LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB

De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De

Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne

Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem

|| La grande tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La

plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de

Tatalidza || Uskub et son histoire récente || La tragédie

balkanique et les Albanais.

De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est,

continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la

Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente,

quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la

vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées

et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et

Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade.

L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre le

grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et

Serbes se disputent le sol.

Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en

voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important,

Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du

matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée

et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le

nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de

soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux officiers

à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés, marchant

d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il

présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des officiers qui les

tiennent en main.

Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et

plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont

bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas

atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte

autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on

moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les

gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes

bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au

travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner par un cheval

qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur

de blé et presque partout la terre est cultivée, mais seulement près de

la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres

broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont rares.

L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des

terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne

peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs

bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze

heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent,

disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs dans

cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a pas ou

il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces

paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont

généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de

bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles

de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes, ils

préfèrent y renoncer.

Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines, nous

redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez large

vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant le lever

du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons

illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de mon

escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant le

presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky, l'archimandrite

et les principaux Bulgares m'attendent et me reçoivent. Une chambre fort

convenable est préparée au presbytère et, avec les notables de

l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays.

Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont

turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement

étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont

des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et connaissent

cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en famille. Les

Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation:

alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à Krchevo deux écoles

primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le

bourg est en effet le siège d'une métropolie exarque, depuis que

l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence, et il est visible que

c'est l'évêché qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas

exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe bulgare, dépendant de

l'exarque de Constantinople, était et demeurera une milice, dont il faut

chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce clergé forme une hiérarchie

fortement constituée dont les degrés sont les suivants: le chef suprême

est l'exarque, qui nomme tous les évêques et de qui ceux-ci dépendent

directement; il n'y a pas d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous

ont le titre de métropolite, et si on les divise en deux classes, cette

division n'a d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première

classe sont ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à

Uskub, Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se

trouvent à Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant

sa résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à

l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des

Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté

serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution et

les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et délicates

questions qui puissent se poser.

Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des

remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le

titre d'_episcopus_; les autres sont aidés par des économes, comme

l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par les

archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur dépendance

sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et les prêtres

ayant le titre de _seculari_. Tout ce clergé est formé soit au séminaire

principal de Chichly à Péra, soit au séminaire d'Uskub, soit au

séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui de Constantinople.

Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le

rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les idées

qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à

poursuivre une action politique.

Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de Turcs,

comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée de

Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout

observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se

disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à la

Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste

bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée

d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section

bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait nettement

au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous, socialistes et

syndicats à tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposés à

la séparation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers

bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres

importants et nous travaillons à les entraîner dans la voie des luttes

sociales et à réaliser sur ce terrain la fédération des divers

groupements ouvriers nationaux.» Sandanski et le député démocrate de

Salonique, M. Vlakoff, chefs du «parti du peuple», continuateurs de

l'organisation intérieure bulgare de Delscheff, après l'insurrection de

1903, avaient comme mot d'ordre: la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus

par les Turcs, appuyés par les socialistes, les démocrates prenaient, à

la veille des guerres, un développement assez rapide; redoutés et haïs

par les Bulgares de l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le

consul général de Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux

Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de

la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer.

En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et

l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement à

la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque

sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction du

général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe

révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient des

organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la Bulgarie;

des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club de

Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia.

Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est

de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces

partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches

albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers; mais

ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à

s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et

démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet

de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette

région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le

vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils étaient

presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation intérieure.

C'est que dans cette région domine un des deux éléments sociaux qui

forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du

rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la

bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes,

étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont

pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs amis,

parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en Bulgarie,

et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette

région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se groupent autour

d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa

propagande bulgare.

Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant

plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique sur lequel

ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes,

dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à la suite

d'une intense propagande du royaume.

Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible que

tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et de ses

représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la

Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doléances contre

tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien résolus à tout

faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement à la

grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur

rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et quelle stupeur! Du

dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des fautes des

gouvernements et des exigences des grandes puissances.

* * * * *

Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installé de

village, la situation change complètement à partir de Krchevo; la raison

en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est située à la hauteur de

Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je vais suivre, est à peu

près parallèle à la vallée de Dibra, où coule le Drin noir; de l'une à

l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de 35 à 45 kilomètres; Dibra

n'est séparé d'où je suis que par une chaîne de 1 200 mètres d'altitude

au maximum, un peu plus au nord, qui s'épanouit, s'élargit et s'élève;

deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa

source à quelques kilomètres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et

l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar,

dont les eaux s'écoulent de chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi

ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages

rendent l'infiltration facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée

et de ses montagnes a déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout

le long de la route que je suis.

Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la vallée

du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est

rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés

lentement.

De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit heures de

cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de Krchevo, au

pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une peine infinie

des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim

Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons en effet des lieux

qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova dresse à 1 400 mètres

environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, éloigné

de tout grand centre, séparé par une longue suite de chaînes des plaines

de Macédoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallée de

Vardar à une douzaine de kilomètres au nord; aussi, au beau temps des

grandes insurrections macédoniennes, était-ce ici le quartier général

des révolutionnaires bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir

les pourchasser qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.

Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la montagne;

c'est un désert de roche où je range mon escorte; les silhouettes se

découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large et profond pli

de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallée de Dibra,

coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau et mes souvarys, par

habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant,

d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le fusil sur la

crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille plis, où les

broussailles assez épaisses par endroits et une herbe courte donnent aux

bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux choisi en vérité que

ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires, et il n'est pas

étonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rôle.

Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été repoussés

pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La montagne Bukova

est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un

seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour

de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je croise quelques

hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallée de

Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais pittoresque; une petite

rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar bondit de roche en roche,

forme des cascades, entretient une Agréable fraîcheur sous les beaux

Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons

sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y

offrent l'hospitalité; le chemin devient route, suit la rivière; les

terres cultivées donnent un maïs superbe et du blé en abondance, qui

n'est pas encore partout fauché; sur la route, ce sont encore des

Albanais que nous croisons.

L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la suit à

pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de trouver

une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement voilée; mais

la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus loin un terrain

où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie épaisse résiste à

tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval et la femme face au

fossé de la route et, tout en tenant la bête par la tête, à se placer

entre elle et nous; nous passons sans paraître les voir, selon le mot

d'ordre; à quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en

doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat à l'honneur

féminin.

Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent le

Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans la

plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques

années un centre important presque entièrement albanais; les neuf

dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques

Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large pont de

bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses ombrages et des

arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgré

l'aspect assez misérable des masures, la bourgade a-t-elle un caractère

assez plaisant; à la tombée du jour, nous croisons plusieurs Albanaises

sévèrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur

ceignent la tête et la figure et tombent jusqu'aux genoux.

Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le

plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands

propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux

Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est

au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est près

de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est

un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de tuiles, les fenêtres

tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulièrement typique est

l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.

Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges reculés:

il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille

avec fierté; son corps resté mince donne une singulière impression

d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand

corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de ses yeux

noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu d'une grande

robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un

manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc où il est

assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noué autour de la tête

termine la silhouette étrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains

énormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie

d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage,

primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les défendant

âprement et capable en tout d'une vigueur singulière.

A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey

d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation

gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque, la couleur

locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les

traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston fripé

et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut laisser

un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font

souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et dans cet

accoutrement il figure le progrès.

Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la

fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large

vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse:

blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse

en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité de ceux de

la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et de Dibra, qui

est éloigné de douze heures[5], se groupent à Gostivar et s'expédient

sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 à 23

piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous

les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin

de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier Uskub à

Kalkandelem et Gostivar.

* * * * *

La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à Kalkandelem ne

sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne

pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du Vardar entre deux

rangées de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis

cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée d'une bâche

percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre roues; au grand

trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit tombante, à Kalkandelem

ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la grande tékié des Becktachi,

située à dix minutes de la ville, où une large hospitalité nous est

réservée.

Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute

l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passé,

nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un

grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis parmi eux.

Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais,

la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une importance

considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer, d'autant que

les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombées sous la

même domination; sans doute le centre va émigrer vers El-Bassam, d'où il

pourra diriger les grandes tékiés du sud de l'Albanie chez les Toscs,

dont les terres et les richesses sont des plus importantes.

Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un d'eux

est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert

d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les tombeaux de

saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des derviches. Le

chef est absent; son remplaçant est un derviche vénérable, dont la barbe

de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon

à l'européenne serré dans une large ceinture, où sont passés pistolets

et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine

complètent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui

travaillent aux récoltes ont l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié

est administrée par un bey, économe du monastère, que j'ai rencontré au

congrès albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent,

au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et

en assure la vente.

Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande pièce du

premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure; le long

des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins

dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun

d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions où des

fleurs mettent les coloris les plus variés; le soir tombe; dans

l'atmosphère paisible, les dernières clartés du soleil rougissent de

légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum des fleurs du portique

monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupés autour

de la tékié se mêle à la senteur des roses, des héliotropes de l'herbe

que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriférantes. Dans la

vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des

murs; à terre a été préparé un matelas et des draps recouverts d'étoffes

de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand

nous aurons dîné. Le bey fait apporter une table et m'invite à apprécier

l'excellence de la cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une

soupe où trempent des viandes diverses, des canards rôtis, des

aubergines fort bien apprêtées et des poires; je le félicite sur la

perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les

monastères qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion

à laquelle il se range aussitôt.

Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre; la

plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule dans

le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue leurs

produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont accroupies à

terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant elles sur un grand

linge à même le sol; elles se rangent par spécialités; voici celles qui

vendent des étoffes filées et brodées à la main, des mouchoirs, des

voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des

serviettes; celles-ci ont de beaux boléros albanais tissés d'or, de

fabrication ancienne, dont elles se défont; d'autres apportent les

produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des

raisins, des melons, des pastèques; dans un angle de la grande place

c'est le marché du blé, des haricots et de la farine; ailleurs,

l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des

colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets

utiles à la culture; là, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et

ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux

pistolets de cuivre incrusté.

Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs,

venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des

conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on

s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non

sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;

sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés,

et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la

plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.

Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et

enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir

leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à

l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part.

Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes

l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe.

Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais

svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux vêtements

de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les

immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée d'un

fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune, jeunes

Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des

colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet brodé,

tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient sous le

clair et doux soleil de septembre.

La variété des types montre la diversité des nationalités qui habitent

la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis le

terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville; à

Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des guerres,

3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait

été organisé sous le nom de Club international, mais il était devenu de

fait albanais; d'après les renseignements recueillis ici, sur 100

villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de Kalkandelem, 68 sont

albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la région de

Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et

quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrès

incessants et les Slaves ont usé leurs forces à lutter entre eux.

Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du «bulgarisme»

au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette vallée du

Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les

nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à

l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes chances

pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macédoine jusqu'au

fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans autres obstacles que

ceux que pourront lui créer les Albanais descendant de leur montagne.

De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des

Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des guerres

étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même c'est le

couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce

monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres la

vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minérales

y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.

C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans tout ce

voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs champs, et

on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement

administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes, tout pousse

en abondance et en force. La tranquillité assurée, des moyens commodes

de circulation établis permettront une mise en valeur remarquable de ces

terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitués

par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce

qu'on appelle ici des phaétons (nous dirions des victorias), pour les

personnes: de Kalkandelem à Uskub il faut au moins cinq heures de

voiture; les marchandises paient de 6 à 15 piastres[7], selon l'époque

de l'année, par 100 ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des

voitures ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une

simple planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il

faut assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.

* * * * *

La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des

attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et fort

pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude vers le

nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la route coupe

la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en droite ligne la

métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères tous bulgares

surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature pendant l'été

aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien

cultivées et un bétail abondant broute les prairies environnantes.

Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque de

montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée est

tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8] est son nom; une

vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la mosquée

marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a

été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine; tous les

villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des

collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomérées et les

rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et

quelques fermes sont les seuls bâtiments qu'on rencontre au milieu des

champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.

Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette

région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus

importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la

propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi

pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable

château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le premier

pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik, le

troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier étage

du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pièces

ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des bains

même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours absent;

ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de meurtrières; sept

koulé ou tours en défendent les approches; c'est une vraie forteresse.

L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire de 20

000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par moitié les

récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le maïs, l'orge, les

haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et

ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant

l'exploitation à ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes

les demeures de bey, celle qui présente l'aspect le plus imposant; c'est

un château princier, mais vide et froid.

Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un Albanais,

Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais également, est loin

d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mène à

la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au

milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses étages, que domine une

terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des

taudis, où vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un:

je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres

supportent des ustensiles; des murs en terre battue séparent cette

habitation de la voisine; dans un angle, un carré de terre surélevée est

couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est aménagé;

le feu brûle à même le sol, entre deux pierres; au toit à travers les

planches, un trou laisse fuir la fumée; aucune fenêtre n'est pratiquée;

la porte basse, par laquelle je suis entré, est la seule ouverture.

J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les dénombrer

facilement: un escabeau, deux nattes, un récipient, un balai, des

jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme siège,

l'homme et la femme sont assis; ils portent des vêtements en guenilles,

les pieds sont nus, la face crie la misère et la brutalité; ce sont les

paysans bulgares du grand propriétaire.

Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par centaines;

un cheval les bat, des femmes apportent le blé et remportent la paille;

l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de répit à personne.

Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers

profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande propriété

était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de

Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à peu entre les

villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les

Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu à peu le

pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où la grande

propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son intendant

étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population

slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la

domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux prises avec ces

graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas une des moindres

difficultés du nouveau régime.

Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de ces

longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui, si

angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de

la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite,

quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle

des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination

de leurs fusils.

Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des voitures et

des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies occupent la

large place du marché, où les gens à cet instant ne pensent qu'à leurs

achats et à leurs ventes.

Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont

déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que celle de

ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage avant la

révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun prédisait la

fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son pouvoir sur toute

la Macédoine; l'Albanais prétendait être le successeur du Turc, du droit

de la force et de celui de l'héritier désigné. La lutte s'exaspère; les

bandes déchirent le pays; puis la révolution éclate; dans la stupeur

tous croient au triomphe, à la délivrance, à la victoire; chacun sur

cette place embrasse son voisin, pensant que ses désirs sont comblés.

Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie

étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en

Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc

a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe;

les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient, reculent,

reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du

Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la

première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent jusqu'à Monastir

leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque bulgare et

s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida à Monastir

et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et Bulgares se

disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième acte, qui s'est

joué en l'an de grâce 1913.

Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique:

Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.

Au jeune royaume d'Albanie · 第 21 / 30 题