LE PETIT BERGER.

J'aime la campagne; je suis bien sûre que vous l'aimez aussi. C'est un

grand jardin sans murailles, sans rideaux, sans jalousies. Rien n'y

cache le lever du soleil; il se couche devant vous, et l'on sent

jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit à tous:--A revoir!

La nuit aussi est animée de bruits qui réjouissent l'ame à demi

endormie. C'est un grillon caché dans le four. L'enfant rit quand

il l'écoute; car sa mère, qui sait tout, dit qu'il porte bonheur au

village. C'est partout des amis qui se bougent, qui respirent à l'entour

de vous.

Le coq chante trois fois et sonne l'heure, c'est l'horloge vivante de

la nuit. Il est gai de sentir palpiter la nature, même quand elle est

noire; d'entendre frémir les poules, de comprendre tous les cris voilés

des poussins, qu'elles tiennent renfermés sous leurs ailes, et qui ont

chaud!

Il est gai de voir, durant le jour, des fleurs, plus belles dans un

sentier désert, que les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et

de la reine. Le soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop pâle,

sous le ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! de humer leur

haleine qui coule au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, qui murmure

dans l'air: «Bois la vie!» et qui nous attire à genoux, les mains

jointes, levées pour dire:--Mon Dieu!

Un petit berger, bien qu'il n'eût que six ans, savait lire tout cela

dans le champ de son père. Il est vrai que c'est un beau livre qu'un

champ! Ce petit bonhomme, aux pieds nus, au chapeau de paille, aux

cheveux couleur de paille, avec deux petites lumières noires qui lui

faisaient des yeux, les yeux les plus perçants de son village, avait

composé de son petit cerveau comme une chambre noire qu'il emportait

partout, où il amassait en silence des couleurs, des formes, de la

peinture vivante, pour tout son avenir.

Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre

où il cherchait de l'ombre, tandis que cinq à six moutons, la tête en

has, épluchaient le sol de toutes ses plantes embaumées, et que sa tête,

à lui, comme celle qui frémit au moindre soupir du vent, tournait mobile

et curieuse, avec tous ses cheveux épars; on s'arrêtait.

On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...»

répondait l'enfant à qui les mots manquaient, «Ah! mais!

Les vieux pâtres passaient et se mettaient à sourire. Ils n'avaient

jamais vu un petit berger si peu causeur.

Non pas rentré au village pourtant: on eût dit qu'alors il fermait sa

boîte à couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les

siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'église, jouait,

à tous les jeux bruyants des garçons, qui ont besoin, pour grandir, de

pousser leurs voix, de gambader, de s'étendre en tous sens.

Hilaire était alors le plus fameux; il attelait les autres après lui,

si on peut dire cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur un cheval,

escaladant un boeuf, ou le remplaçant à une charrue renversée, qu'il

redressait tout seul; c'était un lutin de mouvement, d'énergie, de

gaîté; un gamin de village, qui eût fait rire des pierres, et qui

trouvait une galette dans toutes les chaumières. On l'y attirait pour

lui faire peindre des _postures_. Les villageois appelaient ainsi tous

les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait

sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'église.

C'était son _album_ ouvert, parce que les murs étaient lisses et

luisants. Il y déroulait tout le portefeuille relié dans sa tête; il

placardait ses pensées dans l'ombre, en jouant, toujours armé d'un

charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le

soir, il cessait de jouer à cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien,

en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une

figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le curé ressemblant, frappé de

l'avoir vu un jour porter le bon Dieu à un malade. On reconnut M. le

curé, M. le curé se reconnut, et il passa doucement la main sous le

menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la première fois,

qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon curé

de campagne, il y avait une promesse: elle fut réalisée.

--Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il, quelques jours après,

à Hilaire étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile. En même temps

il se baissa pour voir: car il était vieux et ses yeux aussi!--Tout çà!

et puis tout çà! répondit l'enfant; il y en aura un pour vous!»

Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque bêlants; ni

des petits cochons plus prêts à grogner. C'était joli, c'était vrai de

forme, pétri et modelé avec une sagacité naïve, qui fit rêver encore une

fois M. le curé, disant en lui-même: «Il faut pousser ce petit gardeur

de cochons!»

Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers.

Alors il le mena droit avec lui au château où il allait dire la messe,

quand le maître était malade. Hilaire restait des heures entières

devant les tableaux d'une galerie peuplée de peintures, où le malade se

plaisait à le voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim.

--Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le curé quand il était

temps de partir.

--J'en ferai des pareils!» répondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait

ses tableaux à lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux à

son argile et à ses moutons.

Il dit pourtant un jour adieu à ces belles scènes changeantes; mais

adieu, comme le soleil qui dit: «Je reviendrai.» Il revint douze ans

après, tout rayonnant d'instruction, d'expérience, de lumière et de

gloire. Tout le village, en tressaillant d'aise, courut au devant

d'Hilaire, le petit berger! avec de gros bouquets et des couronnes.

Il mangea de la galette délicieuse dans beaucoup de chaumières, où

il pleura de retrouver ses _postures_ soigneusement gardées sur les

murailles. Tout le monde n'est pas peintre au village, mais presque tout

le monde y est bon. L'on s'y rassemblait souvent autour de M, le curé,

pour l'entendre lire, dans l'écriture d'Hilaire, tout ce qu'il écrivait

de si amical qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne finissait pas une

de ses lettres sans dire: J'embrasse mon village, et je tâcherai de lui

faire honneur! Alors M. le curé embrassait tout le monde. On pouvait

bien dire qu'après Dieu, il avait fait un peintre célèbre d'un berger,

en lui donnant des protecteurs et des conseils éclairés.

Aussi M. le curé montre-t-il une chambre toute pleine des couronnes

d'Hilaire: le berger-peintre les lui a toutes données avec son portrait

aux pieds nus, recevant du saint homme son premier livre et ses premiers

souliers!

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II · 第 23 / 37 题