QUATRE FEMMES EN MINIATURE.

Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer

patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse

autorité, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du

travail. Elle en avait déjà rangé autour de Prudente tous les éléments

sans confusion. La poupée attentive tenait avec soumission son aiguille

enfilée de laine, et paraissait écouter sans ennui sa jeune maman

compter les fils de canevas, et lui expliquer les délices de cet

ouvrage, répétant sans se lasser:--Vous prenez deux, que votre point

soit égal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre.

Ce petit coin du tableau reposa délicieusement les yeux de M. Sarrasin,

car Albertine était l'aînée.

Quel bonheur pour lui de découvrir en elle le germe d'une patience si

utile un jour dans sa maison! cette grâce liante et calme devait si bien

unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde!

Assise sur une grande chaise devant le piano, Valérie soutenait Péri par

sa ceinture comme par des lisières, et la faisait légèrement tourner en

frappant avec sa main droite une espèce de galop qui semblait enivrer la

poupée, et la petite fille criant comme son maître de danse:--en mesure,

mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les épaules..., baissez les

yeux devant votre cavalier!

--Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit

dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera

souvent ma douleur, et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir de la

danse.

Augusta, qui se tenait alors à l'écart, paraissait très affairée

autour de Lutine.--Elle l'avait embrassée si fort et si souvent, que

l'humidité de ses lèvres, assez mal essuyées des traces de son déjeuner;

avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges et presque vivantes de

sa fille. C'est dans l'étonnement de voir une tache ternir un teint plus

brillant que le sien même, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle

s'aperçut avec désespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pâle où

le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait

un affreux contraste avec celle où la couleur délayée se mêlait au

savon et aux cheveux collés dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet état

qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'élança vers son père,

en élevant sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée, et criant: Vois comme

elle a mal à la joue; je l'ai pourtant bien lavée.

C'est à cause de cela, répondit son père, l'eau ne vaut rien aux

poupées. Ta tendresse lui a déjà fait mal; il ne faut pas dévorer ce

qu'on aime. Trop de caresses étouffent un enfant. Une surveillance calme

et active, une douce liberté autour de ta fille, comme pour tout ce que

tu aimeras au monde, ce sera le meilleur secret pour le conserver.

--Fais-la guérir, dit Augusta les mains jointes, et je te promets de

l'embrasser bien doucement.

Lutine fut envoyée chez un médecin célèbre de poupées au grand bazar

où elle avait été choisie; et dès le soir même, elle rentra rue des

Pyramides, plus rouge que jamais.

Monsieur Sarrasin observait en même temps que Marceline, la plus petite

et la plus frêle, n'enseignait ni la tapisserie, ni la danse à Fauvette.

Elle la regardait quelquefois, caressait doucement ses souliers de satin

et ses mains un peu cachées par des manchettes de blonde: mais c'était

une admiration froide ou craintive que ne pouvait expliquer son père.

--Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, mon petit ange? lui

demanda-t-il; elle doit être légère comme ses plumes. Sa robe de crêpe

blanc est si bien garnie de fleurs!»

Marceline d'abord ne répondit pas: puis, comme si sa pensée sortait à

son insu de sa bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer.»

--C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II · 第 8 / 37 题