Un jour, mes pas me ramenèrent devant la demeure des Derive. Au second,
un écriteau portait: _Appartement à louer_... J’interroge le concierge,
j’apprends d’étonnantes nouvelles: M. Derive mort! mort aussi son
enfant, le charmant bébé avec qui elle jouait avec tant de grâce! Tous
deux, le père et l’enfant, couchés dans la tombe, à un mois
d’intervalle. Et ces choses dataient déjà de plus d’une année... Madame
Derive avait déménagé; elle habitait maintenant aux environs de Paris, à
Fontenay-aux-Roses...
Le jour même, je prends le train, j’arrive à Fontenay... C’était un
après-midi délicieux de printemps, plein de vives clartés. De la terre
montait le parfum des roses et des géraniums. J’éprouvais cette
mélancolie qui nous pénètre invinciblement, quand la nature est en
désharmonie avec notre âme et nous manifeste sa parfaite indifférence
aux joies comme aux douleurs humaines... Je souffrais de la voir
malheureuse... et cependant une plus grande espérance me venait de ce
malheur.
J’hésitais entre ces deux partis: lui écrire et attendre qu’elle
m’invitât à l’aller voir, ou me présenter chez elle simplement. Je
résolus de me présenter.
Je ne saurais dire le sentiment qui m’animait. Je ne me haussais pas
jusqu’à l’espoir qu’un jour, peut-être, elle en viendrait à m’aimer.
Je rêvais seulement, entre elle et moi, une amitié, une affection de
frère et de sœur aînée; et ce rêve était si beau déjà qu’il me faisait
entrevoir un autre univers. Il me semblait que la vie redoublait au fond
de mon cœur. C’était, en moi, comme un recommencement, un réveil, une
renaissance de l’idéal.
La villa qu’elle habitait dominait le village. Je m’avançai jusqu’à la
grille, derrière laquelle s’ouvrait une longue allée, sous d’épais
feuillages. Un gardien me déclara que madame Derive avait donné l’ordre
de ne recevoir personne.
La même réponse me fut faite, les jours suivants... Lentement, j’errais
autour de la villa. Même, il m’arriva de demeurer des heures, à quelque
distance de la grille, derrière une haie!
Enfin, un jour, elle m’apparut... J’étais caché... Elle venait vers moi,
elle me dépassa sans me voir... Je marchai derrière elle... L’allée
était sablée, elle n’entendait pas le bruit de mes pas... Personne
autour de nous... Je murmurai:
--Lucette!... Lucette!
Elle se retourna... Je tombai à ses pieds en me cachant la face.
--Qui êtes-vous? demanda-t-elle.
--Je suis René, dis-je, l’ami de votre enfance, celui qui s’est jeté
dans les flammes pour vous sauver... Et maintenant, voyez... Me
reconnaissez-vous?
Je découvris mon visage... Elle était très pâle et gardait le silence...
J’ajoutai:
--J’ai su votre malheur et je suis revenu...
Alors, elle se baissa vers moi, elle m’aida à me relever... Et, soudain,
je vis ses yeux s’emplir de grosses larmes qui, d’abord, s’arrêtèrent,
puis coulèrent, sous son voile noir, le long des joues, jusqu’au pli
douloureux des lèvres...
*
* *
Ici s’arrête mon histoire, celle du moins qu’il me fut permis de vous
raconter, car il est des confidences qu’on ne fait pas, des secrets
qu’on ne viole pas, des joies intimes qu’on ne saurait révéler sans les
amoindrir et sans les ternir. Il doit y avoir en nous comme un
sanctuaire impénétrable pour les souvenirs sacrés, ceux qu’il nous
suffit d’évoquer pour ne point regretter d’avoir vécu. Et il en est de
ces souvenirs comme de ces corps qui se conservent, à travers les temps,
dans les tombeaux, et que le moindre souffle de l’extérieur réduirait en
poussière.
Je puis dire seulement qu’elle m’a aimé, et il n’y a point là de
mystère, il n’y a là que le miracle de la pitié plus haute et plus
belle, plus juste aussi que la justice elle-même, qui, elle, ne s’élève
jamais jusqu’à l’amour.
Ah! que le bonheur est doux et puissant, quand on a été malheureux! Avec
quelles mains tremblantes et reconnaissantes on s’y attache! Avec quelle
délicatesse on manie ces félicités fragiles, si vite brisées par les
autres hommes! Ceux-là seuls dont la vie fut pauvre en aventures ont le
cœur riche, et il faut sans doute avoir beaucoup souffert pour devenir
capable de ces hautes félicités où étincellent les diamants du cœur
lentement formés par les feux invisibles de la douleur!
*
* *
Mon narrateur se tut. Le regard fixe, il se penchait en avant, dans
l’attitude de quelqu’un qui écoute, comme si, de nouveau, il avait
entendu cette voix lointaine qui l’appelait, là-bas, dans le silence...
Il avait terminé son récit dans cette grande simplicité, qui me laissait
un peu surpris. Puis, comme pour distraire son esprit d’une idée fixe,
il me parla d’un livre récent qu’il avait lu...
Tandis qu’il parlait encore, je songeais à cette femme qui, de ses mains
ardentes, avait rompu la gangue horrible. Quelles expériences lui
avaient appris à voir les visages au travers des âmes?
Le hasard voulut que je l’apprisse plus tard d’une source certaine:
madame Derive, après quelques années de mariage, avait été ce qu’on
nomme, avec une intention mal déguisée de flétrissure, une _femme
légère_--terme impropre autant qu’injuste, quand il sert à qualifier une
de ces âmes intenses qui, prisonnières d’une erreur que la loi conjugale
prétend rendre définitive, demeurent assoiffées d’idéal et d’amour
sincère jusqu’à vouloir tirer de la boue même la goutte d’eau
rafraîchissante...
Mais la souillure n’est ici qu’à la surface; les pieds trempent dans la
fange, l’esprit rayonne plus haut dans l’aurore, et l’idéal enfin saisi
excuse le passé, chasse les souvenirs d’erreur et de honte, comme le
vent du matin les impuretés de la nuit. Ces pauvres âmes altérées, dès
qu’elles ont été touchées par l’amour véritable, dès qu’elles peuvent
étancher leur soif ardente, se découvrent avec des fraîcheurs
d’innocence qu’on n’eût point soupçonnées. Et c’est la vierge même, en
toute la grâce de sa candeur, qui reparaît alors, sous la trompeuse
apparence de corruption, et remonte des profondeurs troubles du passé,
comme un grand lis pur qui se soulève de l’engrais.
Madame Derive n’en était que plus vénérable, à mes yeux, lavée des
souillures anciennes, des passions coupables et décevantes par la
magnanimité d’un amour sans exemple, où sa beauté s’unissant à la
splendeur morale de cet homme, avait rétabli la suprême et définitive
harmonie.
Elle était la gangue, l’enveloppe radieuse; il était le diamant.
* * * * *
Un matin, au retour d’un voyage de quelques semaines, j’appris qu’il
était mort subitement pendant mon absence: mort naturelle, suicide, je
ne le sus jamais. Un an après, seulement, en passant sur le pont
Caulaincourt, j’observai avec étonnement que la tombe de madame Derive
était couverte, comme autrefois, lorsqu’il vivait, de roses rouges,
belles créatures, fraîchement épanouies par la rosée...
Qui donc avait apporté ces roses? J’interrogeai le gardien du cimetière:
--Ça, dit-il, c’est une curieuse histoire. C’est quelqu’un qui venait
autrefois ici tous les jours... Je ne sais pas son nom et je n’ai même
jamais vu sa figure, car il portait un masque. La dernière fois qu’il
est venu, il m’a laissé une somme--et il a été très généreux--pour que
j’entretienne cette tombe, tant que je vivrai... Et voilà bien un an
qu’il n’a plus reparu.