UN PÈRE.

Quatre poupées entrèrent un jour à la fois rue des Pyramides. Cela

fit quelque sensation chez les voisins de l'heureuse maison où se

précipitaient ces charmantes étrangères, car elles étaient pleines

d'éclat, de décence et de fraîcheur dans leurs parures.

Une vieille gouvernante les reçut dans le vestibule du second étage, les

prit des bras de la personne qui les apportait, et les rangea derrière

un rideau, comme elle en avait reçu l'instruction, puis courut avertir

son maître, arrivé, depuis quelques jours d'un grand voyage; il parut

un moment après, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger autour d'un

excellent déjeuner préparé pour eux.

Cet homme, d'une taille légèrement courbée, quoique jeune encore, les

assit lui-même auprès de lui d'un air doux et triste. Il était le père

des enfants et revenait leur tenir lieu d'une mère charmante, qu'ils

avaient perdue. Rien ne pouvait retenir M. Sarrasin à la vie, que le

dessein irrévocable d'être à la fois le père et la mère de cette petite

famille groupée autour de lui. Forcé à de fréquents voyages dans

l'intérêt de tous, il n'avait pu depuis trois ans cultiver lui-même ces

jeunes plantes dont il ignorait entièrement les caractères. Leurs jours

s'étaient passés depuis six mois, dans une pension, où elles avaient

senti moins cruellement l'absence de leur mère et la privation

momentanée de ce jeune père, qui leur était enfin rendu! C'était leur

troisième réunion depuis son retour béni, et vous avez déjà jugé qu'ils

s'occupaient des moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui en restait pas

d'autre.

Il se leva quand le déjeuner fut fini et la table remise en ordre.

Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait les belles visiteuses,

quatre petites compagnes que je veux associer à notre voyage de

Saint-Denis.

Un saisissement de plaisir fit manquer la voix aux quatre soeurs, qui

levèrent leurs bras, en criant:

--Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont jolies!

Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles sont arrivées ainsi pour

vous chercher. Elles ont sans doute désiré un asile près de chacune de

vous. Leur choix doit être écrit d'avance dans leur billet de visite.

Toutes se précipitèrent sur les petites mains à ressorts des poupées qui

tenaient une carte de visite. Albertine, l'aînée, y lut son nom (car

elle savait lire l'écriture), l'adresse était ainsi conçue: Prudente

pour Albertine. Augusta, Marceline et Valérie y épelèrent aussi leurs

noms et ce furent des cris, des embrassements, qui firent couler la joie

jusqu'au coeur de leur père.

--Élevez-les bien, dit-il avec une tendresse sérieuse, et rendez-moi un

compte fidèle de leurs penchants: ce sont vos filles.

Albertine emporta la sienne dans ses bras avec un maintien de petite

maman tout à fait composé, la regardant avec un air de tendre protection

qui fit bien augurer à monsieur Sarrasin de l'avenir de la poupée,

qu'elle appela sur le champ:--ma fille.

Augusta saisit vivement Lutine par le milieu du corps, et lui appliqua

deux gros baisers qui dérangèrent un peu sa coiffure. Valérie soutint

Péri par ces deux mains délicates, en la faisant sauter en mesure sur un

pas de valse. Marceline, la plus jeune, petite blonde silencieuse, se

tint gravement debout devant celle qui la regardait de dessus la table,

sans montrer trop d'empressement à l'en faire descendre.

--Tu ne prends pas, Fauvette? dit son père: ne te trouves-tu pas

contente d'avoir une telle fille?--Si! répondit l'enfant blond, en

regardant alternativement Fauvette et son père.--Je t'aime mieux, toi!

ajouta-elle à voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant

ses bras autour de son cou qu'elle étreignit longtemps de toute sa

force. Son père ému, tenant les yeux long temps aussi fixés sur cette

petite tête attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mère,

et la serra fortement sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent

plongés dans une immobilité qui n'était pas de l'engourdissement.

Les éclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine

réveillèrent cet homme absorbé au fond de sa mémoire. Il prit par la

main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante

Fauvette, et ils se réunirent au cercle joyeux qui allait devenir le

centre des observations du tendre physiologiste.

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II · 第 6 / 37 题