A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS

La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès

albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question

politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La

situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie

religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et

musulmans.

El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués

arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des

villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la

demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne

manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande

cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux

bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik

plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre

est le selamlik, où les hommes ont accès.

Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont

disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement

du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une

douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et

engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique

d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il

accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et

reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.

L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de

cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est

introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces

rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse.

Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand

ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent,

abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol,

puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois

qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect

veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et

ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine.

Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils

s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en

cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue.

Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de

quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant

sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un

polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de

laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain

foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris

clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes,

agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle,

va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des

arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey,

s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me

dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité

dans sa demeure.

Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir

avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière;

tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer

au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il

m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé

notre dîner.

Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus

avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est

le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam

et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de

Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et

quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre

et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants;

puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des

foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite

présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et

chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les

Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais

jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une

suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau,

avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines

sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des

cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace

la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des

beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour

finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme

on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis.

Quelle abondance,--et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à

une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et

des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son

couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il

n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait

servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le

repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas,

prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?

Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs

sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule,

coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour

être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais.

* * * * *

Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date:

c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais,

qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils sont

là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur ville,

venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre et

propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire

du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette

ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et représentant le club de

Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana,

délégué par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias,

délégué de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me présente une

carte où est inscrit: «George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B.

Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_»; voici

Alex, le délégué de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle

un peu français et est représentant d'une maison de machines

américaines; voici des hodja, des paysans, des commerçants, des beys;

mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tête du mouvement

et du congrès, qui le dominent et qui l'inspirent.

C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais

existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils

ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution

jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans

l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces

nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane;

chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi

été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants et

fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps le

club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de

l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du pays,

le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les

Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à

Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait

être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant

le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un

millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes.

Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon sa

richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres; la

cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu

introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club comprend

toutes les classes de la population: beys, commerçants, paysans, et

représente toute l'activité du pays.

Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles

albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore

inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans

des conversations particulières, des questions fort importantes furent

certainement agitées, comme celle des religions, des journaux et des

rapports avec le gouvernement turc.

Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget, une

pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des écoles.

Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les clubs de

chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien des écoles

et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions

particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik bey versa 250

livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en Suède, envoya une

grosse somme pour fonder un institut, des bibliothèques et cinquante

écoles; on espère de cette manière recueillir des fonds importants.

La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à

l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut

unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans

une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.

Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas un

pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une population

n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de toute

instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le résultat voulu

de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de

toute voie de communication, de toute connaissance de l'extérieur, de

tout contact avec le dehors et qui par cette méthode pensait assurer

plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah. Les écoles étaient

suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en albanais proscrite.

Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rénovateur

d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en conçoivent

l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à commencer par

l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc décidé

d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour former

des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction sera la

langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui seront

peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met le

Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra, organisé par

les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque

sera apprise comme langue secondaire seulement et en même temps que deux

langues occidentales.

On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales

choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de

l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à

des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient

choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention

du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été adoptés.

Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous

ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue est

la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a

des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le

premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue;

en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent

leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars

(mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pêche), porte (porte),

poule (poule), etc...»; et Derwisch bey concluait: «Nous ne pouvions pas

ne pas choisir le français; quant à l'anglais, ajoutait-il, nous avons

été plus hésitants, mais il nous a semblé que, pour le commerce, c'était

encore cette langue que nous devions préférer.»

Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir 600

élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons par an.

Son principal office, les premières années, sera de former les

instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires.

Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans

tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur

ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront instituteurs

et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour

Tirana.

On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour

instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul

Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et

sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines?

La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses,

sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en 1908, les journaux

albanais ont été presque uniquement publiés hors de l'Albanie et hors de

la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans l'Empire, et l'on peut

dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que

paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cessé leur

publication--_Rruféja_ (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum,

_Shqypëja é Shqypëuis_ (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, _Dielli_ (le

Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny en

Égypte, _Albania_ à Londres, _Skkopi_ (le Bâton) au Caire, enfin à Rome

_la Natione Albanese_, qui paraît en italien et qui, n'étant pas dirigé

par un Albanais, est suspect aux indigènes. Les dernières années,

quelques autres journaux ont commencé une propagande albanaise dans le

pays même: _Lirya_ (Liberté) dirigé par Midhat bey, à Salonique, et

_Dituria_ (Science), périodique publié aussi à Salonique, Korica, qui

paraît à Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le

seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i

Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par

semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître

un grand journal à Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union

Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.

La question politique proprement dite était présente à l'esprit de tous,

mais son acuité même empêchait toute discussion publique. Toutefois un

des principaux membres du congrès, qu'il me paraît inutile de nommer, me

traçait le tableau suivant des échanges de vues entre délégués: on

reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de l'influence; cette influence

s'étend surtout chez les Toscs, de Vallona à Bérat et même à El-Bassam;

mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a été

anti-turc et a travaillé jadis à l'indépendance de l'Albanie; d'autres

parce qu'il a des accointances étrangères qui leur paraissent suspectes,

d'autres parce qu'il s'est efforcé naguère d'attiser le fanatisme

musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami

de ces derniers; d'autres enfin par rivalité d'influence.

Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et

désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de leur

peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays,

beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation

d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait

nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie

bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mêmes;

or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde

entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en toute chose,

nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer, ni un

kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien; en

retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans argent? et

nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnayé;

notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise à

fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par

politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire à l'intérêt

de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix ou vingt ans,

quand notre pays se sera développé économiquement, nous pourrons désirer

utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est

seulement une constitution avec sa triple garantie: liberté pour nos

écoles, nos clubs, notre langue; égalité dans l'attribution des dépenses

du budget avec les autres vilayets turcs; fraternité, c'est-à-dire

traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privés de

tout depuis des siècles. Nos libertés politiques, la protection de notre

nationalité, notre régénération économique: c'est tout ce qu'il faut

pour l'instant à la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une

grande personne, elle mourra de consomption; l'indépendance pourrait

être la mort de l'Albanie.»

Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les

difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la réalité

en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers la religion

musulmane à une tolérance sincère envers la religion catholique et la

religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner d'un croissant le

drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je

photographiais les principaux personnages devant le drapeau déployé; je

l'ai vu entourer les hodza d'une considération particulière; j'ai senti

tout le respect que les beys portaient à l'ordre musulman albanais des

Becktachi; mais s'ils sont disposés à faire de la religion musulmane une

sorte de religion d'État, ils veulent, et sincèrement semble-t-il,

assurer la liberté pleine et effective aux Albanais catholiques et

orthodoxes, à leurs prêtres, à leurs institutions; je les ai entendus

déplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon

accueil et porter respect aux orthodoxes présents et aux catholiques.

L'un d'eux me disait dans un jargon moitié français, moitié turc: «lui

catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».

Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Épire,

les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par être

suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être tendues,

d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat on peut

observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais

musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le cultivateur.

La situation des catholiques était et sera bien différente. Les Balkans

jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes orthodoxes

appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare, monténégrine et

roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront concentrés à

Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura

presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes, soit

catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du nord et

du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange; quels vont

être leurs rapports?

Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés de

Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre

sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont _extra provincias

ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus

anciennes dans les annales de l'église catholique; Scutari remonte à

l'année 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe

siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub était déjà

métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé en l'an 58 de notre ère;

ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hiérarchie

catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique

l'existence de trois archevêchés, d'un abbé ayant rang d'archevêque et

de trois évêques pour une population qui, d'après les évaluations les

plus optimistes, ne dépasse pas 200 000 âmes.

Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à Alessio

avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr Georges

Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et métropolitain

de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antérieurement

évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de son diocèse, à 30

000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20 000 ceux de Sappa,

au total à 87 000; tous sont groupés dans un territoire assez peu

étendu entre la frontière monténégrine et la mer. Il faut y joindre les

Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la côte, d'une

part, et le pays de Liouma; presque tous dépendent de l'abbaye de

Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bénédictine, qui au

cours des siècles fut confiée au clergé séculier et soumise à l'évêque

d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré d'Orosch, fort de la protection

de l'Autriche et faisant valoir l'intérêt de grouper les Mirdites en un

diocèse séparé, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le

décret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocèse d'Alessio

juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous

l'autorité de l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et

en 1894 cinq à Alessio vinrent grossir la population catholique de

l'abbaye, qui est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont

d'ailleurs singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement

communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire

général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même

indique les différences d'estimation entre les _Missiones catholicæ_

éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr

Battandier; d'après les renseignements recueillis sur place, j'ai

l'impression que ces divers chiffres sont plutôt exagérés.

Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste

autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est

lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans

cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et pour

ainsi dire aucun fidèle.

Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre des

catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo jusqu'à

Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'à

Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec,

convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé, Papas

Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont

aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y

sont constitués en groupes de plus en plus compacts.

Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut se

résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers

l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus

musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange d'orthodoxes; au

centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de la Vopussa, la

disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent pas 15 000

entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilués

dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes

prennent peu à peu la majorité, les catholiques disparaissent

complètement, mais les musulmans restent assez nombreux et, à la

différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord,

dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands

propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs

orthodoxes.

De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un rôle

prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région

qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,

un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet

élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à

obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très

jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour voisins

les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les

musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée fortement par le

mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de la Mirditie,

rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de maître par l'abbé

Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à l'Autriche et reçoit les

subsides réguliers du _Ballplatz_; l'archevêché de Scutari est à peu

près dans le même cas, et c'est l'empereur François-Joseph, par exemple,

qui donna les fonds nécessaires à la construction du séminaire

pontifical albanais[1].

Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront

d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques

rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas

en un jour que sera éteinte une animosité créée par des traditions,

attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'intérêts

politiques qui comptent bien en tirer parti[2].

Au jeune royaume d'Albanie · 第 11 / 30 题