COURTET et DECORSE s’embarquèrent à Bordeaux sur la _Ville d

[Illustration]

=L’Afrique Centrale

Française=

[Illustration : Aug. CHEVALIER.

_L’Afrique Centrale française._

_PRIEUR & DUBOIS_

MOHAMMED SENOUSSI

Sultan du Dar Kouti]

=Mission Chari-Lac Tchad=

1902-1904

* * * * *

=L’Afrique Centrale

Française=

RÉCIT DU VOYAGE DE LA MISSION

PAR

=AUGUSTE CHEVALIER=

DOCTEUR ÈS-SCIENCES

CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR

* * * * *

APPENDICE PAR

MM. PELLEGRIN, GERMAIN, COURTET, PETIT

BOUVIER, LESNES, DU BUYSSON, SURCOUF

[Décoration]

PARIS

AUGUSTIN CHALLAMEL, ÉDITEUR

17, RUE JACOB, 17

Librairie Maritime et Coloniale

* * * * *

1907

INTRODUCTION

* * * * *

Lorsque, au commencement de 1901, je préparais une expédition

scientifique pour aller au cœur de l’Afrique après d’illustres

devanciers tels que BARTH, NACHTIGAL, SCHWEINFURTH, glaner des documents

et recueillir des observations relatives à la géographie et aux sciences

naturelles, j’étais déjà un Africain.

Trois années plus tôt, simple étudiant au Muséum d’Histoire Naturelle de

Paris, préparant mon doctorat es-sciences, des circonstances tout à fait

imprévues et aussi une passion profonde pour la recherche et l’étude des

plantes nouvelles que les années n’ont point ralentie, m’avaient amené

au centre du Soudan français.

En 1898, le général DE TRENTINIAN qui, à ses fonctions de Commandant des

troupes de l’Afrique Occidentale, joignait celle de Lieutenant

gouverneur du Soudan français, avait voulu faire succéder à la période

de conquête et d’occupation militaire stérile, une ère de paix féconde.

Avant d’attirer les commerçants dans l’immense bassin du Niger français

et de substituer l’administration civile à l’administration militaire

provisoire, DE TRENTINIAN avait tenu à faire inventorier par des

spécialistes les ressources naturelles de la colonie, déterminer la

nature du sol et même faire connaître en France, par des écrivains et

des artistes, les beautés et les richesses du pays afin d’y attirer des

hommes et des capitaux.

J’eus le bonheur de faire partie de cette mission, chargé surtout du

recensement de la flore, de l’inventaire des produits de l’agriculture

et des forêts. Parti sans enthousiasme et après avoir obtenu la promesse

formelle du général que je ne resterais pas plus de 3 ou 4 mois au

Soudan, je sollicitai dès que je fus sur les lieux la faveur de voir

prolonger ma mission et de poursuivre dans toute l’étendue de nos

possessions de l’Afrique Occidentale des recherches qui m’avaient

enthousiasmé dès le jour de mon débarquement. Non seulement l’étude de

la flore africaine allait me passionner désormais, mais tout ce qui

pouvait jeter quelque lumière dans mon esprit sur la vie des peuples

primitifs que je voyais pour la première fois, sur leur histoire, sur

leur organisation sociale, tout ce qui pouvait m’éclairer sur les

productions naturelles de ces pays si différents des nôtres, sur les

quelques rares problèmes géographiques qui restaient encore à résoudre,

en un mot tout ce qui pouvait aider à soulever quelque coin du voile des

ténèbres de l’Afrique fut désormais l’unique ambition de ma vie. Sur un

itinéraire de plus de 8000 kilomètres, je parcourus pendant 17 mois, de

Novembre 1898 à Mars 1900, les régions très diverses de notre empire

Sénégal-Soudan.

L’année 1899, que je passai tout entière au Soudan à travers la brousse,

m’arrêtant seulement dans les rares postes éparpillés sur les routes de

caravanes, ou dans les camps de tirailleurs où je trouvais toujours

l’hospitalité la plus cordiale et l’aide la plus dévouée, restera dans

mes souvenirs l’époque la plus heureuse de ma vie.

J’ai eu pendant cette période la bonne fortune de faire l’apprentissage

de la vie coloniale à la première école d’exploration du monde, parmi

ces corps d’élite de l’Artillerie et de l’Infanterie de marine qui ont

formé plus tard les troupes coloniales.

Le Soudan était alors leur principal champ d’action. Il était la

pépinière où se sont formés la plupart des hommes de volonté auxquels la

France doit son Empire colonial. En vivant pendant des mois au milieu

d’eux j’ai appris à vouloir et à savoir aller de l’avant, et cela a été

tout le secret de la réussite de la mission que j’ai dirigée plus tard.

Les documents scientifiques que j’ai recueillis au cours de cette longue

chevauchée ne firent qu’exalter ma passion pour les études africaines.

En novembre 1899, je rentrais du Sénégal en suivant la pénible route

d’étapes, aujourd’hui remplacée par le chemin de fer du Niger à Kayes.

Je voyageais en compagnie de quelques officiers qui revenaient en France

au terme de leur séjour colonial. A Billy sur le Haut-Sénégal une

cruelle nouvelle nous fut annoncée. Un laconique télégramme Havas

apprenait le massacre récent de la mission BRETONNET dans le Moyen-

Chari. La plupart de mes compagnons avaient des camarades dans cette

expédition. Le premier moment de tristesse passé, tous décidèrent que

dès leur retour en France, ils feraient des démarches pour se faire

envoyer en Afrique centrale venger leurs amis. Aussi bien le vieux

Soudan militaire venait d’être disloqué. Ils rentraient la mort dans

l’âme croyant n’avoir plus rien à faire.

« Vous viendrez avec nous au Tchad, me dit l’un d’eux ? — Pourquoi pas,

lui répondis-je. » Et dès cet instant toutes mes pensées se

concentrèrent vers ce projet qu’à la vérité je croyais encore devoir

être d’une lointaine exécution.

Mon séjour en Afrique se prolongea encore de quelques mois par un voyage

à travers les régions les moins connues du Sénégal en vue de réunir des

collections pour l’Exposition Universelle de 1900.

De retour en France je me mis aussitôt à l’étude rapide des matériaux

que j’avais rapportés, de manière à avoir ma liberté d’action le plus

tôt possible. Les recherches dans la brousse étaient devenues pour moi

d’un attrait irrésistible. La vie calme au fond d’un laboratoire devant

un microscope que j’avais rêvée autrefois me pesait désormais. Je

suivais avec anxiété les événements qui s’accomplissaient au centre de

l’Afrique, ils se succédèrent avec rapidité. Nous apprîmes

successivement la concentration au sud du Tchad des trois missions,

GENTIL, FOUREAU, JOALLAND-MEYNIER après de tragiques aventures ; la

bataille de Koussri qui anéantissait l’empire de Rabah et plaçait sous

la domination française le bassin du Tchad. Puis FOUREAU rentra en

France après avoir accompli le très long et pénible voyage qui reliait

Alger au Congo par Zinder et le Tchad. Enfin le 25 février 1901, GENTIL

lui-même était de retour. Je songeai d’abord à me faire présenter par un

ami, mais à quoi bon. Il serait toujours temps de le faire intervenir.

J’écrivis donc à GENTIL sans me recommander de personne en lui disant

que j’étais prêt à continuer, sous ses ordres, la besogne que j’avais

commencée au Soudan avec le général DE TRENTINIAN, et en réponse je

reçus la lettre suivante :

Paris, le 26 mars 1901.

MONSIEUR,

Je pense comme vous qu’à l’œuvre de conquête et d’organisation d’un pays

doit succéder l’étude des ressources naturelles du pays, base d’une

exploitation rationnelle.

J’ai déjà demandé au Ministre l’envoi d’un spécialiste chargé de se

rendre compte sur place de produits divers qui pourront faire l’objet

d’un commerce rémunérateur, en particulier les gommes et les

caoutchoucs. Je serais donc très heureux de m’entretenir avec vous sur

ce point et sur votre envoi dans le territoire militaire du Tchad.

Veuillez, etc....

C’était tout ce que je désirais et dès lors j’eus l’espoir que l’œuvre

dont j’avais conçu le projet depuis plus d’une année allait s’accomplir.

Cependant plus d’une année devait encore s’écouler avant qu’elle pût

être mise à exécution. Désireux de m’entourer de quelques collaborateurs

pour embrasser un champ d’études plus vaste, la principale difficulté

était de trouver la somme relativement élevée permettant d’équiper la

mission et d’assurer sa marche pendant deux années.

Durant ce laps de temps, je fis, en normand obstiné, appel à l’appui de

tous ceux qui pouvaient me soutenir. Je dois dire que ce ne fut point en

vain. Je n’oublierai jamais les précieux encouragements que je reçus des

plus hautes personnalités du monde scientifique et colonial pour

lesquels j’étais alors un inconnu et qui ont bien voulu m’honorer par la

suite de leur amitié.

En même temps que M. E. GENTIL, M. BINGER, directeur de l’Afrique au

Ministère des Colonies, nous avait assuré de tout son bienveillant

concours. Il en fut de même de M. GUY, chef du bureau des Missions au

Ministère des Colonies. A l’Instruction publique le même accueil

bienveillant nous fut fait de la part de M. LIARD, alors directeur de

l’Enseignement supérieur et M. DE SAINT-ARROMAN, chef du bureau des

Missions. De leur côté M. EDMOND PERRIER, directeur du Muséum et M. le

Dr HAMY, professeur au même Établissement et membre de l’Académie des

Inscriptions et Belles-Lettres, voulurent bien nous assurer de leur haut

patronage.

La plupart de nos compatriotes dont le nom est lié à la pénétration

africaine : SAVORGNAN DE BRAZZA, F. FOUREAU, C. MAISTRE et quantité

d’autres explorateurs nous guidèrent aussi de leurs conseils avec une

sollicitude que je n’oublierai point.

A l’étranger, G. SCHWEINFURTH, le vénérable doyen des explorateurs

africains, qui avait parcouru 38 ans plus tôt la région du Bahr el

Ghazal, confinant au Dar Banda où je devais me rendre, eut l’extrême

amabilité de m’inviter à aller passer plusieurs jours à Berlin pour me

montrer les riches collections qu’il avait rapportées de son voyage au

cœur de l’Afrique et me donner des indications qui m’ont été par la

suite de la plus grande utilité.

Tant de précieux appuis devaient enfin permettre de constituer la

mission au commencement de 1902, successivement la Commission et le

Bureau des Missions du Ministère de l’Instruction publique, le Bureau du

Ministère des Colonies, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,

le Muséum d’Histoire naturelle accueillirent favorablement la demande de

mission que je leur avais adressée. La Société de Géographie de son côté

nous appuya de toute son autorité.

Enfin le 12 avril 1902, M. GEORGE LEYGUES, ministre de l’Instruction

publique, signait l’arrêté constituant la mission scientifique Chari-

Lac-Tchad et quelques semaines plus tard, M. DOUMERGUE, ministre des

Colonies, donnait aussi son approbation à la mission et en acceptait la

surveillance.

Le programme que nous avions à remplir était très vaste : Nous devions

étudier les productions agricoles et forestières de l’Afrique centrale,

la faune, la flore, la constitution géologique, puis l’état social des

indigènes que des traités ont placés sous le protectorat de la France,

enfin explorer des contrées nouvelles comprises dans la sphère

d’influence française au bassin du Tchad. Le Ministère des Colonies nous

chargeait spécialement d’étudier tous les problèmes intéressant

l’agriculture et le commerce de notre nouvelle colonie. Sur ce sujet,

les instructions suivantes me furent remises avant mon départ :

En ce qui concerne les études d’ordre économique qui font partie de

votre programme et qui intéressent plus particulièrement mon

Département, vous aurez en premier lieu à vous préoccuper de la création

d’un jardin d’essais sur l’emplacement où cet établissement vous

paraîtra devoir rendre le plus de services. Je vous signale en

particulier, les points de Fort-de-Possel, de Fort-Sibut et de Fort-

Crampel, comme répondant le mieux d’après l’avis de M. GENTIL aux

conditions exigées par cette création.

Vous aurez également à examiner les cultures principales auxquelles le

nouveau jardin d’essais devra dès l’abord apporter tous ses soins. La

culture des diverses plantes à caoutchouc que produit la région,

l’acclimatement des légumes et des fruits d’Europe, la culture des

fruits tropicaux présentent à ce point de vue une importance

primordiale.

Vos recherches devront ensuite porter sur l’étude générale des plantes à

caoutchouc et s’étendre aux essences d’arbres divers produits dans la

région comprise entre Fort-de-Possel, Fort-Crampel et Bahr-Sara. Il est

important que vous vous rendiez compte des procédés à employer pour

l’exploitation et la coagulation du latex. Il y aura lieu de remettre un

certain nombre de plants aux indigènes (chefs) et de leur enseigner la

façon la plus pratique de récolter le caoutchouc. Quelques essais ont

été faits dans ce sens par l’administration locale, ils ont été suivis

d’un certain succès, mais j’ai pensé que des procédés plus scientifiques

et plus spéciaux à la culture et à la récolte du caoutchouc pourraient

être indiqués avec fruit aux indigènes de la région. Il vous

appartiendra de procéder à cette nouvelle tentative.

En troisième lieu il importe de déterminer la composition du sol au

point de vue minier et minéralogique :

_a_) de la région montagneuse comprise entre le Haut-Chari ou Bamingui

et le pays de Senoussi ainsi que les massifs des M’Bras ;

_b_) de la région montagneuse des Niellims ;

_c_) de la région comprise entre les Monts de Gamkoul et les monts de

Guéré à la frontière du Ouadaï.

En dehors de ces points spéciaux vous devrez vous attacher d’une manière

générale à reconnaître toutes _les ressources économiques_ de la région

du Chari et du Tchad. C’est en vue du _développement commercial_ et

_industriel_ de nos nouvelles possessions que M. le commissaire du

Gouvernement au Chari a insisté sur l’importance de la mission que vous

allez accomplir, c’est dans le même but que le Département a pris sa

part des dépenses qui doivent vous incomber.

Les crédits, grâce auxquels la marche de la mission fut assurée et qui

ont permis au retour de l’expédition d’entreprendre les premiers travaux

et les premières publications, avaient des provenances différentes :

1o Chapitre des Missions scientifiques du Ministère de l’Instruction

publique ;

2o Chapitre des Missions du Ministère des Colonies ;

3o Budget local du Congo français ;

4o Subvention du Muséum d’Histoire Naturelle, prélevée sur les fonds

destinés aux voyageurs naturalistes ;

5o Subvention de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres

(Fondation Benoit-Garnier) ;

6o Concours du Ministère de la Guerre prenant à sa charge à notre retour

la solde des officiers attachés à la mission pendant l’élaboration des

rapports qu’ils ont fournis.

La Société de Géographie de Paris nous a, d’un autre côté, apporté son

généreux concours. Le 30 mars 1905 elle nous décernait le prix JEAN

DUCHESNE-FOURNET[1] composé d’une somme de 6.000 francs utilisée pour la

présente publication.

En possession des fonds qui devaient assurer la marche de la mission, il

me restait à y attacher des collaborateurs pour coopérer à la

réalisation du programme que j’avais offert de remplir au Gouvernement,

au Muséum d’Histoire Naturelle et à l’Institut.

A la vérité, ces collaborateurs étaient trouvés depuis longtemps ; je

les avais rencontrés soit sur les routes d’Afrique, soit au Laboratoire

Colonial du Muséum créé depuis peu par M. EDMOND PERRIER et à

l’installation duquel j’avais coopéré dès le début.

Le second de la mission, M. HENRI COURTET, officier d’administration de

1re classe d’artillerie coloniale, joignait à ses connaissances

techniques une expérience des contrées tropicales de près de quinze

années passées dans presque toutes nos colonies. Partout où il avait

séjourné, il s’était intéressé aux problèmes économiques et avait acquis

sur ces questions un jugement d’une sûreté et d’une précision

remarquables. Comme dessinateur et comme topographe il devait rendre en

outre de très grands services à la mission.

Je demandai ensuite la collaboration du Dr J. DECORSE, aide-major de 1re

classe de l’armée coloniale, correspondant du Muséum, qui devait plus

spécialement réunir des collections et des documents relatifs à la

faune, à l’anthropologie et à l’ethnographie. DECORSE venait de

séjourner près de trois années consécutives à Madagascar, principalement

dans la partie si intéressante du Sud de l’île où il avait recueilli de

très belles collections entomologiques. Il en était revenu avec une

ardente vocation d’explorateur.

Il nous fallait encore la collaboration d’un praticien expérimenté très

au courant des cultures tropicales et ayant déjà donné des preuves de

son zèle en introduisant ailleurs des plantes utiles. Nous avions vu à

l’œuvre au Soudan VINCENT MARTRET qui remplissait ces conditions. Il

était en congé en France au moment où la mission s’organisait ; je lui

proposai de le prendre comme chef de culture et il accepta avec

enthousiasme. Le travail qu’il a fourni pendant la mission a été

considérable et il a malheureusement payé de sa vie, dès son retour en

France, les efforts qu’il avait dépensés pour l’accomplissement de la

tâche qui lui avait été confiée.

Le 18 juillet 1902, la mission arrivait à Brazzaville. Son séjour en

cette région fut consacré à l’étude des plantes fournissant le

caoutchouc du Congo français. Le résultat le plus important consigné

dans trois notes publiées aux _Comptes-rendus de l’Académie des

sciences_ fut la découverte de deux espèces de _Landolphia_ nains

fournissant par leurs racines le _caoutchouc des herbes_ jusqu’alors

inexploité. A son retour à Brazzaville, un an et demi après, la mission

eut la satisfaction de constater qu’une usine s’était installée pour

l’exploitation de cette richesse nouvelle.

Au cours de la montée du vapeur se rendant dans le Haut-Oubangui, les

divers arrêts furent consacrés à l’étude de la flore et de la faune de

la grande forêt vierge de l’Afrique équatoriale. Dans l’Afrique

intérieure, cette forêt est plus étroite qu’on ne l’avait pensé : au Sud

elle commence vers le deuxième degré de latitude sud et au Nord elle

s’arrête par 3° 45′ près du confluent de l’Oubangui et de la Lobaï. Sous

un dôme imposant croissent en grand nombre des richesses végétales

inexploitées : grandes lianes à caoutchouc du genre _Landolphia_ et

surtout le _Kickxia_ ou _Funtumia elastica_, l’arbre à caoutchouc

africain par excellence, des caféiers sauvages, des copaliers, des

kolatiers, des arbres à teintures, etc...

Le 2 septembre, en plein hivernage, nous parvenions à Fort-de-Possel à

l’entrée du territoire du Tchad et presque aussitôt MARTRET installait

un Jardin d’essais à Fort-Sibut. Ce Jardin a ensemencé ou multiplié

environ 460 espèces de plantes utiles, la plupart offertes gracieusement

par la maison VILMORIN-ANDRIEUX, le MUSÉUM, le JARDIN COLONIAL DE

NOGENT, etc... Si les essais n’ont pas tous réussi, en revanche on peut

considérer comme acclimatés le Mandarinier, le Bananier de Chine, le

Papayer à gros fruits du Mexique, diverses variétés améliorées de

Manguiers, un certain nombre de plantes ornementales, le Céara, pour ne

citer que ceux-là.

Aussitôt les pluies terminées, commencèrent nos voyages à travers les

territoires du Tchad. Ils se sont déroulés pendant quinze mois. Environ

500 lieues des sentiers parcourus étaient pour la première fois foulés

par des blancs.

Les études les plus intéressantes furent faites dans les trois contrées

suivantes :

1o Les Etats du Sultan Senoussi où je séjournai en compagnie de COURTET

afin de rayonner dans la région du Dar Fertit à la limite des trois

bassins du Chari, de l’Oubangui et du Nil, dans les marais du Mamoum

considérés à tort par les caravaniers Arabes comme un grand lac

comparable au Tchad, enfin dans une partie du Dar Rounga et du Dar Kouti

où CRAMPEL fut assassiné en 1891 sur les bords du Djangara.

2o La région du lac Iro, que nous fûmes les premiers à approcher et à

contourner, ce qui nous permit de constater que le Bahr Salamat ne s’y

jette pas comme l’avait affirmé NACHTIGAL, mais passe quelques

kilomètres plus au sud.

Dans cette région après être entrés en rapport avec la peuplade lacustre

des Goullas je découvris une nation Sara orientale différente des Saras

de l’ouest que CASIMIR MAISTRE avait le premier signalés. COURTET

retourne à Fort Archambault et je poursuis un itinéraire en zig-zags à

travers le sud du Dékakiré dans un pays couvert de pics granitiques sur

lesquels vit une peuplade de troglodytes (Noubas) qui m’amena dans la

capitale de l’Alifa Korbol, chez lequel se trouvait en expédition

Gouarang, le sultan du Baguirmi qui m’invita, comme l’avait fait

précédemment Senoussi, à parcourir ses Etats.

3o Je continuai mon chemin vers le Dar-el-Hadjer (pays des rochers) ou

pays des Koukas situé à l’est du Tchad.

Grâce à l’appui du sultan Gaourang, à celui de Bayour, l’ancien chef de

guerre du sultan Acyl, ex-prétendant au trône du Ouadaï et à l’aide des

moyens fournis amicalement par le capitaine JACQUIN, commandant la

batterie du Tchad, et le lieutenant LEBAS, chef du poste de spahis de la

frontière du Ouadaï, je pus étudier la région peu connue située entre le

lac Fittri et le sillon du Bahr-el-Ghazal. Dans cette région, la

présence de nombreuses pierres polies révéla que l’homme néolithique

avait vécu près des pics rocheux à l’époque où le Chari, au lieu de se

jeter dans le Tchad actuel, s’en allait par le Bahr-el-Ghazal au cœur du

Sahara et peut-être à la Méditerranée. Les dépôts lacustres remontant

probablement au tertiaire, ont en certains endroits plus de 50 mètres

d’épaisseur. D’autre part des blocs de « Sedd » contenant des débris

fossiles de roseaux et d’épais dépôts de coquilles lacustres trouvés à

l’est du Kanem, en pleine zone désertique, confirment l’hypothèse émise

par NACHTIGAL sur la grande extension ancienne du lac Tchad. Le grand

lac était le point terminus de notre expédition, je dus revenir en hâte

vers le sud en remontant tout le cours du Chari, et à Fort-Lamy je

retrouvai DECORSE.

A Fort-Sibut je retrouvai MARTRET, il avait transformé en un vaste

jardin la brousse inculte.

COURTET nous attendait déjà sur l’Oubangui avec la majeure partie des

collections. Enfin peu de temps après mon arrivée à Brazzaville avec

COURTET et MARTRET arrivait aussi DECORSE et la mission se retrouvait au

complet.

Elle rentrait en France le 21 février 1904.

Cette introduction est encore incomplète car il me reste à parler d’un

autre collaborateur M. SION, agrégé de Géographie. M. SION a bien voulu

me prêter son concours dévoué et désintéressé pour la coordination des

divers éléments de ce livre et la rédaction de certaines parties ; je

lui adresse à ce sujet mes sincères remerciements.

[Illustration : Mission Chari-Lac Tchad (1902-1904)

L’AFRIQUE CENTRALE FRANÇAISE

Croquis des Itinéraires suivis par la Mission

ENTRE L’OUBANGUI ET LE LAC TCHAD]

[Note 1 : La donation faite à la Société de Géographie par M. DUCHESNE-

FOURNET et ses deux enfants date du 29 juin 1904. Elle alimente un prix

de 6.000 fr. décerné tous les deux ans à un explorateur français ayant

le plus contribué soit à notre expansion coloniale ou au développement

de l’influence française, soit à la mise en valeur du domaine colonial

au point de vue économique ou au point de vue du développement de nos

relations commerciales. Il y aurait lieu alors d’utiliser ces fonds soit

par une bourse de voyage, soit pour la publication des résultats d’une

exploration répondant aux conditions ci-dessus énumérées.]

=L’AFRIQUE CENTRALE FRANÇAISE=

* * * * *

CHAPITRE I

LA ROUTE DE L’AFRIQUE CENTRALE

I. De Bordeaux à Brazzaville. — II. Etudes botaniques autour de

Brazzaville. Le caoutchouc des herbes — III. De Brazzaville à Bangui.

* * * * *

I. — DE BORDEAUX A BRAZZAVILLE

A l’encontre de la plupart des explorateurs je n’allongerai point cette

relation du récit détaillé de notre traversée et de la description des

points de la côte où notre paquebot fit escale.

J’ai visité plus tard une partie de ces escales, j’ai appris à me défier

des impressions notées en passant sur ces villes dont plusieurs ont un

passé séculaire et dont les autres comme Conakry, Grand-Bassam, Cotonou,

Libreville, Loango, bien que plus récentes, sont cependant très connues

par suite de l’importance qu’elles ont acquise dans ces dernières

années.

COURTET et DECORSE s’embarquèrent à Bordeaux sur la _Ville de Maceio_,

le 15 juin 1902. J’étais parti le mois précédent emmenant avec moi

MARTRET et nous nous étions arrêtés au Sénégal pour recueillir dans les

principaux jardins les plantes utiles que nous voulions transporter au

centre de l’Afrique pour les y acclimater. Je n’oublierai point ni

l’extrême bienveillance avec laquelle M. le Gouverneur-Général ROUME

facilita nos recherches ni les encouragements que nous reçûmes de la

part de tous les fonctionnaires qui le secondèrent dans la

réorganisation de l’Afrique Occidentale Française qui venait d’être

constituée sur de nouvelles bases.

Le 21 juin _la Ville de Macéio_ passait en rade de Dakar. Nous nous

rejoignîmes à bord tous les quatre. J’emmenais pour tout personnel

indigène deux Sénégalais : l’un, Moussa Ndiaye, comme préparateur,

l’autre comme cuisinier. Nous emportions deux tonnes de bagages. Plus de

la moitié de nos caisses renfermaient exclusivement du matériel

scientifique, des récipients pour les collections, un énorme stock de

papier destiné à sécher les plantes, de la papeterie.

Une de nos caisses était entièrement remplie de livres les plus

importants, relatifs aux régions que nous allions visiter :

SCHWEINFURTH, _Au cœur de l’Afrique_ ; BARTH (l’édition allemande et la

traduction française) ; C. MAISTRE, _A travers l’Afrique centrale_ ;

GENTIL, _La Chute de l’empire de Rabah_ ; FOUREAU, _D’Alger au Congo par

le Tchad_ ; BENTHAM, _Flora nigritana_ ; OLIVER et THYSELTON-DYER,

_Flora of tropical Africa_ (les 6 volumes alors publiés), etc. Deux ans

plus tard j’ai eu la joie de les rapporter presque tous intacts. Ils

furent pendant toute notre chevauchée d’agréables compagnons, auxquels

je sais gré de m’avoir délivré l’esprit des préoccupations irritantes

qui conduisent parfois à la « Soudanite ». Plus d’une fois, le corps

brisé et les nerfs tendus, j’ai retrouvé le calme en faisant, aidé de

ces livres, la détermination d’une plante. Le naturaliste a ainsi, dans

la brousse, des moyens de se reposer l’âme qui ne sont pas à la portée

des autres mortels.

Sur le paquebot qui nous emportait voyageaient aussi une quinzaine

d’officiers allant relever des camarades au territoire militaire du

Tchad. Tous se rendaient en Afrique centrale pour la première fois, à

l’exception du Dr ALLAIN dont la courageuse intrépidité à l’attaque de

Kouno comme à la bataille de Koussri n’est ignorée que de lui. Le Dr

ALLAIN évite toute allusion à ces événements, où il a joué un si noble

rôle, mais quand on le questionne sur la vie de brousse, il ne s’arrête

plus ; il parle du Chari avec l’enthousiasme d’un apôtre, il l’aime

passionnément et ses avis nous furent particulièrement précieux.

Le 14 juillet de grand matin nous entrions dans le fleuve Congo. On n’en

découvre point d’abord les rives tant l’embouchure est large. A Banane

tout près de la mer il mesure 28 kilomètres de large et on a calculé que

son débit était de 50.000 à 70.000 mètres cubes à la seconde, soit 140

fois plus important que celui du Rhône.

Peu à peu, au fur et à mesure que nous remontons, la terre ferme se

précise : on aperçoit d’abord la ligne sombre des palétuviers, un peu

plus loin de véritables berges apparaissent, et la grande savane sans

fin avec de hautes graminées, et çà et là un palmier de Guinée _Hyphæne

guineensis_ étale son uniformité.

Enfin des reliefs font leur apparition, des croupes arrondies et toutes

dénudées ou semées de rares baobabs surgissent à l’horizon. Ces

mamelons, élevés parfois d’une centaine de mètres sur le pays

environnant, sont coupés de ravins profonds dont la présence est révélée

par des lignes verdoyantes descendant le long des thalwegs. Nous passons

sans nous arrêter devant Boma, poste de l’Etat indépendant du Congo. Ses

larges avenues, ses promenades plantées d’arbres, donnent l’impression

d’une ville européenne. Le paquebot continue à s’enfoncer dans

l’intérieur, le pays prend un aspect très montagneux, extrêmement

pittoresque. Quelques bancs de rochers commencent à encombrer le lit du

fleuve. Enfin de véritables rapides arrêtent la navigation. Nous sommes

à Matadi et nous y débarquons le 15 juillet au matin. La seule raison

d’être de cette ville est sa position au point terminus de la navigation

et à la tête de ligne du chemin de fer. Construite en toute hâte, au

milieu des rochers, dans des conditions aussi peu hygiéniques que

possible, elle laisse la plus détestable impression à tous les Français

qui sont obligés d’y séjourner, malgré l’obligeance des fonctionnaires

du chemin de fer belge.

« Ce chemin de fer est l’œuvre maîtresse du Congo indépendant, celle qui

a demandé le plus de volonté, de ténacité, où fut dépensé le maximum

d’efforts personnels. C’est grâce à elle que l’État a pu se développer

au lieu de crever des richesses accumulées impossibles à exporter. On

peut affirmer qu’en dotant l’État de ce merveilleux moyen de transport,

le colonel THYS fut un des fondateurs de la colonie. Il n’est que juste

de lui rendre cet hommage, car c’est à sa patience inlassable, à son

énergie et à sa foi prévoyante que l’on doit la réussite de

l’entreprise[2]. » La voie ferrée, qui se continue pendant 400

kilomètres à travers une véritable Suisse africaine, a exigé un grand

nombre de travaux d’art et a coûté environ 70 millions. Elle est

entièrement l’œuvre du colonel THYS qui en présenta le projet dès 1887.

Les premiers travaux de terrassement furent commencés en mars 1890, mais

ce n’est que 8 ans plus tard, en mars 1898, que la locomotive arriva au

Stanley-Pool. Actuellement la Compagnie fait plus de un million de

recettes par mois. Non seulement elle draine tous les produits de

l’intérieur du Congo belge, mais elle est aussi l’unique voie d’accès

actuellement pratiquable pour accéder dans le moyen Congo, dans la

Sangha, dans l’Oubangui et dans les territoires du Tchad.

Autrefois les Français, pour se rendre à Brazzaville, étaient obligés de

s’arrêter à Loango où le transbordement et le débarquement des bagages

étaient souvent très pénibles. Les charges étaient alors prises par des

porteurs loangos et transportées en suivant des sentiers de brousse

coupant la grande forêt du Mayombe, jusqu’au poste créé par DE BRAZZA au

bord du Stanley-Pool et qui est devenu la capitale du Congo français. Ce

voyage durait environ un mois ; il était très pénible pour les Européens

et surtout pour les porteurs indigènes dont un grand nombre mouraient à

la tâche. Aujourd’hui on accède à Brazzaville par la voie du Congo

belge ; la traversée de Loango à Matadi dure trois jours et le voyage en

chemin de fer de Matadi à Kinshassa deux jours. On se rend ensuite sur

la rive française du Pool en moins d’une heure. La construction de la

voie ferrée belge a donc permis de réaliser, même pour nous Français, de

grandes économies, de temps, d’argent et surtout de vies humaines. La

construction en territoire français d’un railway joignant la côte du

Gabon au Congo navigable, soit par l’Ogôoué et l’Alima, soit par le

Kouilou-Niari, eût été sans doute moins pénible et moins coûteuse, mais

malheureusement nos financiers et nos hommes d’État n’écoutèrent point

le cri d’alarme jeté par DE BRAZZA dès 1886, ou bien ils ne surent

s’entendre. Si cette voie avait été construite avant la réussite de

l’œuvre du colonel THYS, c’est en traversant nos possessions que les

richesses de l’Afrique centrale déboucheraient aujourd’hui à la mer, et

depuis longtemps notre Congo serait sorti du marasme économique où il

est malheureusement encore plongé.

Le 17 août au matin, la mission Chari-Tchad au complet montait en wagon.

Le voyage que l’on effectue ainsi est délicieux même pour les touristes

les plus exigeants. Le train marche assez lentement pour qu’on puisse

admirer les paysages qui sont parmi les plus beaux que je connaisse en

Afrique : il franchit des torrents mugissants ; suspendu parfois en

corniche il côtoie des précipices ; il contourne des montagnes dénudées

en cette saison ou crevassées par des ravins remplis d’arbres enlacés de

lianes. Parfois les quartzites blanchâtres miroitent au soleil ; parfois

aussi à proximité des rivières la voie passe entre des dômes de verdure

et des avalanches de plantes volubiles fleuries dégringolent en longs

festons du haut des arbres et pendent jusqu’au ras du sol. Mais, en

général, quel pays pauvre ! Presque partout des pierres, des rochers, un

sol ingrat. En cette saison sèche, les herbes sont brûlées ; les chèvres

même trouveraient difficilement à vivre. Presque pas d’habitants ; les

villages indigènes sont excessivement rares.

En contemplant ces montagnes que les ingénieurs ont dû en mainte place

attaquer à la mine, on comprend que cette œuvre a été un travail

d’Hercule. Les nombreuses tombes d’Européens disséminées çà et là le

long de la voie attestent encore les sacrifices qu’il a fallu faire. Les

cadavres des indigènes morts à la tâche n’ont pas laissé de traces, mais

c’est par milliers que des existences ont été sacrifiées. Nos sujets de

l’Afrique occidentale ont joué un grand rôle comme surveillants, contre-

maîtres, ouvriers d’art ou simples manœuvres. Beaucoup d’engagés à Dakar

ont perdu la vie à cette besogne, c’est grâce à l’endurance au travail

des autres, qu’enfin la construction a pu être achevée. « Sans les

Sénégalais le chemin de fer du Congo belge n’aurait jamais été

construit ! » ai-je entendu répéter bien des fois par d’anciens chefs de

chantiers, meilleurs juges que personne.

Un coup de sifflet prolongé : nous arrivons à Toumba (kilomètre 187). On

doit passer la nuit dans ce misérable campement, sorte de caravansérail

où les voyageurs s’entassent dans d’affreuses cases en planches décorées

du nom d’hôtels. Dans la soirée nous avons le temps de faire une

excursion dans la brousse. Je suis un peu surpris de retrouver là vers

4° S. des paysages, des aspects de végétation presque identiques à ceux

du Soudan. Parmi les arbustes rabougris qui caractérisent la flore de la

brousse, beaucoup sont les mêmes dans l’une et l’autre région :

_Gardenia Thunbergia_, _Sarcocephalus esculentus_, _Crossopteryx

febrifuga_, _Anona senegalensis_. Dans un pli de terrain nous

rencontrons l’épaisse et haute végétation des galeries avec des arbres

de plus de 40 mètres tout enlacés de lianes.

Parmi ces lianes notons l’existence du _Landolphia Klainii_ Pierre

portant à cette époque de gros fruits ronds, quelques-uns de la grosseur

d’une tête d’enfant. Certaines de ces lianes ont été entaillées et

exploitées avec tant d’acharnement que les branches sont mortes.

L’écorce se détache sous la pression des doigts et en la brisant on

constate qu’elle renferme une grande quantité de caoutchouc qui s’étire

en longs fils élastiques. Généralement de nouvelles repousses sont nées

sur les souches mutilées, mais il est impossible de fixer l’époque à

laquelle ces nouvelles tiges seront en état d’être exploitées. — Pendant

que COURTET recueille des fruits pour les dessiner, je suis amené à

constater le procédé curieux par lequel cette plante effectue sa

dissémination.

A maturité, le fruit de cette liane, comme celui de tous les

_Eulandolphia_, est constitué par un exocarpe formé de sclérites très

résistantes serrées les unes contre les autres et enveloppant

hermétiquement les parties parenchymateuses internes et les graines au

nombre de 20 à 70. Cette carapace indéhiscente est seulement interrompue

dans la partie qui correspond à l’insertion du pédoncule et délimite une

aire circulaire de 1 centimètre de diamètre environ. Lorsque le fruit,

arrivé à maturité dans la saison sèche (ordinairement dans le courant de

juillet au Bas-Congo), se détache par suite de son propre poids et tombe

sur le sol de la forêt, la petite zone circulaire est vite attaquée par

les insectes. Les larves des termites (ou fourmis blanches), qui n’ont

pu attaquer le sclérenchyme trop résistant, pénètrent à l’intérieur du

fruit par l’ouverture. Elles dévorent toutes les parties

parenchymateuses et notamment la pulpe acidulée qui entoure chaque

graine. En même temps elles transportent de la terre humide à

l’intérieur du fruit. Les graines qui n’ont pas été attaquées à cause de

leur albumen corné qui protège l’embryon se trouvent ainsi environnées

d’une espèce de boue dans laquelle elles germent en quelques jours. Les

jeunes plantes enfermées dans une chambre close s’étiolent et leur

tigelle s’allongeant démesurément se recourbe plusieurs fois sur elle-

même à l’intérieur de la cavité. Parfois l’extrémité d’une jeune tige

parvient à sortir par l’ouverture correspondant à l’insertion du

pédoncule, mais le plus souvent les plantules demeurent enfermées dans

la cavité exocarpique jusqu’à ce que les agents atmosphériques ou les

animaux aient brisé la carapace scléreuse. Alors seulement les racines

pénètrent en terre, les tigelles se redressent et développent des

feuilles et les termites vont chercher abri ailleurs. Chaque buisson de

_Landolphia Klainii_ est ainsi environné de nombreuses plantes jeunes

groupées par paquets, chacun de ces paquets correspondant à un fruit

dont les graines ont germé sur place. La plupart de ces plantes meurent

étouffées sous l’ombrage épais de la forêt. Seuls les pieds les plus

robustes allongent démesurément leurs entre-nœuds, accrochent leurs

premières vrilles et c’est seulement quand elles sont parvenues à

s’étaler à la grande lumière sur l’extrémité des rameaux des arbres-

supports qu’elles se développent normalement.

Nous reprenons le train le lendemain matin. Nous revoyons des paysages

analogues à ceux de la veille, mais les terres cultivables et les

galeries forestières se font plus fréquentes. En quelques gares des sacs

d’arachides récoltées à proximité de la ligne sont entassés pour être

chargés sur un prochain train descendant vers Matadi. Puis nous passons

devant la mission de Kisentou créée par les Jésuites. De très vastes

cultures s’étendent aux environs. Enfin le pays cesse d’être accidenté,

de grandes plaines sablonneuses semées de beaux arbres dès que le sol

renferme de l’humidité annoncent l’approche du Pool.

A 3 heures nous stoppons en gare de Kinshassa. C’est là que nous devons

descendre du train qui atteint lui-même son point terminus,

Léopoldville, situé à 12 kilomètres plus loin. A Kinshassa passent tout

le ravitaillement et toutes les marchandises destinées au Congo français

et au Tchad, ainsi que tous les produits d’exportation qui en

proviennent. C’est dire que le mouvement commercial est assez développé.

Il eût donc été naturel de construire une petite voie Decauville

joignant la gare à l’embarcadère sur le Pool. Rien de semblable

n’existait ni en 1902 ni à notre retour en 1904 : à la descente du train

tout voyageur devait aussitôt engager des manœuvres pour faire porter

ses bagages à bord d’un vapeur appartenant à l’administration ou loué

par des particuliers. Le gouvernement de l’Etat indépendant a entretenu

longtemps à Kinshassa un important corps de troupes indigènes, dont une

belle plantation de caféiers de Libéria, déjà en plein rapport en 1902,

rappelle le séjour. Une usine pour la préparation du café fonctionnait

aussi à la même époque et on y traitait le café récolté dans tous les

districts de l’intérieur.

Le 17 juillet 1902, nous débarquions à Brazzaville après avoir traversé

le Pool. D’abord simple camp de brousse fondé par DE BRAZZA en 1880 et

laissé à la garde du sergent sénégalais MALAMINE jusqu’en 1882,

Brazzaville, grâce à sa situation sur le Stanley-Pool, juste en amont du

point où le Congo cesse d’être navigable, a acquis une importance de

tout premier ordre. Pourtant la capitale du Congo français nous

réservait une vive déception. Qu’on imagine une vaste étendue de brousse

montueuse, mal défrichée, occupée çà et là par des maisons dont la

plupart, d’aspect minable, sont reliées entre elles par des sentiers

grimpants, les uns encombrés de hautes herbes sur les bords, les autres

transformés en profonds ravins. Le sol est très sablonneux et le

ruissellement entraîne peu à peu vers le bas le sol des plateaux. A la

suite d’une pluie abondante on voit apparaître de larges et profonds

fossés à travers la ville. Une seule installation paraît conçue avec

esprit de suite et porte l’empreinte d’une volonté intelligente. C’est

la mission catholique établie assez loin du fleuve, sur le plateau qui

domine la ville. Elle est entièrement l’œuvre de Mgr AUGOUARD dont

l’activité n’a pas eu de cesse depuis le jour de son arrivée (1884). De

grands bâtiments bien aménagés, de vastes champs cultivés en bananiers,

en manioc et en patates, pour les indigènes, un vaste potager européen,

de magnifiques vergers remplis de manguiers, d’avocatiers et d’orangers,

des plates-bandes d’ananas le long de toutes les allées, des bordures de

vétiver ou d’_andropogon_ citronnelle au bord des sentiers, un beau

troupeau de bovins et un grand nombre de moutons dont l’acclimatation a

été très laborieuse, tels sont les principaux résultats matériels

obtenus par l’effort des missionnaires et des indigènes dont ils se sont

entourés. Le reste du chef-lieu présentait, en 1902, l’aspect d’un camp

abandonné, comme si quelque épidémie avait forcé les habitants à fuir au

loin. Nous logions près du Pool, dans une malheureuse masure sans

portes, au toit délabré, l’herbe poussait jusqu’à l’entrée, les chauves-

souris avaient élu domicile à l’intérieur.

Quel contraste avec la ville belge de Léopoldville dont on aperçoit la

silhouette blanche de l’autre côté du Pool ! J’ai visité ce centre en

décembre 1903 à mon retour. On y sent une organisation, on y voit de

larges boulevards, des squares, des maisons en pierre comme en Europe.

C’est une installation durable, sans cette apparence de provisoire ou

d’abandonné de Brazzaville. Léopoldville n’est qu’un ensemble d’ateliers

et de chantiers où du matin au soir Européens et noirs travaillent à des

besognes précises, conçues, étudiées et surveillées par des hommes

compétents. « On y sent ce qui fait la force de nos voisins, une

discipline énergique complétant un remarquable esprit de suite. »

II. — ÉTUDES BOTANIQUES AUTOUR DE BRAZZAVILLE.

LE CAOUTCHOUC DES HERBES

Nous aurions voulu quitter au plus tôt Brazzaville, alors foyer de

fièvre et nid de discorde entre Européens désœuvrés (c’est là que dut

naître autrefois la « congolite »). Malheureusement le vapeur _Albert

Dolisie_ qui devait nous transporter jusqu’à Bangui n’était point revenu

de la Sangha où il avait transporté M. ALBERT GRODET, commissaire

général du Congo. Du reste la plus grande partie de notre matériel, que

nous avions laissé à Matadi, ne nous était pas encore parvenu.

Je résolus d’employer cette période d’arrêt à des recherches d’histoire

naturelle et elles furent extrêmement fructueuses, car peu de régions

africaines présentent une flore et une faune plus riches que les

environs du Pool. Le relief est formé de plateaux sablonneux faiblement

ondulés, recouverts d’une brousse peu compacte qui est soumise chaque

année aux incendies des herbes.

Le caoutchouc, qui est aujourd’hui la plus grande richesse forestière du

Congo, n’était guère exploité autour de Brazzaville. L’arbre à

caoutchouc, _Funtumia elastica_, ou Iré n’existe que beaucoup plus au

Nord dans la grande forêt équatoriale. Quant aux lianes donnant du

caoutchouc de valeur (_Landolphia owariensis_ et _L. Klainii_) on ne les

rencontre que dans quelques rares plis de terrain et en très petite

quantité. Les incendies dévastateurs les ont fait disparaître des

plateaux ou en ont amené au moins la transformation.

Depuis quelques années, plusieurs explorateurs avaient parlé du

_caoutchouc des racines_, nommé encore _caoutchouc des herbes_, parce

que la plante qui le fournissait était, disait-on, une herbe vivant au

milieu des prairies de l’Angola et de l’Afrique centrale. Aucun

observateur n’avait encore précisé la véritable origine botanique de ce

caoutchouc, ni fait connaître le mode de vie et de végétation de cette

plante vaguement signalée autour de Brazzaville. Un jeune et actif agent

de culture, M. LUC, me montra un jour la plante que l’on considérait

comme donnant le caoutchouc des racines. C’était le _Carpodinus

lanceolatus_ décrit quelques années plus tôt par le botaniste allemand

K. SCHUMANN. La plante avait des tiges grêles, presque herbacées, très

pauvres en latex. Mais quand on brisait la racine il s’en écoulait un

peu de lait. Nous recueillîmes une petite quantité de ce latex et nous

pûmes nous assurer qu’il ne donnait aucune trace de caoutchouc, mais

laissait déposer une résine sans valeur. Il fallait donc chercher autre

chose.

Sur les plateaux déboisés de l’Afrique intérieure, brûlés périodiquement

par les feux de brousse, on rencontre des Landolphiées présentant comme

le _Carpodinus lanceolatus_ un mode de vie très différent de celui des

lianes de forêts. Leur système souterrain acquiert un très grand

développement ; ces plantes, et notamment le _Carpodinus lanceolatus_,

ont des rhizomes vivaces enfoncés profondément en terre. Au contraire

leur tige aérienne, brûlée périodiquement, qui est devenue annuelle ou

bisannuelle, reste naine, souvent herbacée et dépourvue de vrilles,

n’ayant pas besoin de s’accrocher aux arbres. A la fin de la saison

sèche, elles portent souvent à l’extrémité d’une tige très grêle un ou

deux gros fruits qui à maturité font courber la tige pour venir toucher

le sol. Au moment des incendies la cendre des herbes et les débris

végétaux les recouvrent et les protègent contre le feu. Les graines

ainsi enterrées se trouvent dans d’excellentes conditions pour germer

lorsqu’arrivent les premières pluies. Et quand bien même la chaleur

aurait détruit l’embryon, l’espèce ne serait pas pour cela menacée de

disparaître, car bientôt des jeunes pousses groupées en faisceaux, après

avoir pris naissance sur les rhizomes souterrains, viennent s’épanouir

au-dessus du sol et continuent à s’allonger jusqu’au jour où elles ont

le sort des premières. Ce phénomène se répétant chaque année a marqué

d’une profonde empreinte la végétation des plateaux. Les seules espèces

végétales qui se soient multipliées sont celles qui ont de longs et

puissants rhizomes comme les _Aframomum_, plusieurs graminées de la

tribu des _Andropogonées_, une salsepareille (_Smilax Kraussiana_),

enfin la vulgaire fougère Grand-Aigle (_Pteris aquilina_ L.) de nos

landes d’Europe, extrêmement abondante en Afrique au S. de l’Équateur.

Si le _Carpodinus lanceolatus_ ne donnait pas de caoutchouc il n’en

était pas de même de deux autres Landolphiées qui n’avaient point encore

attiré l’attention parce qu’elles étaient plus clairsemées. L’une est le

_Landolphia Tholloni_ décrit par A. DEWÈVRE en 1895 et dédié au voyageur

THOLLON, l’un des compagnons de JACQUES DE BRAZZA (frère cadet du grand

explorateur)[3]. Le _Landolphia Tholloni_ est un petit arbuste très

rameux, haut de 0m,15 à 0m,30, ayant la taille et le port de l’_Avielle

myrtille_ des bois d’Europe. Le fruit presque sphérique à maturité,

ayant 0m,05 de diamètre, renferme quelques graines entourées d’une pulpe

comestible.

L'Afrique centrale française · 第 1 / 66 段