et couchait à Tireboli. Là, le «caïwak», fait avec la

caillette des agneaux sorte de crème obtenue par l'attiédissement du

lait, «yaourk», fromage fabriqué avec du lait aigri au moyen de

présure, furent sérieusement appréciés de voyageurs qu'une longue

route avait mis en appétit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses

formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en régaler, sans

craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui

chicaner sa part du souper.

Cette petite bourgade, qui n'est méme qu'un simple village, fut

quittée dès le matin du 19 septembre. Dans la journée, on dépassa Zèpe

et son port étroit, où peuvent s'abriter seulement trois ou quatre

bâtiments de commerce d'un médiocre tirant d'eau. Puis, toujours sous

la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement

ces routes à peine tracées quelquefois au milieu de longues plaines,

on arrivait très tard a Kérésoum, après une étape de vingt-cinq

lieues.

Kérésoum est bâtie au pied d'une colline, dans un double escarpement

de la côte. Cette ancienne Pharnacea, où les Dix Mille s'arrêtèrent

pendant dix jours pour y réparer leurs forces, est très pittoresque

avec les ruines de son château qui dominent l'entrée du port.

Là, le seigneur Kéraban aurait pu aisément faire une ample provision

de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important

commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik,

et Van Mitten crut devoir raconter à sa fiancée ce grand fait

historique: c'est que ce fut précisément de Kérésoum que le proconsul

Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimatés en

Europe.

Saraboul n'avait jamais entendu parler du célèbre gourmet et ne parut

prendre qu'un médiocre intérêt aux savantes dissertations de Van

Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altière

personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on pût imaginer. Et

cependant, son ami Kéraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou

non, ne cessait de le féliciter sur la façon dont il portait son

nouveau costume,--ce qui faisait hausser les épaules à Bruno.

«Oui, Van Mitten, oui! répétait Kéraban, cela vous va parfaitement,

cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour être un Kurde au complet,

il ne vous manque plus que de grosses et menaçantes moustaches, telles

qu'en porte le seigneur Yanar!

--Je n'ai jamais eu de moustaches, répondit Van Mitten.

--Vous n'avez pas de moustaches? s'écria Saraboul.

--Il n'a pas de moustaches? répéta le seigneur Yanar du ton le plus

dédaigneux.

--A peine, du moins, noble Saraboul!

--Eh bien, vous en aurez, reprit l'impérieuse Kurde, et je me charge,

moi, de vous les faire pousser!

--Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le

récompensant d'un bon regard.

--Bon! tout cela finira par un éclat de rire» répétait Nedjeb, tandis

que Bruno secouait la tête comme un oiseau de mauvais augure.

Le lendemain, 20 septembre, après avoir suivi l'amorce d'une voie

romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie

aux provinces arméniennes, la petite troupe, très favorisée par le

temps, laissait en arrière le village d'Aptar, puis, vers midi, la

bourgade d'Ordu. Cette étape côtoyait la lisière de forêts superbes,

qui s'étagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences

les plus variées, chênes, charmes, ormes, érables, platanes, pruniers,

oliviers d'une espèce bâtarde, genévriers, aulnes, peupliers blancs,

grenadiers, mûriers blancs et noirs, noyers et sycomores. Là, la

vigne, d'une exubérance végétale qui en fait comme le lierre des pays

tempérés, enguirlande les arbres jusqu'à leurs plus hautes cimes. Et

cela, sans parler des arbustes, aubépines, épines-vinettes, coudriers,

viornes, sureaux, néfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus

variées, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses,

narcisses jaunes, asclépiades, mauves, centaurées, giroflées,

clématites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu'à des

tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les

instincts de l'amateur ne se réveillassent en lui, bien que la vue de

ces plantes fût plutôt de nature à évoquer quelque déplaisant souvenir

de sa première union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van

Mitten était maintenant une garantie contre les prétentions

matrimoniales de la seconde. Il était heureux, ma foi, et dix fois

heureux que le digne Hollandais fût déjà marié en première noce!

Le cap Jessoun Bouroun une fois dépassé, le guide dirigea la caravane

à travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la

bourgade de Fatisa, où voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil

pendant toute la nuit.

Ahmet, l'esprit toujours en éveil, n'avait jusque-là rien surpris de

suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'être franchies depuis

Trébizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le

seigneur Kéraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa

nature, s'était toujours tiré d'affaire, pendant les cheminements et

les haltes, avec intelligence et sagacité. Et cependant, Ahmet

éprouvait pour cet homme une certaine défiance qu'il ne pouvait

maîtriser. Aussi ne négligeait-il rien de ce qui devait assurer la

sécurité de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser

voir.

Le 21, dès l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la

droite le port d'Ounièh et ses chantiers de construction, à

l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se développa à travers

d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbèb, où la

légende a placé une tribu d'Amazones, de manière à contourner des caps

et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette côte

si curieusement historique. Le bourg de Terme fût dépassé dans

l'après-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athénienne,

servit de lieu de halte pour la nuit.

Sansoun est une des plus importantes échelles de ce levant de la mer

Noire, bien que sa rade soit peu sûre et son port insuffisamment

profond à l'embouchure de l'Ékil-Irmak. Cependant, le commerce y est

assez actif et expédie jusqu'à Constantinople des cargaisons de melons

d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les

environs. Un vieux fort, pittoresquement bâti sur la côte, ne la

défendrait que très imparfaitement contre une attaque par mer.

Dans l'état d'amaigrissement où se trouvait Bruno, il lui sembla que

ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kéraban et ses

compagnons se régalèrent, ne seraient point de nature à le fortifier,

et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garçon, quoique

très éprouvé déjà dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de

maigrir, et Kéraban lui-même fut obligé de le reconnaître.

«Mais, lui disait-il en manière de consolation, nous approchons de

l'Egypte, et là, s'il lui plaît, Bruno pourra faire un trafic

avantageux de sa personne!

--Et de quelle façon? ... demandait Bruno.

--En se vendant comme momie!»

Si ces propos déplaisaient à l'infortuné serviteur, s'il souhaitait au

seigneur Kéraban quelque aventure plus déplorable encore que le second

mariage de son maître, cela va de soi.

«Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien, à ce Turc, murmurait-il,

et que toute la malechance sera pour des chrétiens comme nous!»

Et, en vérité, le seigneur Kéraban se portait à merveille, sans

compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses

projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de

sécurité.

Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passé sur un pont de

bateaux pendant la journée du 22 septembre, ni Gerse où on arriva le

lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arrêtèrent les attelages, si

ce n'est le temps nécessaire à leur donner quelque repos. Cependant,

le seigneur Kéraban eût aimé à visiter, ne fût-ce que pendant quelques

heures, Bafira ou Bafra, située un peu en arrière, où se fait un grand

commerce de ces tabacs, dont les «tays» ou paquets, ficelés entre de

longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de

Constantinople; mais il eût fallu faire un détour d'une dizaine de

lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue

encore.

Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre à Sinope,

sur la frontière de l'Anatolie proprement dite.

Encore une échelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur

son isthme, l'antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est

toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents

bois des montagnes d'Aio-Antonio, qui s'élèvent aux environs. Elle

possède un château enfermé dans une double enceinte, mais ne compte

que cinq cents maisons au plus et à peine cinq à six mille âmes.

Ah! pourquoi Van Mitten n'était-il pas né deux à trois mille ans plus

tôt! Combien il eût admiré cette ville célèbre, dont on attribue la

fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie

milésienne, qui mérita d'être appelée la Cartilage du Pont-Euxin, dont

les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui

finit par être cédée à Mahomet II «parce qu'elle plaisait beaucoup à

ce Commandeur des Croyants!» Mais il était trop tard pour en retrouver

toutes les splendeurs écroulées, dont il ne reste plus que des

fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles.

Il faut d'ailleurs observer que, si cette cité tire son nom de Sinope,

fille d'Asope et de Methone, qui fut enlevée par Apollon et conduite

en cet endroit, cette fois, c'était la nymphe qui enlevait l'objet de

sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement

fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur.

Cent vingt-cinq lieues environ séparent Sinope de Scutari. Il restait

au seigneur Kéraban sept jours seulement pour les faire. S'il n'était

pas en retard, il n'était point en avance non plus. Il convenait donc

de ne pas perdre un instant.

Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les détours du

rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait

Istifan, à midi, la bourgade d'Apana, et le soir, après une journée de

quinze lieues, elle s'arrêtait à Ineboli, dont la rade foraine, battue

par tous les vents, est peu sûre pour les bâtiments de commerce.

Ahmet proposa alors de ne prendre là que deux heures de repos et de

voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnées valaient bien

quelque surcroît de fatigue. Le seigneur Kéraban accepta donc la

proposition de son neveu. Personne ne réclama,--pas même Bruno.

D'ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hâte d'être

arrivés sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du

Kurdistan, et Van Mitten une hâte non moins grande mais pour s'enfuir

aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait

horreur!

Le guide ne fit aucune opposition à ce projet et se déclara prêt à

partir dès qu'on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n'était

pas pour l'embarrasser, et ce loupeur, habitué à marcher par instinct

au milieu de forêts épaisses, ne pouvait être gêné de se reconnaître

sur des chemins qui suivaient la côte.

On partit donc, à huit heures du soir, par une belle lune, pleine et

brillante, qui s'éleva dans l'est sur un horizon de mer, peu après le

coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kéraban, la noble

Saraboul, Yanar et Van Mitten, étendus dans leurs calèches, se

laissèrent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent à une bonne

allure.

Ils ne virent donc rien du cap Kerembé, entourbillonné d'oiseaux de

mer, dont les cris assourdissants remplissaient l'espace. Le matin,

ils dépassaient Timlé, sans qu'aucun incident eût troublé leur voyage;

puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour

toute la nuit à Amastra. Ils avaient bien droit à quelques heures de

repos, après une traite de plus de soixante lieues, enlevées en

trente-six heures.

Peut-être Van Mitten,--car il faut toujours en revenir à cet excellent

homme, préalablement nourri des lectures de son guide,--peut-être Van

Mitten, s'il eût été libre de ses actes, si le temps et l'argent ne

lui eussent pas manqué, peut-être eût-il fait fouiller le port

d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait

contester la valeur archéologique.

Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant

Jésus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des

capitaines d'Alexandre, la célèbre fondatrice de cette ville, fut

enfermée dans un sac de cuir, puis jetée par ses frères dans les eaux

mêmes du port qu'elle avait créé. Or, quelle gloire pour Van Mitten,

si, sur la foi de son guide, il eût réussi à repêcher le fameux sac

historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient

défaut, et, sans confier à personne,--pas même à la noble

Saraboul,--le sujet de sa rêverie, il s'en tint à ses regrets

d'archéologue.

Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne métropole des Génois,

qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez misérable village, où se

fabriquent quelques jouets d'enfants, était quittée dès l'aube. Trois

ou quatre lieues plus loin, c'était la bourgade de Bartan dont on

dépassait les limites, puis, dans l'après-midi, celle de Filias, puis,

à la tombée du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade

d'Éregli.

On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'était peu, car les

chevaux, sans parler des voyageurs, commençaient à être sérieusement

fatigués par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait

laissé que de rares répits depuis Trébizonde. Mais quatre jours

restaient pour atteindre le terme de cet itinéraire,--quatre jours

seulement,--les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernière

journée, fallait-il la déduire, puisqu'elle devait être employée d'une

toute autre façon. Si le 30, dès les premières heures du matin, le

seigneur Kéraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives

du Bosphore, la situation serait singulièrement compromise. Il n'y

avait donc pas un instant à perdre, et le seigneur Kéraban pressa le

départ, qui s'effectua au lever du soleil.

Éregli, c'est l'ancienne Héraclée, grêcque d'origine. Ce fut autrefois

une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotées à des

figuiers énormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis très

important, bien protégé par son enceinte, a dégénéré comme la ville,

qui ne compte plus que six à sept mille habitants. Après les Romains,

après les Grecs, après les Génois, elle devait tomber sous la

domination de Mahomet II, et, de cité qui eut ses jours de splendeur,

devenir une simple bourgade, morte à l'industrie, morte au commerce.

L'heureux fiancé de Saraboul aurait encore eu là plus d'une curiosité

à satisfaire. N'y a-t-il pas, tout près d'Héraclée, cette presqu'île

d'Achérusia, où s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des

entrées du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est

par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbère, en revenant du sombre

royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses désirs au plus profond de

son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbère, n'en retrouvait-il pas la fidèle

image en ce beau-frère Yanar qui le gardait à vue? Sans doute, le

seigneur kurde n'avait pas trois têtes; mais une lui suffisait, et,

quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents,

apparaissant sous ses épaisses moustaches, allaient mordre comme

celles du chien tricéphale que Pluton tenait à la chaîne!

Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis

atteignit vers le soir le cap Kerpe, à l'endroit même où, seize

siècles avant, fut tué l'empereur Aurélien. Là, on fit halte pour la

nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu

l'itinéraire, afin d'arriver à Scutari dans les quarante-huit heures,

c'est-à-dire dès le matin de la dernière journée marquée pour le

retour.

Kéraban-Le-Têtu, Volume II · 第 9 / 20 题