La question d'Orient et la question albanaise || La force du
sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique
internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de
l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule
ou Pologne?
La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la
question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres
balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur solution
définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années; ils vont
sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise est au
contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa
liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu.
Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose
en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais de
solution pourraient lui être apportés.
* * * * *
On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une invention
diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a laissé faire
celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne
n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une partie de
l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait
ainsi l'auteur responsable de la question albanaise.
Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les difficultés
dont la diplomatie du _Ballplatz_ est l'origine et celles qui tiennent à
la nature des choses, je veux dire à l'existence d'une nationalité
albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laissé
aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et la Grèce avaient pu
en toute liberté se partager l'Albanie, le dépeçage d'une nouvelle
Pologne aurait été accompli sans conséquences internationales. C'est
compter sans son hôte; pour la tranquillité future et l'avenir
économique de ces trois États balkaniques, dont je désire vivement la
prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une circonstance étrangère
les ait délivrés de ce présent de Nessus.
Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas entendre
raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux cette vérité,
et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop souffert de la
domination de fait des Albanais et des beys; au moment où ils allaient
enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on arrête leurs bras et
on contient leur vengeance depuis si longtemps motivée. J'ai vu la
situation dans les villages à la veille des guerres balkaniques, et je
n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chrétiens
orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et
le développement de ces États qui est en jeu, et j'affirme seulement que
ni la Serbie ni la Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez
fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain
en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des
révoltes dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier
un pays traditionnellement insoumis.
Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de
journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il
étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle
nationalité subsisterait?
Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore? mais le
seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et
si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour étrangère; or,
soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils reçoivent
des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les mêmes
moyens que Condé, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les
révolutionnaires mexicains attendant des armes des États-Unis contre le
président au pouvoir; c'est précisément une des plus vives impressions
de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment
national albanais dans toutes les régions du pays.
Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la
conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au XIXe
siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables à
un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni
l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue,
tradition, histoire, religion servent à la former, à la conserver, à
l'accroître; mais le sentiment personnel est seul décisif: qui se sent
Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son père se disait bulgare,
si son village était jadis sur le territoire des anciens tzars de
Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque.
Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec, du
bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la
possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous
étions encore au temps des villes libres et des républiques marchandes,
Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le gouvernement des juifs
espagnols de culture française; mais ce temps a passé et ils se
contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et les intermédiaires
de la Macédoine et de l'Occident.
Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves,
sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été ni serbes,
ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant l'orthodoxie, et
s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des
Bulgares pendant les vingt dernières années a ballotté ces villages du
«serbisme» au «bulgarisme»; en fait, toutefois, la conversion aux idées
nationales bulgares a été la plus fréquente; chacun l'explique à sa
manière: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macédoine le fond de la
race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile à
prouver! Dans ces pays où tous les peuples ont laissé des alluvions
successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus
variés, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans
l'insoluble.
En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est due à
ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie
partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du
dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement, qu'enfin et
surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de Slaves qui a
produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualités et
aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur, acharné,
opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter
et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et organiser; mais un
peuple brutal, sans délicatesse ni finesse, incapable de comprendre un
accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique à l'homme
qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement
estimé de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun.
Avec ces qualités et ces défauts, comment les Bulgares n'auraient-ils
pas fait triompher en Macédoine leur propagande au détriment des Serbes?
Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été
conservées durant les siècles de la domination turque par la religion;
la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du
sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit
national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments
patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
l'esprit national s'est évaporé.
Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en Turquie
d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurés
chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le musulman albanais
est resté albanais, seule exception dans les Balkans à l'adage que les
nationalités y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur
et de la force du sentiment national albanais.
Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque
la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des Balkans,
le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec ne
semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif et
l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient: dans
ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa langue,
sa conscience nationale, même son type physique et sa race; quelques
mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée de Dibra
ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie restait intact;
l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que
les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils
exploitaient cette différence de sentiment en favorisant de toutes
manières les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur
pouvoir personnel et pour la domination des Turcs.
Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de
l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée
privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les campements
turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de
Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la Macédoine, dans
l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient trop peu nombreux
pour constituer la force sociale nécessaire.
Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais
devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite fut tracée et
appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macédoine;
en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne devait
pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les beys
recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative
d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la
division était soigneusement cultivée entre tribus, religions,
influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à
Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de
faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection
personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise
et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord
contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et
à Test contre les Bulgares.
Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente dernières
années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des montagnes qui
étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la
conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque accomplie; les
Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en minorité même à
Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans la plaine
d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais débordaient le
lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida dans une campagne
albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes; à Monastir,
ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conquéraient de
même sur les Bulgares toute la haute vallée du Vardar et devenaient la
majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils poussaient leurs villages vers
la Macédoine centrale, et les ambitieux les voyaient déjà entourant
Salonique; au sud, en Épire, il n'en était pas autrement. Ainsi, en un
vaste éventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines
vers la frontière serbe, Uskub, la Macédoine centrale, Monastir, Janina
et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était
resté cinquante ans encore sur le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace
exceptée, serait devenue albanaise.»
La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les
paysans.
Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations
chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des
beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous
leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus
dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.
Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du
Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres
montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres
du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les
centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur
marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par
la force, mais par une douceur à laquelle se joignait l'appareil de la
force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le
droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, dès qu'un village slave
était entouré de villages albanais, il abandonnait de lui-même la
partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.
Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au
cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion
nouvelle extraordinaire.
Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie
d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce peuple
vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur
toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe, on
aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que n'ont
pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?
Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à
l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
de fait sous le joug turc?
* * * * *
Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de
l'Albanie, le _Ballplatz_ n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
politique?
On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été--tout au contraire--une
invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux
puissances se sont servies de cette création nécessaire pour imposer les
desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu répéter la
fable de _l'Huître et les Deux Plaideurs_; et quand le juge serbe ou
grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions
italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal holà.
Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand elle
peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de
lui reprocher d'être une politique intéressée?
Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment
l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette
conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de
l'heure présente?
L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile situation de
l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation balkanique. Quand, sans
s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion de la Bosnie, dont la
conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle était loin de penser
que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a été
prise deux fois au dépourvu, la première en escomptant la victoire
turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a
manqué d'énergie avant et de doigté après.
L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place de
ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à
sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la
mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que
Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance
capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces en
Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union balkanique
présumée et la Russie.
A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les deux
solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu de
croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'État,
comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en faisant
savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme intangible Vallona
et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la
Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le sandjak et elle demanderait
la promesse d'une liaison ferrée directe de la Bosnie à Uskub ainsi que
des avantages économiques. Ces demandes, présentées avec énergie et
habileté avant la guerre, auraient sans doute été accueillies avec
empressement par la Serbie, au prix d'une neutralité bienveillante.
Quant à l'équilibre des forces en Orient, il était aisé de l'assurer:
Grèce et Roumanie avaient trop d'intérêt à se méfier d'une prépondérance
slave.
Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et
énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que
menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique
intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa protection
pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la liquidation
balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus légitime désir de
la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment
l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération que ses
propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres, mais pour
s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des difficultés futures
est là: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot
légitime et la satisfaction de son intérêt capital: avoir un port libre
lui appartenant; l'Autriche ne pouvait à aucun titre prétendre qu'une
telle ambition heurtait ses intérêts essentiels; cependant, elle a mis
son honneur à interdire à la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant
de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes
intérêts de l'Autriche en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger,
au cas où les Serbes auraient pu créer un port purement commercial dans
l'extrême nord de la contrée.
Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une
création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son
influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie
par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de l'Autriche
et infiniment pernicieuse dans ses résultats.
Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie
et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait
l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux alliés;
la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses viennoises; mais
Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les résultats, si mérités
qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables, car ils sont pleins de
dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait
dû assurer à la fois un équilibre des puissances des Balkans
proportionnel à leur force d'avant la guerre et une attribution des
territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations.
De toute manière, ce dernier voeu était difficile à établir, les
nationalités étant emmêlées au plus haut degré. Mais, avec des
sacrifices, des arrangements et des assurances réciproques, un état de
choses convenable pouvait être établi.
Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes les
dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte
de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant à
Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant à Uskub et
rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine et la Vieille-Serbie
étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise à part; dans
l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud
de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la seconde et les Bulgares
entre les deux; mais la part des Serbes, même en leur attribuant le
débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu faible et l'équilibre des
forces demandait qu'on la grossît; leur assurer la plaine d'Uskub et la
région entre Uskub et Monastir au moins jusqu'à Krchevo n'était pas
exagéré, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait été
longtemps simplement slave et la conversion au «bulgarisme» était
récente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la
chaîne de Ferizovic à Koritza devenait le centre de dispersion des
souverainetés serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation
pouvait préparer un _statu quo_ à la fois définitif, équitable et
équilibré.
L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lançant
ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime
fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls: non
seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en plein
corps dans des populations d'autres nationalités pour les rattacher à
des souverainetés contraires à leurs voeux.
La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-même
les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la
Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir
autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix
formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons;
nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont
habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du
royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le
monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense majorité;
l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, même si les
circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de l'histoire; mais,
alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que vous nous refusez,
rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers l'Adriatique dont vous nous
avez interdit les abords.»
La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment
désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités
et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque
établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant
d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder
par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine,
où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe
de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port
commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la
vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est
assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi
improbable qu'elle serait souhaitable.
Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie,
la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer
un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un
autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de
l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel
dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes
montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le
marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge
resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida,
une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces
tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion,
sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente
de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie
et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur
retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port
libre et le débouché commercial.
Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les
populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à
soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts
essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras
qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.
Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas,
dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome,
conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de
la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on
doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état
instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières
de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles
relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle
situation.
* * * * *
L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la
volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses,
est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
économique de demain?
Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de
nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément
l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces
événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur
triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les
convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe,
ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question
albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au
moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie
politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre
diplomatique du vieux monde?
Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un
jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme
d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales
nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance,
recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir
le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une
hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une
partie des Balkans.
Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du
_Ballplatz_ et considérons seulement la réalité: est-on si assuré que
l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la
Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le
même sens les ficelles de ce jouet?
Je ne crois point pour ma part à une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la
Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude
des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes
rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la
libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les
Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec
l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai
quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse,
ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra,
recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que
des riches,--accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques
et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se
joueront de leurs protecteurs.
En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque côté on
va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde
les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux râteliers sans
être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé les méfiances
réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et cherchent
comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un
de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut
se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et
partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le même point et un
seul, Vallona, son port et sa région, dont la non-occupation par l'autre
partenaire est d'intérêt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut
pas être embouteillée dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne
veut pas voir toutes ses côtes adriatiques tenues sous la menace d'un
Vallona autrichien.
Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la politique
du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se
prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au
pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de négative la
politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en sortir? Elles
ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face, côte à côte;
hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un mariage contre
leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau
ménage.
Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui
convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement provisoire
ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des événements
susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen. L'arbitre de
Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à imposer sa décision
en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de
l'allié allemand, qui lui a donné le temps depuis 1878 de se fortifier
pour parler en égale de l'empire voisin; mais la monarchie
habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a montré les Balkans
pour la détourner du Nord: son expansion balkanique est arrêtée, le
commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est
l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple
Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.
Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire allemand
sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience; où la paix
sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un ou l'autre
des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer sa
politique?
Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas
avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors
possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus
belli_; passer des ententes appropriées avec l'Italie; enfin, constituer
avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes
puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.
La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil
cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas laisser à
nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une
nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne, ne
recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.
Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être proche;
la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur l'histoire de
l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des années à devenir
aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États et la guerre de
Crimée, elle est restée latente une trentaine d'années, pour n'éclater
qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a séparé profondément les
deux peuples jusqu'au jour où l'un d'eux a abdiqué en Égypte au profit
de l'autre. Si l'Albanie devient une Égypte italo-autrichienne dont le
canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps
durera chacune des périodes d'histoire de ce condominium, ni comment
finira ce dernier?
Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une politique
d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à laisser
face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est
international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du moins
où l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales
doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place, comme en Égypte
les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer
plus facilement et du dedans de la rivalité franco-anglaise et pour
conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous devons veiller à garder
le plus possible le caractère international aux organisations
économiques albanaises et à y réserver notre rôle jusqu'au jour où, par
une tractation intéressée, nous pourrons être amenés à l'abandonner, il
serait contraire à cette politique d'expectative de lier nos votes à
ceux d'une des deux rivales.
Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment à
nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre
concours complet en vue de la bonne organisation de l'État albanais et
du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre place et
observons le ménage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de
près en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un
jour se jouer.
L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent volontiers
qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson,
présentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, écrit:
«N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le
régime turc fut toujours une détestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont
Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs
ont-ils établi en Macédoine et en Thrace un gouvernement tolérable aux
vaincus? La conquête ne crée pas par elle-même un droit: elle se
légitime avec le temps par la réconciliation du peuple conquis et son
consentement au pouvoir du conquérant. Je ne donne pas là une théorie
révolutionnaire, empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est
celle de Bossuet.
«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement
que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une patrie à ses
sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis Jaray: «Routes,
ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont maîtres, c'est
l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux
voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on
n'utilise pas les forces naturelles.
«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,--de ce petit Monténégro
qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage que les
montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes; à défaut de chemins de
fer, des services d'automobiles sont organisés. La civilisation fait son
oeuvre.
«Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans être taxé de
cléricalisme,--avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le chrétien
est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte paysan
bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffiné, qui
parle anglais, allemand et français sans aucun accent et qui peut causer
avec vous de droit, de philosophie ou des petits théâtres de Paris.»
Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou non
conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il
n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni
des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants
albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement
de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a enfermé
volontairement la population albanaise dans son isolement et son
ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni
intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes raisons.
Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et
d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve est
difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se produire.
Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de
civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables entre
l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus
semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman
de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de
Tirana.
En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en
Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien
examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui
d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.
Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays
en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter cette
région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le lac de
Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette
ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam;
le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la
frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra, aujourd'hui en Serbie,
est habité par des tribus qui en sont à l'état social des clans gaulois
au temps de Vercingétorix. Quant à la région des montagnards
catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à peine différente;
toutefois, deux autorités centrales y subsistent, celle du prince des
Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est à peu près la
même dans les montagnes entre Bérat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et
même, d'une manière générale, dans toutes les régions montagneuses
d'Albanie.
Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité
souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est
divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces
confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central et
ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans
s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En temps
ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc celles
des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt et ne
faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre
sainte.
Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de
l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait
l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au
seigneur féodal ou bey.
Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les
commerçants ont imposé des règles et des coutumes.
Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer nos
usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de service
militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'échec
est certain.
Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il
faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part.
A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il
importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois
de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et
saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité.
Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il
faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de
cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige
qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La désignation
d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui
concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un
chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et
leurs sévères traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera
difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilitée.
Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur
auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à
rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni
hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
pourront faciliter sa tâche.
Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le point de
départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser
à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays influence,
relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui
auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action; une politique
adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer feudataires du
prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant
toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation
centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays, non sans bien des
à-coups et des difficultés, d'ailleurs.
De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute
parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette oeuvre
pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la réussite
ou de l'insuccès de l'opération.
En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un État
et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait la plus
grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les
institutions politiques en faveur au XXe siècle.
Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on ne
commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une
caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère
prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases
n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état
d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont
anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse
générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la
société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de
son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la
liberté individuelle contre les abus du pouvoir.
Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État, mettre
debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot organiser, il
convient de laisser de côté les discours et les parlements. Il faut se
rendre compte qu'un des vices profonds du régime parlementaire, qui
comme tout régime a son revers, est la confusion qu'il établit entre le
politique verbeux et l'homme d'État: qui ne sait pas parler ne saurait
être ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement.
Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand
organisateur, l'homme d'État de haute envergure ne soit pas un orateur
ou n'aime pas parler; Mæterlinck a écrit un de ces mots profonds qui
ouvre, comme une pensée de Pascal, des échappées sur l'infini: «Quand
les lèvres dorment, les âmes se réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce
n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'État, les
intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un
Richelieu, un Colbert, un Napoléon auraient peu goûté la réunion
publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du régime
moderne de gouvernement est d'écarter du pouvoir l'organisateur ou
l'homme d'État même génial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le
politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilité ou le
talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun
avec la force de la pensée, la pénétration de l'esprit, la vue de
l'avenir, la sûreté du jugement, la prévision du lendemain, le talent de
l'organisation, l'autorité de la personne, la force du caractère, toutes
choses qui, réunies, constituent le don du gouvernement et les qualités
essentielles de l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et
d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux
parleurs.
Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime moderne
de la propriété et de l'égalité des charges entre les citoyens. Si à une
révolution politique on veut ajouter une révolution sociale, on ne
saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale devra percevoir les
impôts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de
le payer; elle aura à éviter les abus de perception jadis si fréquents;
puis peu à peu elle tâchera d'amener le reste du pays au versement
régulier d'un tribut, sans prétendre à une égalité immédiate, et en
tenant compte des traditions locales, de l'organisation féodale,
domestique et collective. La mise en valeur du pays et la sécurité des
communications doit précéder et non suivre le recouvrement _général_ de
l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultés du
nouveau pouvoir.
Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord le
sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que
symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le
goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais contre
l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont
de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.
Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies des
grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de l'étranger,
l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais l'oeuvre à
entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise à
affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les
difficultés et les périls sont visibles; peut-être peut-on espérer en
triompher.
Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
particularités religieuses et les traditions des tribus de la montagne.
En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion serait
d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité du pays et
le développement de ses richesses latentes.
* * * * *
Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique aussi
brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La montagne
y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallées et
des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant que de
richesses à mettre au jour!
Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile.
Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît pas dépasser
actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils
très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on ne possède aucun
renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces éléments sont bons, ils
suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que
l'Albanais est homme d'épée et n'est que cela: que faire, dit-on, avec
de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste à cet
égard.
Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà des
siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un
peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que
l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et
je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout
le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont
les méthodes sont arriérées, mais qui possède l'amour de la terre et le
culte de sa petite propriété; même dans les montagnes du nord, dès qu'un
coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont
rudimentaires, ils montrent en tout cas le goût de la culture; les
Albanais émigrés à Constantinople ont la réputation d'être des
jardiniers aussi habiles que les Bulgares.
Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
fils des rudes montagnards qui entourent la ville.
Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de
s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à
Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre,
ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai
visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et ouvriers
albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur habileté; sans
doute ces industries locales sont en décadence; la pacotille de
l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités natives de la
race s'affirment encore: l'Albanais, généralement intelligent,
vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous les métiers,
comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il émigre.
Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens
d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car volontairement la
Porte a tout laissé à l'abandon.
Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la
presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la première
revêt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord
et une forme plus étroitement familiale chez les paysans du centre; la
seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au sud, de vastes domaines
exploités par des fermiers. Grands et petits propriétaires cultivent
surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé d'un bout à l'autre du
pays; puis l'olivier à partir de Durazzo, particulièrement sur la côte;
le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur
les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les
fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.
Mais une très grande partie des terres cultivables restent en friche,
faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi du désir de
les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment développé. Le blé
notamment pourrait prendre une extension considérable et être exporté.
Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat étant
favorable, selon les lieux, au maïs, aux fruits, au riz et au coton.
Cette production pourrait donc non seulement être beaucoup plus
considérable en quantité, mais aussi grandement améliorée: on se sert
presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est
archaïque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquée par
les maladies et les indigènes ne savent comment la protéger, de même
qu'ils ignorent les bons procédés de fabrication du vin; l'olivier est
renommé, mais l'huile d'olive est mal faite.
La production agricole doit donc être étendue et améliorée; l'extension
de la sécurité, le développement des communications et des échanges, la
création de fermes modèles et d'écoles pratiques d'agriculture
paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au résultat désiré; de
la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et
pourra exporter son blé et son huile d'olive.
Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie pastorale:
les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le
pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des épidémies,
ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se
demandaient comment ils allaient pourvoir à la nourriture de leur
bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrès soient
désirables et rendraient possible une exportation du bétail albanais ou
de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie
forestière doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est
pas un voyageur qui n'ait été frappé dans toute l'ancienne Turquie
d'Europe par la dévastation complète des forêts; les chèvres ont si bien
mangé en liberté les jeunes pousses que les montagnes présentent
partout cet aspect pelé et rocailleux si attristant. L'Albanie seule
fait exception, et la forêt couvre d'immenses territoires de ses
essences les plus variées. De Scutari à Durazzo, à partir de quelques
kilomètres de la côte et indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur
rencontre la forêt: d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis
des hêtres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude
de 1 500 mètres environ où les rochers calcaires ne laissent pousser
qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la
forêt qui domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti
quelques kilomètres avant Scutari.
Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire place
aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte; à
l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois
importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du
climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.
Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis en
valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le
nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
la protection.
Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la
principale richesse du pays; l'industrie proprement dite paraît avoir
peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule exception des
industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit
autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à présent,
c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume que l'on
exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble donc que,
jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites
industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des
armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles,
comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient être
protégées et développées.
Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie
économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de cultiver
et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité et de
profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence
d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication
et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la culture,
à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au commerce, à
l'exportation.
Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la justice
dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni écoles
pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de lignes
télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du
centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des
voies de communication n'étant que des sentiers à la merci des
intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie; ceux
qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des rivières
ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre paludéenne rend
dangereux le séjour sur les côtes, notamment à Vallona, où rien n'a été
tenté pour assainir la région, où pas même un eucalyptus n'a été planté;
le système monétaire légué par la Turquie est le plus imparfait, le plus
compliqué, le plus anti-commercial qu'on puisse rêver; l'organisation du
crédit est presque inexistante et les opérations de banque et de
paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spéculent sur
l'ignorance générale et l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si,
depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles
primaires ont été commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que
des écoles étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de
cette population intelligente est complètement illettrée. Au point de
vue de l'organisation économique tout est donc à créer.
Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports,
création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes,
organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires,
l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.
La question financière est la première à résoudre, et elle est insoluble
si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu
qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait conservé la
charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser ce qu'elle
n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue période; cette
solution aurait été possible, si un prince de la famille du Sultan
avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de vassalité avait été
maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.
On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie internationale et
paiement des arrérages par les revenus de la douane. La possession de
ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre d'achoppement du
nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et organiser sa vie
économique, il faut de suite engager des dépenses importantes; le pays,
incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que
si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du développement de la
sécurité et des échanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci
amènera comme conséquence l'aisance, la faculté de payer des impôts et
surtout un nouvel état d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices
qu'il retire de l'organisation économique du pays, il ne croira plus que
l'impôt qu'on exige de lui est perçu injustement du seul droit de la
force et pour l'enrichissement d'étrangers.
Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les
bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans
l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir, qu'on
réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la seule
méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais que de
mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter
vraiment les progrès matériels de notre civilisation en Albanie et pour
assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais
le changement de l'état d'âme d'un peuple.
* * * * *
Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des dernières
convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire,
où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais ressuscite par
la force des sentiments impérissables. Saura-t-il s'adapter au milieu où
il renaît, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparaît-il,
comme une vision éphémère d'un passé aboli, que pour disparaître à
nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?
Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si
merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation
musulmane.
Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à une
petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours
vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si brillantes, mais
divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un sentiment national si
vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indépendance son goût de la
liberté individuelle; Pologne dépecée par la politique des voisins à
l'affût, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer
Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrêter le cours?