Un Marseille triste et sale sous la pluie, un Marseille terne, dont
l’Affaire Dreyfus et les dernières grèves semblent avoir encrassé la
claire atmosphère...; la foire des _Santons_, chère à Paul Arène, y est
elle-même en décadence; à peine compte-t-on, sous les Allées, quatre ou
cinq baraques de ces bonnes petites figurines: les dieux s’en vont;
d’affreuses exhibitions les remplacent, de musées anatomiques et de
monstres sous-marins, et, sans les aguichantes _Bonbonneries
provençales_ (on prononce bombe... onneries), on pourrait se croire sur
le cours de n’importe quelle ville du Centre.
L’animation, la gaieté, la foule, l’_assent_ même n’y sont plus; aussi
est-ce sans regret que je le vois s’enfoncer et décroître à l’arrière du
paquebot, ce Marseille de décembre et de déception, qui m’a, cette fois,
apparu telle une maîtresse vieillie, avec un visage altéré qu’on ne
reconnaît plus; Marseille que j’ai tant aimé et que je quitte presque
avec joie, comme j’ai quitté, il y a trois jours, un Paris de
politiciens et d’intrigues, empoisonné par la reprise de l’Affaire.
Quelles émotions me donnera la Corse, la Corse odorante et sauvage, à
laquelle je vais demander le repos, la santé et l’oubli?
«Nous allons danser, cette nuit», a déclaré le commandant du bord; or,
on dit les bateaux de la Compagnie Fraissinet atroces, de vieux bateaux
inconfortables et volages qui tiennent mal la mer, et je ne suis pas
sans inquiétude: la Méditerranée est, ce soir, particulièrement
houleuse, ses lames courtes secouent tout le bâtiment, de l’avant à
l’arrière, et, étrangement balancée, la _Ville-de-Bastia_ remonte et
redescend le vallonnement creusé des vagues, dans un glissement effarant
de montagne russe; elle est pourtant suffisamment lestée, aujourd’hui,
la _Ville-de-Bastia_: les vacances du Jour de l’An ont bondé troisièmes,
secondes et premières de permissionnaires de casernes et de séminaires,
chasseurs alpins, marins de l’État, artilleurs de forteresse, apprentis
prêtres, collégiens avec ou sans famille, il y a de tout, ce soir, à
bord, et que de bagages! Avons-nous assez attendu, pour leur
embarquement et leur arrimage, dans ce port de la Joliette! En sortant
des jetées, nous n’avions déjà qu’une heure de retard.
Et voilà que la cathédrale, les drisses, les vergues et les cheminées de
la Joliette, déjà, nous ne les voyons plus; la _Bonne Mère_
(Notre-Dame-de-la-Garde) seule se profile sur sa côte calcaire,
au-dessus du quartier d’Endoum; sur un ciel de limbes, strié de lueurs
et de nuages, les collines de Marseille forment une ligne tragique; la
Méditerranée, d’un bleu vitreux et noir, s’enfle et court, démontée: on
dirait du rivage à l’assaut du paquebot; comme ses lames se creusent,
précipitées, violentes et courtes? Nous avons le vent arrière et courons
sur les vagues, le mistral nous pousse, mais nous dansons.
Nous faisons mieux que danser, nous roulons et nous tanguons.
Je suis le seul passager demeuré sur la passerelle. Assis sur un banc,
le coude à la barre, je me soûle de l’ivresse physique du mouvement et
de la vitesse. Comme l’élan vigoureux du bateau se prolonge! C’est
opprimant, écœurant et délicieux, c’est le malaise dans le vide, la
griserie d’anesthésie de la ballade de Verlaine: _Tournez, bons chevaux
de bois!_ La _Ville-de-Bastia_ ne chevauche plus la houle, elle se rue à
l’assaut des vagues qui l’assiègent, c’est le vertige d’une course à
l’abîme... Le vent me fouette, j’ai les mains glacées et les tempes en
sueur et le cœur chaviré; comme flottant avec elle sous les côtes, la
tête vide, j’oscille avec la houle, je roule et je plonge, étreint
partout d’un horrible délice, qui est, peut-être, le dilettantisme du
mal de mer.
Mais la nuit est venue: un malheureux soldat, qui s’était, jusqu’alors,
obstiné à demeurer sur l’autre banc, en face, vient de descendre en
titubant... Ce chapelet de points de feu, à l’horizon, au pied d’une
barre d’ombre, ce sont les réverbères du Prado; la fumée du paquebot se
déroule, funèbre, et semble s’envoler vers la côte: fuligineuse et
noire, au lieu de diminuer, mes yeux hallucinés la voient s’accroître et
grandir, plus dense à mesure qu’elle gagne l’horizon; elle y devient des
silhouettes de collines connues, des aspects de rivage, une Provence de
songe semble surgir de ses volutes. Le paysage devient fumeux lui-même,
décor de ténèbres et de nuées, déroulé de la cheminée du paquebot, et
créé, tel un mirage, dans la lividité d’un ciel d’hiver. Tout à coup, au
ras des lames, une grande masse blême, comme un suaire tendu sur un
énorme écueil; la mer est couleur d’encre, le récif d’une pâleur
funéraire; j’ai la sensation que nous passons tout près, nous sommes
loin, pourtant, de l’île de Maïre.
Ici, l’angoisse du vertige devient si atroce que je me lève, et,
chancelant, me retenant aux bancs et aux rampes pour ne pas tomber, je
gagne l’escalier et me décide à descendre... Dans le salon des
premières, les lampes oscillent, balancées odieusement, des femmes
gisent, en tas, sur les banquettes, et l’on met le couvert!! Encore un
effort, je trouve un escalier, je demande ma cabine, le numéro 18! Un
garçon de service me reçoit, me guide, me soutient et m’étend, tout
habillé, sur une couchette; il me cale avec des oreillers, me borde
comme un enfant, car nous roulons de plus en plus; oui, nous roulons et
nous tanguons... O le vide de ma pauvre tête, mes yeux que je ne puis
plus ouvrir, et l’affre de ce cœur, on dirait décroché qui va et vient,
et suit le roulis du bateau, ce balancier fou que j’ai là dans la
poitrine, ce cœur endolori qui se heurte et se froisse partout aux
parois de mes côtes!
On ne m’avait pas menti: ces bateaux de la Compagnie Fraissinet sont
horribles, et je n’en suis pas à ma première traversée! Que d’hivers
déjà passés en Algérie, à Tripoli et à Tunis; je ne compte plus mes
escales à Malte, à Naples et à Palerme, mes retours de Syracuse, par
Livourne et Gênes, mes départs pour Oran, par Barcelone et Carthagène!
Et je n’ai jamais eu le mal de mer.
Je l’ai cette fois. Ces vertiges de l’estomac et des méninges, cette
anémie cérébrale, c’est la naupathie. On pourrait me dire que le bateau
sombre, je ne bougerais pas. Je demeure là, inerte, comme une chose
morte, accablé, incapable d’un mouvement, une main passée dans la
courroie d’une ceinture de sauvetage, pendue au-dessus de ma tête, pour
me retenir et ne pas être projeté hors de ma couchette, car nous roulons
de plus en plus. Des crissements de gravier qu’on écrase crépitent, on
dirait sur le pont... c’est le cri de l’hélice, tournant hors de l’eau,
tant le bâtiment se penche, sous le choc des vagues; les marins
appellent cela la _casserole_; et des paquets de mer foncent sur mon
hublot.
O douce nuit du 31 décembre!
Est-ce que je dors? Des visions baroques, des masques et des grimaces
traversent mon sommeil. Ce sont des insectes géants, des hannetons de
grandeur humaine, avec des nez humains, chaussés de bésicles énormes,
des scarabées aux yeux en lanternes de fiacre, car j’en lis les numéros,
et des coléoptères, sanglés dans d’immenses élytres de carton verni; ils
sont repoussants et grotesques; et je reconnais le défilé du Châtelet et
les costumes de Landolff; un travesti aussi me hante: une espèce de
prince Charmant, au profil bouffi et vieillot, que je ne reconnais pas.
Je vois aussi Mme Ratazzi, penchée sur ma couchette, et, caricatural, M.
Émile Zola, et puis Joseph Reinach, et jusqu’au général André, en
silhouettes aggravées par le crayon de Forain. C’est Paris qui me
poursuit; Paris ne me lâche pas; Paris, que je fuis, s’attache à ma
fuite et penche sur mon oreiller de patient d’effroyables faces de
mauvais rêve... _Ægri somnia._
Le bateau s’arrête... Stoppés, la houle nous secoue encore davantage; la
souffrance, intolérable, m’éveille tout à fait, m’arrache aux
coquecigrues de mon demi-sommeil; une aube d’hiver blêmit mon hublot,
c’est le petit jour. «Sommes-nous arrivés? Qu’y a-t-il?»--«Rien, un
accident à la machine», me répond le garçon de service, «nous arriverons
dans deux heures; le temps de réparer l’avarie, nous sommes en vue des
côtes; mais la mer est mauvaise, Monsieur est fatigué, que Monsieur
tâche de se rendormir!» Deux heures! rien que trois heures de retard! Me
rendormir! Le moyen, avec ce sacré tangage, compliqué de roulis, qui me
ballotte et me soulève l’estomac vide à hauteur des lèvres! Je suis
anéanti, comme roué de coups, endolori, rompu! Je tente de déboutonner
mon faux-col qui m’étrangle... car je me suis couché tout habillé, avec
mon foulard et mon pardessus... je ne puis.
«Dans deux heures», a dit ce garçon; «nous sommes en vue des côtes; le
temps de réparer l’avarie.»
Ce garçon a menti, il n’y a pas d’accident de machine: nous sommes aux
Sanguinaires, aux îles qui ferment la baie d’Ajaccio, et, si nous
stoppons ainsi dans la houle, c’est pour tenter le sauvetage d’un
passager qui vient de se jeter à la mer, un Allemand, qui, à la vue des
côtes, a demandé: «Est-ce là Ajaccio?» et, sur le _oui_ d’un matelot,
s’est penché par-dessus bord et s’est précipité dans le flot; mais, ce
suicide, on le cache aux autres passagers, et je ne l’apprendrai que
dans la journée, à terre, de la bouche même de mon médecin.
Nous ne stoppons plus, la _Ville-de-Bastia_ s’est remise en marche, nous
ne roulons même plus: un calme délicieux, imprévu, a succédé presque
instantanément aux balancements écœurants de la houle, aux saccades
arrachantes du tangage; nous voguons comme sur un lac, nous venons de
quitter la haute mer pour entrer dans la baie d’Ajaccio; on n’a pas
repêché le suicidé, pas même son cadavre.
Pauvre mort inconnu dont l’âme, déjà évadée, s’est débattue toute cette
nuit au seuil du mystère, dans l’angoisse de la détermination suprême à
prendre! Pendant que je râlais bêtement dans les affres du mal de mer,
lui, c’est le mal de la terre, la misère de vivre, qui l’a poussé
violemment dans l’au-delà et l’infini! Quelle douleur irréparable,
quelle déception ou quelle détresse d’âme, ou seulement quel ennui a
tenu, toute cette nuit du 31 décembre, cet homme penché sur cette mer
d’hiver, le coude au bastingage? Et, au lever de l’aube, devant les
crêtes de l’île émergeant de l’ombre, il a salué la Vie et s’est délivré
dans la Mort!
Adieu, ma vie!
Ajaccio! Ajaccio! Cette fois, nous arrivons! Subitement guéri, je saute
à bas de ma couchette, gagne l’escalier et monte sur le pont; l’air vif
me ranime. Ajaccio, c’est une muraille de hautes montagnes, d’arabesques
violentes de granit, dominée par des neiges, on dirait éternelles; la
silhouette de la Corse, ainsi apparue dans le soleil levant, est
hautaine et sombre: c’est comme la proue immobile et géante d’un
monumental vaisseau de granit: mais, au-dessus des premiers contreforts,
les cimes du Monte d’Oro et de l’Incudine resplendissent, éblouissantes;
une lumière d’Afrique les embrase, et, sous le vif argent de leurs
neiges incendiées, les collines descendent, délicieusement bleutées,
estompées de forêts de sapins, avec de grands pans d’ombre et de
reliefs, tout en clartés violettes, et cela jusqu’au golfe d’un bleu
léger de soie; et rivages et montagnes semblent peints sur velours!
Comme un écran de nacre incandescente, le Monte d’Oro et les sommets de
l’Incudine dominent et emplissent tout le fond de la baie du pétillement
givré et de l’éclat de leurs crêtes. Et dire que c’est du pied de ces
montagnes que s’est élancé le vol énorme et formidable de l’Aigle
impérial!
La maison de Napoléone! C’est elle que je demande et que je cherche; je
sais qu’on la découvre une des premières de la rade; elle forme un des
angles du port: ces volets verts, c’est elle! mais plus que sa façade
blanchâtre un détail, aperçu le long de la côte, m’inquiète et me
frappe... Toute la côte que nous longeons est bordée de tombeaux,
mausolées et sépultures particulières; ils forment le long de la mer
comme une voie Appienne, puis, ombragé de palmiers, hérissé de cactus,
voici le cimetière; les grands hôtels, les villas d’hiverneurs s’étagent
tout de suite après; c’est avant le vieil Ajaccio, embusqué derrière son
môle et comme en retrait en arrière de la maison de Napoléone, la ville
élégante et funèbre des convalescences et des tuberculoses, la cité
nécropole des Anglais et des poitrinaires. Menton, Corse, les tombes
annoncent et gardent Ajaccio, et dans la pure et transparente lumière
d’Afrique la première chose qui vous salue et vous souhaite la bienvenue
au seuil du pays de Bonaparte, c’est, symbole on dirait de sa ruée à
travers le Monde, un petit cimetière de petite ville italienne et des
tombes égrenées le long d’une route marine: présage consolant de repos
et d’oubli dans la Paix de la Mort.