IV

DANS LEQUEL TOUT SE PASSE AU MILIEU DES ÉCLATS DE LA FOUDRE ET DE LA

FULGURATION DES ÉCLAIRS

Tous s'étaient levés, se précipitaient aux fenêtres, regardaient la

mer, dont les lames, pulvérisées par le vent, assaillaient d'une pluie

violente la maison du phare. L'obscurité était profonde, et il n'eût

pas été possible de rien voir, même à quelques pas, si, par

intervalles, de grands éclairs fauves n'eussent illuminé l'horizon.

Ce fut dans un de ces éclairs qu'Ahmet signala un point mouvant, qui

apparaissait et disparaissait au large.

«Est-ce un navire? s'écria-t-il.

--Et si c'est un navire, est-ce lui qui a tiré ce coup de canon?

ajouta Kéraban.

--Je monte à la galerie du phare, dit l'un des gardiens, en se

dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait accès à

l'échelle intérieure dans l'angle de la salle.

--Je vous accompagne,» répondit Ahmet.

Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le

second gardien, malgré la bourrasque, malgré les embruns, demeuraient

à la baie des fenêtres brisées.

Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit,

la plate-forme qui servait de base au pylône. De là, dans l'entre-deux

des poutrelles, reliées par des croisillons, formant l'ensemble du

bâtis, se déroulait un escalier à jour, dont la soixantième marche

s'adaptait à la partie supérieure du phare, supportant l'appareil

éclairant.

La tourmente était si violente que cette ascension ne pouvait qu'être

extrêmement difficile. Les solides montants du pylône oscillaient sur

leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement collé au

garde-fou de l'escalier qu'il devait craindre de ne plus pouvoir s'en

arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait à

franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non

moins embarrassé que lui, il put atteindre la galerie supérieure. De

là, quel émouvant spectacle! Une mer démontée se brisant en lames

monstrueuses contre les roches, des embruns s'éparpillant comme une

averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d'eau

se heurtant au large, et dont les arêtes trouvaient encore assez de

lumière diffuse dans l'atmosphère pour se dessiner en crêtes

blanchâtres, un ciel noir, chargé de nuages bas, chassant avec une

incomparable vitesse et découvrant parfois, dans leurs intervalles,

d'autres amas de vapeurs plus élevés, plus denses, d'où s'échappaient

quelques-uns de ces longs éclairs livides, illuminations silencieuses

et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain.

Ahmet et le gardien s'étaient accrochés à l'appui de la galerie

supérieure. Placés à droite et à gauche de la plate-forme, ils

regardaient, cherchant soit le point mobile déjà entrevu, soit la

lueur d'un coup de canon qui en eût marqué la place.

D'ailleurs, ils ne parlaient point, ils n'auraient pu s'entendre, mais

sous leurs yeux se développait un assez large secteur de vue. La

lumière de la lanterne, emprisonnée dans le réflecteur qui lui faisait

écran, ne pouvait les éblouir, et en avant d'eux, elle projetait son

faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles.

Toutefois, n'était-il pas à craindre que cette lanterne ne vint

brusquement à s'éteindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait

jusqu'à la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son éclat.

En même temps, des oiseaux de mer, affolés par la tempête, venaient se

précipiter sur l'appareil, semblables à d'énormes insectes attirés par

une lampe, et ils se brisaient la tête contre le grillage en fer qui

le protégeait. C'étaient autant de cris assourdissants ajoutés à tous

les fracas de la tourmente. Le déchaînement de l'air était si violent

alors, que la partie supérieure du pylône subissait des oscillations

d'une amplitude effrayante. Que l'on n'en soit pas surpris: parfois,

les tours en maçonnerie des phares européens en éprouvent de telles

que les poids de leurs horloges s'embrouillent et ne fonctionnent

plus. A plus forte raison, ces grands bâtis de bois, dont la charpente

ne peut avoir la rigidité d'une construction en pierre. Là, à cette

place, le seigneur Kéraban, que les lames du Bosphore suffisaient à

rendre malade, eût certainement ressenti tous les effets d'un

véritable mal de mer.

Ahmet et le gardien, cherchaient à retrouver au milieu d'une éclaircie

le point mobile qu'ils avaient déjà entrevu. Mais, ou ce point avait

disparu, ou les éclairs ne mettaient plus en lumière l'endroit qu'il

occupait. Si c'était un navire, rien d'impossible à ce qu'il eût

sombré sous les coups de l'ouragan.

Soudain, la main d'Ahmet s'étendit vers l'horizon. Son regard ne

pouvait le tromper. Un effrayant météore venait de se dresser à la

surface de la mer jusqu'à la surface des nuages.

Deux colonnes, de forme vésiculaire, gazeuses par le haut, liquides

par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animées d'un

mouvement giratoire d'une extrême vitesse, présentant une vaste

concavité au vent qui s'y engouffrait, se déplaçaient en faisant

tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on

entendait un sifflement aigu d'une telle intensité qu'il devait se

propagera une grande distance. De rapides éclairs en zigzags

sillonnaient l'énorme panache de ces deux colonnes, qui se perdait

dans la nue.

C'étaient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d'être effrayé

à l'apparition de ces phénomènes, dont la véritable cause n'est pas

encore bien déterminée.

Tout à coup, à peu de distance de l'une des trombes, retentit une

sourde détonation, que venait de précéder un vif éclat de lumière.

«Un coup de canon, cette fois!» s'écria Ahmet, en tendant la main dans

la direction observée.

Le gardien avait aussitôt concentré sur ce point toute la puissance de

son regard.

«Oui! ... Là ... là?....» fit-il.

Et dans l'illumination d'un vaste éclair, Ahmet venait d'apercevoir un

bâtiment de médiocre tonnage, qui luttait contre la tempête.

C'était une tartane, désemparée, sa grande antenne en lambeaux. Sans

aucun moyen de pouvoir résister, elle dérivait irrésistiblement vers

la côte. Avec des roches sous le vent, avec la proximité de ces deux

trombes qui se dirigeaient vers elle, il était impossible qu'elle put

échapper à sa perte. Engloutie ou mise en pièces, ce ne devait plus

être que l'affaire de quelques instants.

Et cependant, elle résistait, cette tartane. Peut-être, si elle

échappait à l'attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant

qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en côte, même

à sec de toile, peut-être saurait-elle donner dans le chenal, dont le

feu du phare lui marquait la direction? C'était une dernière chance.

Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des

météores, qui menaçait de l'attirer dans son tourbillon. De là, ces

coups de canon, non de détresse, mais de défense. Il fallait rompre

cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y réussit,

mais d'une façon incomplète. Un boulet traversa la trombe vers le

tiers de sa hauteur, les deux segments se séparèrent, flottant dans

l'espace comme deux tronçons de quelque fantastique animal; puis, ils

se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant

l'air et l'eau sur leur passage.

Il était alors trois heures du matin. La tartane dérivait toujours

vers l'extrémité du chenal.

A ce moment, passa un coup de bourrasque qui ébranla le pylône jusqu'à

sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu'il ne fût déraciné du

sol. Les poutrelles craquées menaçaient d'échapper aux entretoises qui

les reliaient à l'ensemble du bâtis. Il fallut redescendre au plus

vite et chercher un abri dans la maison.

C'est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine,

tant l'escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y réussirent

cependant et reparurent sur les premières marches, qui donnaient accès

à l'intérieur de la salle.

«Eh bien? demanda Kéraban.

--C'est un navire, répondit Ahmet.

--En perdition?....

--Oui, répondit le gardien, à moins qu'il ne donne directement dans

le chenal d'Atina!

--Mais le peut-il?....

--Il le peut si son capitaine connaît ce chenal, et tant que le feu

lui indiquera sa direction!

--On ne peut rien pour le guider ... pour lui porter secours? demanda

Kéraban.

--Rien!»

Soudain, un immense éclair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de

tonnerre éclata aussitôt. Kéraban et les siens furent comme paralysés

par la commotion électrique. C'était miracle qu'ils n'eussent point

été foudroyés à cette place, sinon directement, du moins par un choc

en retour.

Au même instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde

masse s'abattit sur le toit qui s'effondra, et l'ouragan, se

précipitant par cette large ouverture, saccagea l'intérieur de la

salle, dont les murs de bois s'affaissèrent sur le sol.

Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s'y trouvaient n'avait

été blessé. Le toit, arraché, avait pour ainsi dire glissé vers la

droite, tandis qu'ils étaient groupés dans l'angle à gauche près de la

porte.

«Au dehors! au dehors!» cria l'un des gardiens en s'élançant sur les

roches de la grève.

Tous l'imitèrent, et là, ils reconnurent à quelle cause était due

cette catastrophe.

Le phare, foudroyé par une décharge électrique, s'était rompu à la

base. Par suite, effondrement de la partie supérieure du pylône, qui,

dans sa chute, avait défoncé le toit. Puis, en un instant, l'ouragan

venait d'achever la démolition de la maisonnette.

Maintenant, plus un feu pour éclairer le chenal du petit port de

refuge! Si la tartane échappait à l'engloutissement dont la menaçaient

les trombes, rien ne pourrait l'empêcher de se mettre au plein sur les

récifs.

On la voyait alors irrésistiblement dressée, tandis que les colonnes

d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une

demi-encablure la séparait-elle d'une énorme roche, qui émergeait à

cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'était évidemment là

que le petit bâtiment viendrait toucher, se briser, périr.

Kéraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grève, regardant

avec horreur cet émouvant spectacle, impuissants à porter secours au

navire en détresse, pouvant à peine résister eux-mêmes à ces violences

de l'air déchaîné, qui les couvrait d'embruns où le sable se mêlait à

l'eau de mer.

Quelques pêcheurs du port d'Atina étaient accourus,--peut-être pour se

disputer les débris de cette tartane que le ressac allait bientôt

rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs

compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout

pour venir en aide aux naufragés. Ils voulaient plus encore: c'était,

dans la mesure du possible, que l'on indiquât à l'équipage de la

tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y

porter en évitant les écueils de droite et de gauche?

«Des torches! ... des torches!....» s'écria Kéraban.

Aussitôt, quelques branches résineuses, arrachées à un bouquet de pins

maritimes, groupés sur le flanc de la maison renversée, furent

enflammées, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaça, tant bien

que mal, le feu éteint du phare.

Cependant, la tartane dérivait toujours. A travers les stries des

éclairs, on voyait son équipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de

gréer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la

grève; mais à peine hissée, la voile se déralingua sous le fouet de

l'ouragan, et des morceaux de toile furent projetés jusqu'aux

falaises, passant comme une volée de ces pétrels, qui sont les oiseaux

des tempêtes.

La coque du petit bâtiment s'élevait parfois à une hauteur prodigieuse

et retombait dans un gouffre où elle se fût anéantie, s'il eût eu pour

fond quelque roche sous-marine.

«Les malheureux! s'écriait Kéraban. Mes amis ... ne peut-on rien pour

les sauver?

--Rien! répondirent les pêcheurs.

--Rien!... Rien!... Eh bien, mille piastres!... dix mille piastres!...

cent mille ... à qui leur portera secours!»

Mais les généreuses offres ne pouvaient être acceptées! Impossible de

se jeter au milieu de cette mer furieuse pour établir un va-et-vient

entre la tartane et la pointe extrême de la passe! Peut-être, avec un

de ces engins nouveaux, ces canons porte-amarres, eût-on pu jeter une

communication; mais ces engins manquaient et le petit port d'Atina ne

possédait même pas un canot de sauvetage.

«Nous ne pouvons pourtant pas les laisser périr!» répétait Kéraban,

qui ne se contenait plus à la vue de ce spectacle.

Ahmet et tous ses compagnons, épouvantés comme lui, comme lui étaient

réduits à l'impuissance.

Tout à coup, un cri, parti du pont de la tartane, fit bondir Ahmet. Il

lui sembla que son nom,--oui! son nom!--avait été jeté au milieu du

fracas des lames et du vent.

Et en effet, pendant une courte accalmie, ce cri fut répété, et,

distinctement, il entendit:

«Ahmet ... à moi! ... Ahmet!»

Qui donc pouvait l'appeler ainsi? Sous le coup d'un irrésistible

pressentiment, son coeur battit à se rompre! ... Cette tartane, il lui

sembla qu'il la reconnaissait ... qu'il l'avait déjà, vue! ... Où? ...

N'était-ce pas à Odessa, devant la villa du banquier Sélim, le jour

même de son départ?

«Ahmet! ... Ahmet! ...»

Ce nom retentit encore.

Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib, s'étaient rapprochés du jeune

homme, qui, les bras tendus vers la mer, restait immobile, comme s'il

eût été pétrifié.

«Ton nom! ... C'est ton nom? répétait Kéraban.

--Oui !... oui! ... disait-il ... mon nom!»

Soudain, un éclair dont la durée dépassa deux secondes,--il se

propagea d'un horizon à l'autre--embrasa tout l'espace. Au milieu de

cette immense fulguration, la tartane apparut aussi nettement que si

elle eût été dessinée en blanc par quelque effluence électrique. Son

grand mât venait d'être frappé d'un coup de foudre et brûlait comme

une torche au souffle de la rafale.

A l'arrière de la tartane, deux jeunes filles se tenaient enlacées

l'une à l'autre, et de leurs lèvres s'échappa encore ce cri:

«Ahmet! ... Ahmet!

--Elle! ...C'est elle! ... Amasia! ... s'écria le jeune homme en

bondissant sur une des roches.

--Ahmet! ... Ahmet!» s'écria Kéraban à son tour. El il se précipita

vers son neveu, non pour le retenir, mais pour lui venir en aide, s'il

le fallait.

«Ahmet!... Ahmet!»

Ce nom fut, une dernière fois encore, jeté à travers l'espace. Il n'y

avait plus de doute possible.

«Amasia! ... Amasia! ...» s'écria Ahmet.

Et se lançant dans l'écume du ressac, il disparut.

A ce moment, une des trombes venait d'atteindre la tartane par

l'avant; puis elle l'entraînait dans son tourbillon, elle la jetait

sur les récifs de gauche, vers la roche même, à l'endroit où elle

émergeait près de la pointe nord-ouest. Là, le petit bâtiment se broya

avec un fracas qui domina le bruit de la tourmente; puis, il s'abîma

en un clin d'oeil, et le météore, rompu lui aussi, à ce choc de

recueil, s'évanouit en éclatant comme une bombe gigantesque, rendant à

la mer sa base liquide, et à la nue les vapeurs qui formaient son

tournoyant panache.

On devait croire perdus tous ceux que portait la tartane, perdu le

courageux sauveteur qui s'était précipité au secours des deux jeunes

filles!

Kéraban voulu se lancer dans ces eaux furieuses, afin de lui venir en

aide ... Ses compagnons durent lutter avec lui pour l'empêcher de

courir à une perte certaine.

Mais, pendant ce temps, on avait pu revoir Ahmet à la lueur des

éclairs continus qui illuminaient l'espace. Avec une vigueur

surhumaine, il venait de se hisser sur la roche. Il soulevait dans ses

bras l'une des naufragées! ... L'autre, accrochée à son vêtement,

remontait avec lui! ... Mais, sauf elles, personne n'avait reparu ...

Sans doute, tout l'équipage de la tartane, qui s'était jeté à la mer

au moment où l'assaillait la trombe, avait péri, et toutes deux

étaient les seules survivantes de ce naufrage.

Ahmet, lorsqu'il se fut mis hors de la portée des lames, s'arrêta un

instant, et regarda l'intervalle qui le séparait de la pointe de la

passe. Au plus, une quinzaine de pieds. Et alors, profitant du retrait

d'une énorme vague, qui laissait à peine quelques pouces d'eau sur le

sable, il s'élança avec son fardeau, suivi de l'autre jeune fille,

vers les rochers de la grève qu'il atteignit heureusement.

Une minute après, Ahmet était au milieu de ses compagnons. Là, il

tombait, brisé par l'émotion et la fatigue, après avoir remis entre

leurs bras celle qu'il venait de sauver.

«Amasia! ... Amasia!» s'écria Kéraban.

Oui! C'était bien Amasia ... Amasia qu'il avait laissée à Odessa, la

fille de son ami Sélim! C'était bien elle qui se trouvait à bord de

cette tartane, elle qui venait de se perdre, à trois cents lieues de

là, à l'autre extrémité de la mer Noire! Et avec elle, Nedjeb, sa

suivante! Que s'était-il donc passé! ... Mais Amasia ni la jeune

Zingare n'auraient pu le dire en ce moment: toutes deux avaient perdu

connaissance.

Le seigneur Kéraban prit la jeune fille entre ses bras, tandis que

l'un des gardiens du phare soulevait Nedjeb. Ahmet était revenu à lui,

mais éperdu, comme un homme à qui le sentiment de la réalité échappe

encore. Puis, tous se dirigèrent vers la bourgade d'Atina, où l'un des

pêcheurs leur donna asile dans sa cabane.

Amasia et Nedjeb furent déposées devant l'âtre, où flambait un bon feu

de sarments.

Ahmet, penché sur la jeune fille, lui soutenait la tête! Il l'appelait

... il lui parlait!

«Amasia! ... ma chère Amasia! ... Elle ne m'entend plus! ... Elle ne

me répond pas! ... Ah! si elle est morte, je mourrai!

--Non! ... elle n'est pas morte, s'écria Kéraban. Elle respire! ...

Ahmet! ... Elle est vivante!....»

En ce moment, Nedjeb venait de se relever. Puis, se jetant sur le

corps d'Amasia,

«Ma maîtresse ... ma bien aimée maîtresse! ... disait-elle ... Oui!

... elle vit! ... Ses yeux se rouvrent!»

Et, en effet, les paupières de la jeune fille venaient de se soulever

un instant.

«Amasia! ... Amasia! s'écria Ahmet.

--Ahmet ... mon cher Ahmet!» répondit la jeune fille.

Kéraban les pressait tous les deux sur sa poitrine.

«Mais quelle était cette tartane? ... demanda Ahmet.

--Celle que nous devions visiter, seigneur Ahmet, avant votre départ

d'Odessa! répondit Nedjeb.

--La _Guïdare_, capitaine Yarhud?

--Oui! ... C'est lui qui nous a enlevées toutes deux!

--Mais pour qui agissait-il?

--Nous l'ignorons!

--Et où allait cette tartane?

--Nous l'ignorons aussi, Ahmet. répondit Amasia ... Mais vous êtes là

... J'ai tout oublié!....

--Je n'oublierai pas, moi!» s'écria le seigneur Kéraban.

Et si, à ce moment, il se fût retourné, il eût aperçu un homme, qui

l'épiait à la porte de la cabane, s'enfuir rapidement.

C'était Yarhud, seul survivant de son équipage. Presque aussitôt, sans

avoir été vu, il disparaissait dans une direction opposée au bourg

d'Atina.

Le capitaine maltais avait tout entendu. Il savait maintenant que, par

une fatalité inconcevable, Ahmet s'était trouvé sur le lieu du

naufrage de la _Guïdare_, au moment où Amasia allait périr!

Après avoir dépassé les dernières maisons de la bourgade, Yarhud

s'arrêta au détour de la route.

«Le chemin est long d'Atina au Bosphore, dit-il, et je saurai bien

mettre a exécution les ordres du seigneur Saffar!»

V

DE QUOI L'ON CAUSE ET CE QUE L'ON VOIT SUR LA ROUTE D'ATINA A

TRÉBIZONDE.

S'ils étaient heureux de s'être retrouvés ainsi, ces deux fiancés,

s'ils remercièrent Allah de ce providentiel hasard, qui avait conduit

Ahmet à l'endroit même où la tempête allait jeter cette tartane, s'ils

éprouvèrent une de ces émotions, mêlées de joie et d'épouvanté, dont

l'impression est ineffaçable, il est inutile d'y insister.

Mais, on le conçoit, ce qui s'était passé depuis leur départ d'Odessa,

Ahmet, et non moins que lui, son oncle Kéraban, avaient une telle hâte

de l'apprendre, qu'Amasia, aidée de Nedjeb, ne put tarder à en faire

le récit dans tous ses détails.

Il va sans dire que des vêtements de rechange avaient été procurés aux

deux jeunes filles, qu'Ahmet lui-même s'était vêtu d'un costume du

pays, et que tous, maîtres et serviteurs, assis sur des escabeaux

devant la flamme pétillante du foyer, n'avaient plus aucun souci de la

tourmente qui déchaînait au dehors ses dernières violences.

Avec quelle émotion tous apprirent ce qui s'était passé à la villa

Sélim, peu d'heures après que le seigneur Kéraban les eut entraînés

sur les routes de la Chersonèse! Non! Ce n'était point pour vendre à

la jeune fille des étoffes précieuses que Yarhud avait jeté l'ancre

dans la petite baie, au pied même de l'habitation du banquier Sélim,

c'était pour opérer un odieux rapt, et tout donnait à penser que

l'affaire avait été préparée de longue main.

Les deux jeunes filles enlevées, la tartane avait immédiatement pris

la mer. Mais ce que ni l'une ni l'autre ne put dire, ce qu'elles

ignoraient encore, c'est que Sélim eût entendu leurs cris, c'est que

ce malheureux père fût arrivé au moment où la _Guïdare_ doublait les

dernières roches de la petite baie, c'est que Sélim eût été atteint

d'un coup de feu, tiré du pont de la tartane, et qu'il fût

tombé,--mort peut-être!--sans avoir pu se mettre ni mettre aucun de

ses gens à la poursuite des ravisseurs.

Quant à l'existence qui fut faite à bord aux deux jeunes filles,

Amasia n'eut que peu de choses à dire à ce sujet. Le capitaine et son

équipage avaient eu pour Nedjeb et pour elle des égards évidemment dus

à quelque recommandation puissante. La chambre la plus confortable du

petit bâtiment leur avait été réservée. Elles y prenaient leurs repas,

elles y reposaient. Elles pouvaient monter sur le pont toutes les fois

qu'elles le désiraient; mais elles se sentaient surveillées de près,

pour le cas où, dans un moment de désespoir, elles eussent voulu se

soustraire par la mort au sort qui les attendait.

Ahmet écoutait ce récit le coeur serré. Il se demandait si, dans cet

enlèvement, le capitaine avait agi pour son propre compte, avec

l'intention d'aller revendre ses prisonnières sur les marchés de

l'Asie Mineure,--odieux trafic qui n'est pas rare, en effet!--ou si

c'était pour le compte de quelque riche seigneur de l'Anatolie que le

crime avait été commis.

A cela, et bien que la question leur eût été directement posée, ni

Amasia ni Nedjeb ne purent répondre. Toutes les fois que, dans leur

désespoir, implorant ou pleurant, elles avaient interrogé là-dessus

Yarhud, celui-ci s'était toujours refusé à s'expliquer. Elles ne

savaient donc ni pour qui avait agi le capitaine de la tartane,

ni,--ce qu'Ahmet eût désiré surtout apprendre,--où devait les conduire

la _Guïdare_.

Quant à la traversée, elle avait d'abord été bonne, mais lente, à

cause des calmes qui s'étaient maintenus pendant une période de

plusieurs jours. Il n'avait été que trop visible combien ces retards

contrariaient le capitaine, peu enclin à dissimuler son impatience.

Les deux jeunes filles en avaient donc conclu--Ahmet et le seigneur

Kéraban furent de cette opinion--que Yarhud s'était engagé à arriver

dans un délai convenu ... mais où? ... Cela, on l'ignorait, bien qu'il

fut certain que c'était en quelque port de l'Asie Mineure que la

_Guïdare_ devait être attendue.

Enfin, les calmes cessèrent, et la tartane put reprendre sa marche

vers l'est, ou, comme le dit Amasia, dans la direction du lever du

soleil. Elle fit route ainsi pendant deux semaines, sans incidents;

plusieurs fois, elle croisa, soit des navires à voiles, bâtiments de

guerre ou de commerce, soit de ces rapides steamers qui coupent de

leurs itinéraires réguliers cette immense aire da la mer Noire; mais

alors, le capitaine Yarhud obligeait ses prisonnières à redescendre

dans leur chambre, dans la crainte qu'elles ne fissent quelque signal

de détresse qui aurait pu être aperçu.

Le temps devint peu à peu menaçant, puis mauvais, puis détestable.

Deux jours avant le naufrage de la _Guïdare_, une violente tempête se

déclara. Amasia et Nedjeb comprirent bien, à la colère du capitaine,

qu'il était forcé de modifier sa route, et que la tourmente le

poussait là où il ne voulait point aller. Et alors, ce fut avec une

sorte de bonheur que les deux jeunes filles se sentirent emportées par

cette tempête, puisqu'elle les éloignait du but que la _Guïdare_

voulait atteindre.

«Oui, cher Ahmet, dit Amasia pour achever son récit, en pensant au

sort qui m'était destiné, en me voyant séparée de vous, entraînée là

où vous ne m'auriez jamais revue, ma résolution était bien prise! ...

Nedjeb le savait! ... Elle n'aurait pu m'empêcher de l'accomplir! ...

Et avant que la tartane n'eût atteint ce rivage maudit ... je me

serais précipitée dans les flots! ... Mais la tempête est venue! ...

Ce qui devait nous perdre nous a sauvées! ... Mon Ahmet, vous m'êtes

apparu au milieu des lames furieuses! ... Non! ... jamais je

n'oublierai....

--Chère Amasia ..., répondit Ahmet, Allah a voulu que vous fussiez

sauvée ... et sauvée par moi!... Mais, si je n'avais précédé mon

oncle, c'était lui qui se jetait à votre secours!

--Par Mahomet, je le crois bien! s'écria Kéraban.

--Et dire qu'un seigneur si entêté a si bon coeur! ne put s'empêcher

de murmurer Nedjeb.

--Ah! cette petite qui me relance! riposta Kéraban. Et pourtant, mes

amis, avouez que mon entêtement a quelquefois du bon!

--Quelquefois? demanda Van Mitten, très incrédule à ce sujet. Je

voudrais bien savoir....

--Sans doute, ami Van Mitten! Si j'avais cédé aux fantaisies d'Ahmet,

si nous avions pris les railways de la Crimée et du Caucase, au lieu

de suivre la côte, Ahmet se serait-il trouvé là, au moment du

naufrage, pour sauver sa fiancée?

--Non, sans doute, reprit Van Mitten; mais, ami Kéraban, si vous ne

l'aviez forcé à quitter Odessa, sans doute aussi l'enlèvement ne se

fût pas accompli et....

--Ah! c'est ainsi que vous raisonnez, Van Mitten! Vous voulez

discuter à ce sujet?

--Non! ... non! ... répondit Ahmet, qui sentait bien que, dans une

discussion présentée de la sorte, le Hollandais n'aurait pas le

dessus. Il est un peu tard, d'ailleurs, pour raisonner et déraisonner

sur le pour et le contre! Mieux vaut prendre quelque repos....

--Afin de repartir demain! dit Kéraban.

--Demain, mon oncle, demain? ... répondit Ahmet. Et ne faut-il pas

qu'Amasia et Nedjeb....

--Oh! je suis forte, Ahmet, et demain....

--Ah! mon neveu, s'écria Kéraban, voilà que tu n'es plus si pressé,

maintenant que ma petite Amasia est près de toi! ... Et cependant, la

fin du mois approche ... la date fatale ... et il y a là un intérêt

qu'il ne faut pas négliger ... et tu permettras à un vieux négociant

d'être plus pratique que toi! ... Donc, que chacun dorme de son mieux,

et demain, lorsque nous aurons trouvé quelque moyen de transport, nous

nous remettrons en route!»

On s'installa donc du mieux qu'il fut possible dans la maison du

pêcheur, et aussi bien, à coup sur, que le seigneur Kéraban et ses

compagnons l'eussent été dans une des auberges d'Atina. Tous, après

tant d'émotions, furent heureux de se reposer pendant quelques heures,

Van Mitten rêvant qu'il discutait encore avec son intraitable ami,

celui-ci rêvant qu'il se trouvait face à face avec le seigneur Saffar,

sur lequel il appelait toutes les malédictions d'Allah et de son

prophète.

Seul, Ahmet ne put fermer l'oeil un instant. De savoir dans quel but

Amasia avait été enlevée par Yarhud, cela l'inquiétait, non plus pour

le passé, mais pour l'avenir. Il se demandait si tout danger avait

disparu avec le naufrage de la _Guïdare_. Certes, il avait lieu de

croire que pas un des hommes de l'équipage n'avait survécu à la

catastrophe, et il ignorait que le capitaine en fût sorti sain et

sauf. Mais cette catastrophe serait bientôt connue dans ces parages.

Celui pour le compte duquel agissait Yarhud,--quelque riche seigneur,

sans doute, peut-être quelque pacha des provinces de l'Anatolie,--on

serait rapidement instruit. Lui serait-il donc difficile de se

remettre sur les traces de la jeune fille? Entre Trébizonde et

Scutari, à travers cette province, presque déserte, traversée par

l'itinéraire, les périls ne pourraient-ils être accumulés, les pièges

tendus, les embûches préparées?

Ahmet prit donc la résolution de veiller avec le plus grand soin. Il

ne se séparerait plus d'Amasia; il prendrait la direction de la petite

caravane et choisirait, au besoin, quelque guide sûr, qui pourrait le

diriger par les plus courtes voies du littoral.

En même temps, Ahmet résolut de mettre le banquier Sélim, le père

d'Amasia, au courant de ce qui s'était passé depuis l'enlèvement de sa

fille. Il importait, avant tout, que Sélim apprît qu'Amasia était

sauvée, et qu'il eût soin de se trouver à Scutari pour l'époque

convenue, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Mais une lettre,

expédiée d'Atina ou de Trébizonde, eût mis trop de temps à parvenir à

Odessa. Aussi, Ahmet se décida-t-il, sans en rien dire à son

oncle,--que le mot télégramme eût fait bondir,--à envoyer une dépêche

à Sélim par le fil de Trébizonde. Il se promit aussi de lui marquer

que tout danger n'était pas écarté, peut-être, et que Sélim ne devait

pas hésiter à se porter au-devant de la petite caravane.

Le lendemain, dès qu'Ahmet se retrouva avec la jeune fille, il lui fit

connaître ses projets, en partie du moins, sans insister à propos des

périls qu'elle pouvait courir encore. Amasia ne vit qu'une chose en

tout cela: c'est que son père allait être rassuré et dans le plus bref

délai. Aussi avait-elle hâte d'être arrivée à Trébizonde, d'où serait

expédié ce télégramme à l'insu de l'oncle Kéraban.

Après quelques heures de sommeil, tous étaient sur pied, Kéraban plus

impatient que jamais, Van Mitten résigné à tous les caprices de son

ami, Bruno serrant ce qui lui restait de ventre dans ses vêtements

trop larges et ne répondant plus à son maître que par des

monosyllabes.

Tout d'abord, Ahmet avait fouillé Atina, bourgadesans importance,

qui,--son nom l'indique,--fut jadis l'«Athènes» du Pont-Euxin. Aussi

y voit-on encore quelques colonnes d'ordre dorique, restes d'un temple

de Pallas. Mais si ces ruines intéressèrent Van Mitten, elles

laissèrent fort indifférent Ahmet. Combien il eût préféré trouver

quelque véhicule moins rude, moins rudimentaire que la charrette prise

à la frontière turco-russe! Mais il fallut en revenir à l'araba, qui

fut spécialement réservée aux deux jeunes filles. De là, nécessité de

se procurer d'autres montures, chevaux, ânes, mules ou mulets, afin

que maîtres et serviteurs pussent atteindre Trébizonde.

Ah! que de regrets éprouva le seigneur Kéraban en songeant à sa chaise

de poste brisée au railway de Poti! Et que de récriminations, avec

invectives et menaces, il envoya à l'adresse de ce hautain Saffar,

selon lui responsable de tout le mal!

Quant à Amasia et à Nedjeb, rien ne pouvait leur être plus agréable

que de voyager en araba! Oui! c'était du nouveau, de l'imprévu! Elles

ne l'eussent pas changée, cette charrette, pour le plus beau carrosse

du Padischah! Comme elles seraient à l'aise sous la bâche imperméable,

sur une fraîche litière qu'il était facile de renouveler à chaque

relais! Et, de temps en temps, elles offriraient une place près

d'elles au seigneur Kéraban, au jeune Ahmet, à M. Van Mitten! Et puis

ces cavaliers qui les escorteraient comme des princesses! ... Enfin,

c'était charmant!

Il va sans dire que des réflexions de ce genre venaient de cette folle

de Nedjeb, si portée à ne prendre les événements que par leurs bons

côtés. Quant à Amasia, comment eût-elle eu la pensée de se plaindre,

après tant d'épreuves, puisqu'Ahmet était près d'elle, puisque ce

voyage allait s'achever dans des conditions si différentes et dans un

délai si court! Et on atteindrait enfin Scutari! ... Scutari!

«Je suis certaine, répétait Nedjeb, qu'en se dressant sur la pointe

des pieds, on pourrait déjà l'apercevoir!»

En réalité, il n'y avait dans la petite troupe que deux hommes à se

plaindre: le seigneur Kéraban, qui, faute d'un véhicule plus rapide,

craignait quelque retard, et Bruno, qu'une étape de trente-cinq

lieues,--trente-cinq lieues à dos de mule!--séparait encore de

Trébizonde.

Là, par exemple, ainsi que le lui répétait Nizib, on se procurerait

certainement un moyen de transport plus approprié aux chemins des

longues plaines de l'Anatolie.

Donc, ce jour-là, 15 septembre, toute la caravane quitta la petite

bourgade d'Atina, vers onze heures du matin. La tempête avait été si

violente que cette violence s'était faite aux dépens de sa durée.

Aussi, un calme presque complet régnait-il dans l'atmosphère. Les

nuages, reportés vers les hautes couches de l'air, se reposaient,

presque immobiles, encore tout lacérés des coups de l'ouragan. Par

intervalles, le soleil lançait quelques rayons qui animaient le

paysage. Seule, la mer, sourdement agitée, venait battre avec fracas

la base rocheuse des falaises.

C'étaient les routes du Lazistan occidental que le seigneur Kéraban et

ses compagnons descendaient alors, et aussi rapidement que possible,

de manière à pouvoir franchir, avant le soir, la frontière du pachalik

de Trébizonde. Ces routes n'étaient point désertes. Il y passait des

caravanes, où les chameaux se comptaient par centaines; les oreilles

étaient assourdies du son des grelots, des sonnettes, des cloches même

qu'ils portaient au cou, en même temps que l'oeil s'amusait aux

couleurs violentes et variées de leurs pompons et de leurstresses

agrémentées de coquillages. Ces caravanes venaient de la Perse ou y

retournaient.

Le littoral n'était pas plus désert que les routes. Toute une

population de pêcheurs et chasseurs s'y était donné rendez-vous. Les

pêcheurs, à la tombée de la nuit, avec leur barque dont l'arrière

s'éclaire d'une résine enflammée, y prennent, par quantités

considérables, cette espèce d'anchois, le «khamsi», dont il se fait

une consommation prodigieuse sur toute la côte anatolienne, et jusque

dans les provinces de l'Arménie centrale. Quant aux chasseurs, ils

n'ont rien à envier aux pêcheurs de khamsi pour l'abondance du gibier

qu'ils recherchent de préférence. Des milliers d'oiseaux de mer de

l'espèce des grèbes, des «koukarinas», pullulent sur les rivages de

cette portion de l'Asie Mineure. Aussi, est-ce par centaines de mille

qu'ils fournissent des peaux fort recherchées, dont le prix assez

élevé compense le déplacement, le temps, la fatigue, sans parler de ce

que coûte la poudre employée à leur donner la chasse.

Vers trois heures après midi, la petite caravane fit halte à la

bourgade de Mapavra, à l'embouchure de la rivière de ce nom, dont les

eaux claires se mélangent au huileux liquide d'un courant de pétrole

qui descend des sources voisines. A cette heure, il était un peu trop

tôt pour diner; mais, comme on ne devait arriver que fort tard au

campement du soir, il parut sage de prendre quelque nourriture. Ce fut

du moins l'avis de Bruno, et l'avis de Bruno l'emporta, non sans

raison. S'il y eut abondance de khamsi sur la table de l'auberge où le

seigneur Kéraban et les siens avaient pris place, cela va sans dire.

C'est là, d'ailleurs, le mets préféré dans ces pachaliks de l'Asie

Mineure. On servit ces anchois salés ou frais au goût des amateurs,

mais il y eut aussi quelques plats plus sérieux, auxquels on fit bon

accueil. Et puis, il régnait tant de gaieté parmi ces convives, tant

de bonne humour! N'est-ce pas le meilleur assaisonnement de toutes

choses en ce monde?

«Eh bien! Van Mitten, disait Kéraban, regrettez-vous encore

l'entêtement,--entêtement légitime,--de votre ami et correspondant,

qui vous a forcé de le suivre en un pareil voyage?

--Non, Kéraban, non! répondait Van Mitten, et je le recommencerai,

quand il vous plaira!

--Nous verrons, nous verrons, Van Mitten! Et toi, ma petite Amasia,

que penses-tu de ce méchant oncle, qui t'avait enlevé ton Ahmet?

--Qu'il est toujours ce que je savais bien, le meilleur des hommes!

répondit la jeune fille.

--Et le plus accommodant! ajouta Nedjeb. Il me semble même que le

seigneur Kéraban ne s'entête plus autant qu'autrefois!

--Bon! voilà cette folle qui se moque de moi! s'écria Kéraban en

riant d'un bon rire.

--Mois non, seigneur, mais non!

--Mais si, petite! ... Bah! tu as raison! ... Je ne discute plus! ...

Je ne m'entête plus! ... L'ami Van Mitten, lui-même, ne parviendrait

plus à me provoquer!

--Oh! ... il faudrait voir cela! ... répondit le Hollandais, en

hochant la tête d'un air peu convaincu.

--C'est tout, vu Van Mitten!

--Si l'on vous mettait sur certains chapitres?

--Vous vous trompez bien! Je jure....

--Ne jurez pas!

--Mais si! ... Je jurerai! ... répondit Kéraban, qui commençait à

s'animer quelque peu. Pourquoi ne jurerais-je pas?

--Parce que c'est souvent chose difficile a tenir un serment!

--Moins difficile à tenir que sa langue, en tout cas, Van Mitten, car

il est certain qu'en ce moment et pour le plaisir de me contredire....

--Moi, ami Kéraban?

--Vous! ... et quand je vous répète que je suis résolu à ne plus

jamais m'entêter sur rien, je vous prie de ne point vous entêter,

vous, à me soutenir le contraire!

--Allons, vous avez tort, monsieur Van Mitten, dit Ahmet, grand tort,

cette fois!

--Absolument tort! ... dit Amasia en souriant.

--Tout à fait tort!» ajouta Nedjeb.

Et le digne Hollandais, voyant la majorité s'élever contre lui, jugea

bon de se taire.

Au fond, malgré tout ce qui était arrivé, malgré les leçons qu'il

avait reçues et plus particulièrement dans ce voyage, si imprudemment

commencé, qui aurait pu si mal finir, le seigneur Kéraban était-il

aussi corrigé qu'il voulait le prétendre? on le verrait bien; mais, en

vérité, tous étaient certainement de l'avis de Van Mitten! Que les

bosses de l'entêtement fussent maintenant réduites sur cette tête de

têtu, il était quelque peu permis d'en douter!

«En route! dit Kéraban, lorsque le repas fut achevé. Voilà un dîner

qui n'a point été mauvais, mais j'en sais un meilleur!

--Et lequel? demanda Van Mitten.

--Celui qui nous attend à Scutari!»

On repartit vers quatre heures, et à huit heures du soir, on arrivait,

sans mésaventure, à la petite bourgade de Rize, toute semée d'écueils

au delà de ses grèves.

Là, il fallut passer la nuit dans une sorte de khan assez peu

confortable,--si peu même que les deux jeunes filles préférèrent

demeurer sous la bâche de leur araba. L'important était que les

chevaux et les mules pussent trouver à se refaire de leurs fatigues.

Heureusement, la paille et l'orge ne manquaient point aux râteliers.

Le seigneur Kéraban et les siens n'eurent à leur disposition qu'une

litière, mais sèche et fraîche, et ils surent s'en contenter. La nuit

prochaine, ne devaient-ils pas la passer à Trébizonde, et avec tout le

confortable que devait leur offrir cette importante ville dans le

meilleur de ses hôtels?

Quant à Ahmet, que la couche fût bonne ou mauvaise, peu lui importait.

Sous l'obsession de certaines idées il n'aurait pu dormir. Il

craignait toujours pour la sûreté de la jeune fille, et se disait que

tout péril n'avait peut-être pas cessé avec le naufrage de la

_Guïdare_. Il veilla donc, bien armé, aux abords du khan.

Ahmet taisait bien: il avait raison de craindre.

En effet, Yarhud, pendant cette journée, n'avait point perdu de vue la

petite caravane. Il marchait sur ses traces, mais de manière à ne

jamais se laisser voir, étant connu d'Ahmet aussi bien que des deux

jeunes filles. Puis, il épiait, il combinait des plans pour ressaisir

la proie qui lui était échappée,--et, à tout hasard, il avait écrit à

Scarpante. Cet intendant du seigneur Saffar, suivant ce qui avait été

convenu à l'entrevue de Constantinopple, devait être depuis quelque

temps à Trébizonde. Aussi, fut-ce une lieue avant d'arriver à cette

ville, au caravansérail de Rissar, que Yarhud lui avait donné

rendez-vous pour le lendemain, sans lui rien dire du naufrage de la

tartane ni de ses conséquences si funestes.

Donc, Ahmet n'avait que trop raison de veiller; ses pressentiments ne

le trompaient pas. Yarhud, pendant la nuit, put même s'approcher assez

près du khan pour s'assurer que les jeunes filles dormaient dans leur

araba. Très heureusement pour lui, il s'aperçut à temps qu'Ahmet

faisait bonne garde, et il parvint à s'éloigner sans avoir été vu.

Mais, cette fois, au lieu de rester sur les derrières de la caravane,

le capitaine maltais se jeta vers l'ouest, sur la route de Trébizonde.

Il lui importaitde devancer le seigneur Kéraban et ses compagnons.

Avant leur arrivée dans cette ville, il voulait avoir conféré avec

Scarpante. Aussi, faisant faire un détour au cheval qu'il montait

depuis son départ d'Atina, se dirigea-t-il rapidement vers le

caravansérail de Rissar.

Allah est grand, soit! mais, en vérité, il aurait dû faire plus

grandement les choses, et ne pas laisser le capitaine Yarhud survivre

à cet équipage de coquins, disparu dans le naufrage de la _Guïdare_!

Le lendemain, 16 septembre, dès l'aube, tout le monde était sur pied,

de belle humeur,--sauf Bruno, qui se demandait combien de livres il

perdrait encore avant son arrivée à Scutari.

«Ma petite Amasia, dit le seigneur Kéraban en se frottant les mains,

viens que je t'embrasse!

--Volontiers, mon oncle, dit la jeune fille, si toutefois vous me

permettez de vous donner déjà ce nom?

--Si je te le permets, ma chère fille! Tu peux même m'appeler ton

père. Est-ce qu'Ahmet n'est pas mon fils?

--Il l'est tellement, oncle Kéraban, dit Ahmet, qu'il vient vous

donner un ordre, comme c'est le droit d'un fils envers son père!

--Et quel ordre?

--Celui de partir à l'instant. Les chevaux sont prêts, et il faut que

ce soir nous soyons à Trébizonde.

--Et nous y serons, s'écria Kéraban, et nous en repartirons le

lendemain au soleil levant!--Eh bien! ami Van Mitten, il était donc

écrit que vous verriez un jour Trébizonde!

--Oui! Trébizonde! ... Quel magnifique nom de ville! répondit le

Hollandais, Trébizonde et sa colline, où les Dix Mille célébrèrent des

jeux et des combats gymniques sous la présidence de Dracontius, si

j'en crois mon guide, qui me paraît fort bien rédigé! En vérité, ami

Kéraban, il ne me déplaît point de voir Trébizonde!

--Eh bien, de ce voyage, ami Van Mitten, avouez qu'il vous restera de

fameux souvenirs!

--Ils auraient pu être plus complets!

--En somme, vous n'aurez pas eu lieu de vous plaindre!

--Ce n'est pas fini! ...» murmura Bruno à l'oreille de son maître,

comme un mauvais augure chargé de rappeler aux humains l'instabilité

des choses humaines!

La caravane quitta le khan à sept heures du matin. Le temps

s'améliorait de plus en plus, avec un beau ciel, mêlé de quelques

brumes matinales que le soleil allait dissiper.

A midi, on s'arrêtait à la petite bourgade d'Of, sur l'Ophis des

anciens, où se retrouve l'origine des grandes familles de la Grèce. On

y déjeuna dans une modeste auberge, en utilisant les provisions que

portait l'araba et qui touchaient à leur fin.

Au surplus, l'aubergiste n'avait guère la tête à lui, et, de s'occuper

de ses clients, ce n'était point ce qui l'inquiétait alors. Non! sa

femme était gravement malade, à ce brave homme, et il n'y avait point

de médecin dans le pays. Or, en faire venir un de Trébizonde, c'eût

été bien cher pour un pauvre hôtelier!

Il s'ensuivit donc que le seigneur Kéraban, aidé en cela par son ami

Van Mitten, crut devoir faire l'office de «hakim» ou docteur, et

prescrivit quelques drogues très simples, qu'il serait facile de

trouver à Trébizonde.

«Qu'Allah vous protège, seigneur! répondit le regardant époux de

l'hôtelière, mais, ces drogues, qu'est-ce qu'elles pourront bien me

coûter?

--Une vingtaine de piastres, répondit Kéraban.

--Une vingtaine de piastres! s'écria l'hôtelier. Eh! pour ce prix là,

j'aurais de quoi m'acheter une autre femme!»

Et il s'en alla, non sans remercier ses hôtes de leurs bons conseils,

dont il entendait bien ne point profiter.

«Voilà un mari pratique! dit Kéraban. Vous auriez dû vous marier dans

ce pays-ci, ami Van Mitten!

--Peut-être!» répondit le Hollandais.

A cinq heures du soir, les voyageurs faisaient halte pour dîner à la

bourgade de Surmenèh. Ils en repartaient à six, dans l'intention

d'atteindre Trébizonde avant la fin du crépuscule. Mais il y eut

quelque retard: une des roues de l'araba vint à se rompre à deux

lieues de la ville, vers les neuf heures du soir. Force fut donc

d'aller passer la nuit dans un caravansérail, élevé sur la

route,--caravansérail bien connu des voyageurs qui fréquentent cette

partie de l'Asie Mineure.

Kéraban-Le-Têtu, Volume II · 第 5 / 20 题