En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona ||
L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona
|| L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie
et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de
Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo
en Albanie.
De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays
siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en était-il
des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie; et c'est au
même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans
l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au paiement de
l'impôt; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai raconté mon voyage en _pays
Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu près du canal d'Otrante,
suivant «les échelles» d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en
Macédoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y
était établie et relativement obéie, sinon respectée; partout Italiens,
Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des intérêts et
les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent
journellement, en même temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs
agents.
Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots qui
font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière grecque à
la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans grand intérêt et
servant surtout de ports à Janina et à sa région, dont ils sont éloignés
d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou à cheval par
Santi-Quaranta.
Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la bordure
rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant une
échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait un
remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque
complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la baie de
Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de Saseno et le
cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le navire jette
l'ancre.
La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur
un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers;
là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des
flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où
commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on aperçoit
à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se
détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les bâtiments
de la douane attendent le voyageur.
Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la rade
brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du sud et
la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie la
silhouette des sommets qui la protègent.
Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage
marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses
flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles,
et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des voiliers
d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute
d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets d'exportation
du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les gens du bord;
voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le batelier de ses
rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout, conduit en s'appuyant
sur les hauts fonds.
* * * * *
En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée, l'éclat
des taches blanches que les maisons forment en se détachant sur les
verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane
qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site et jettent
sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui aborde à la rive;
mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage féerique, il
devienne le promeneur familier anxieux de voir de près la beauté
entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait maudire le mirage
que devant ses yeux a fait jouer la lumière.
Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou plutôt à
un débarcadère, la Scala, construit par une société exploitant
l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une
forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse conduit de la douane
à une ville sans beauté et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et
les étalages y sont misérables; la grande place est d'une banalité
qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux
ont disparu et les maisons sont sans intérêt; ce ne sont plus les
«Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses féodales des beys albanais du
Nord; les jardins desséchés n'ont pas la vie que met l'eau courante des
ruisselets à Tirana la verte ou dans la mystérieuse Ipek.
Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de l'intérieur;
je cherche le cimetière où, près de la maison, les pierres debout
marquent seules les tombes et où, sous les arbres centenaires, gens et
bêtes passent pour les besognes familières. Je ne trouve plus le jardin
clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds
raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient de mûrir et le
rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à travers les herbes
dans les sillons qu'on lui a creusés.
Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité; elle
est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y
séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché
les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté;
souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais.
* * * * *
C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première capitale;
la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette
partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque
paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières
considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de
la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie durant
et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers de la
récolte, selon les régions.
Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque partie de
l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence s'exerce sur
les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou
Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille
est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres se comptent par heures
de marche; son palais est en ville, mais fort délabré, car il séjourne
peu volontiers ici où on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son
cousin pauvre qui a hérité de l'influence traditionnelle des Vlora et
Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé en chef. Sous l'ancien régime,
il avait comme programme l'indépendance de l'Albanie; dès l'instauration
du régime jeune-turc, il se proclama «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed
Riza et de ses amis; il s'allia à l'Union libérale, puis en devint le
président et, en face du système centralisateur d'_Union et Progrès_,
réclama la décentralisation et l'autonomie; tous les beys de la région
jusqu'à Berat et El-Bassam étaient ses amis et ses partisans et l'on
peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe
dirigeante contre la jeune-Turquie.
Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de
Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de
trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans les
montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans mélange
qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la
jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.
Cette classe de la population est fort différente des beys des montagnes
du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils
l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et parlent parfois
l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des lumières sur le monde
extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de culture; musulmans, ils
ne sont pas fanatiques et certains comme Ismaïl Kemal se disent amis
des orthodoxes grecs; très conscients de leur nationalité albanaise, ils
ont l'ambition d'être maîtres chez eux et de parvenir à leurs desseins,
en employant les moyens opportuns.
La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le coup
de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux
une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du
climat, la facilité de la vie, qui contrastent si singulièrement avec
les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les pénibles
luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia,
ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la Vopoussa et aux côtes de
Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples
favorisés pendant trop de siècles par la chaleur du ciel méditerranéen
et la tiédeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux.
C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est
imaginative et l'initiative renvoyée au lendemain.
Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal en
décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville
l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur fond
rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le
régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan; c'est tout
un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait caractéristique, un
ministère de grands propriétaires: Zenel bey, nommé sans le savoir
président du sénat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic
d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey,
le chef de la plus vieille famille de Diakovo, était désigné comme
commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le
célèbre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha
à la guerre, Lef Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires;
c'était le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire
d'Ismaïl Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les
circonstances délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît
italien et français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe.
Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au
vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de
kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie
albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui
réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes
musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de
Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conservé
leur fanatisme et leur isolement.
C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui subissaient
l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule en compte
environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorité;
des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine
albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la
langue italienne; quant à la langue turque, elle a toujours été
inconnue.
* * * * *
La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des
traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et l'Albanie,
et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont Vallona est le
centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable. Vallona est
peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où l'Italie possède le
plus d'influence; elle le doit moins à sa proximité qu'à deux causes
fondamentales: l'une est la présence en Italie d'une importante colonie
albanaise italianisée, dont un certain nombre de représentants sont
retournés en Albanie et ont été dirigés vers Vallona; l'autre est
l'intérêt de premier ordre que le royaume attache à cette partie de la
terre albanaise.
C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais émigrèrent en
Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant
d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie d'Albanais se
présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que
cette émigration prit des proportions assez importantes; l'origine en
était la conquête turque effectuée à cette époque après la défaite de
Scanderbey; dispersés à travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile,
ces émigrés ont adopté la langue, puis le costume, puis les coutumes du
pays où ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de
leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant très longtemps,
ces souvenirs sont restés latents et ces contacts intermittents; mais,
depuis la création du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti
qu'elle pouvait tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de
mille âmes; elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les
contacts et à faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus
efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en
tirer parti pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur
à l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté:
«La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme
point d'appui pour exercer une influence sur les populations
balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la
communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits
et des raisons pour intervenir.»
Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée albanaise
et ont donné asile à une société nationale albanaise et à des journaux,
écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils répandirent de
l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires, les dons pouvaient
facilement être distribués dans l'autre presqu'île; par eux, on chercha
surtout à exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs
agents à transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait
double avantage, celui de posséder sous la main des intermédiaires
précieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le
développement du trafic italo-albanais.
A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le
chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier d'agent
de la _Puglia_; il est né dans les Pouilles, d'une famille albanaise
transplantée en ce lieu; et de même origine sont la plupart des Italiens
qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles
environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant
d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqués,
ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et les Albanais qui
exportent en Italie les peaux et la laine de leurs bêtes et l'huile de
leurs oliviers.
L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari par
une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les
linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de
l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les intérêts qui
gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la direction
générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme Durazzo
possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de filles,
et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de ces villes;
à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un nombre un peu
plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona, j'ai lieu de
croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois, il n'est pas
douteux que les écoles royales sont un des meilleurs éléments d'action
de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le projet d'organiser à
Bari, à six heures de la côte albanaise, une école supérieure pour
jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurément le
plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.
Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action reste
encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans l'ensemble de
l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a dépassé sa rivale;
c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clergé
catholique et les écoles religieuses; sauf la petite colonie italienne,
qui d'ailleurs manque de prêtres et d'église, il n'y a dans ce port que
des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes
peuvent procurer à l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non
une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement
battue en brèche dans cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien
moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrêté
l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu
violemment hostile à l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter
les progrès de l'action italienne.
Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant plus de
force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une façade
maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes
l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de
Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce
dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà,
mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique
que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années,
le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites
avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de
Scutari.
Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que
l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces
régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la
tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs
maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux
de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à
l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents
et notamment sa jeune rivale et alliée.
En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être
menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses
plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona,
elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi
et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en
Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de
l'Autriche est absent.
Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si
l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de Vallona
est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle
abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de l'Albanie, si l'on voulait
lui laisser le dernier sixième avec Vallona et j'exagérerai à peine si
j'ajoute que la Triple-Alliance a été acceptée par l'Italie comme une
assurance de n'être pas rejetée de cette rive.
La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne
saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique
autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons ports:
Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires,
et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans
pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.
En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a créé
tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement ensablés,
ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports de commerce
ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, où
l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme
port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la
sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port défensif et
offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire et au delà du canal
d'Otrante, porte de l'Adriatique.
Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à
l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents
du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à
Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le navire
reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et marchandises
à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivière qui
ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux, on pourrait
faire un port convenable; toutefois, il est livré sans défense aux vents
du sud; une jetée pourrait y être construite, mais Durazzo restera
toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.
Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or, sa
baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans
rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du nord au
sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau
varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la baie, dite anse de
Dukati, est abritée de tous les vents et le fond n'y est pas à moins de
20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée, l'entoure, arrosée par
la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de Sasseno, haute de 300
mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une
défense naturelle vers le large; une minuscule jetée et quelques
dragages suffiraient à constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la
plus sûre et la plus facilement défendable.
C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les habitants
émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au port
d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non loin de
Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très médiocres,
quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où passait jadis la
ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à Antivari a repoussé la
mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de kilomètres depuis l'époque
romaine, la baie est restée la même rade profonde et protégée, qui
attend le dominateur qui saura l'utiliser.
Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est
la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée dans ce
port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70
kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre
puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermée à
celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute la côte
italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte
étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona
tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient
d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de
Tarente.
Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre dans
l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port tombe sous
la domination d'une grande puissance sans sentir un péril perpétuel sur
ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en interdire la
possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt à peine
moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la
liberté du passage du canal d'Otrante à ses flottes.
Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche
s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que
d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la
politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention
réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de
l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des règles directrices
de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise
balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation à Scutari, il
a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et cette proposition
était: l'adhésion de l'Italie, sous condition d'opérer de même à
Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à l'installation de
l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts essentiels; l'Autriche ne
saurait consentir à la prise de possession de ce port par l'Italie sans
livrer à la merci de cette dernière sa politique et ses forces
maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et
une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.
Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont
très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors comme principale
préoccupation d'empêcher la possibilité d'une mainmise par l'Autriche
sur ces régions, mainmise que préparait un travail de pénétration
concertée. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une
extension autrichienne en Albanie que pour se prémunir contre une
attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette double assurance et par
suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus
armée et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure
n'est donc pas venue où le royaume se croit capable de refouler et de
conquérir, après avoir résisté et arrêté.
La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien des
fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci, que nous
avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans le cas où
l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le
pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.» L'amiral
Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce qui
concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande
puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et encore
moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie base
d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il
n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à l'occuper; parce que, si
Vallona était dans les mains d'une autre puissance maritime,
l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi serait
considérablement diminuée, avec grand péril pour notre situation
stratégique dans le canal d'Otrante.»
C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée en
termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a
pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans ses
côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie, dans le
cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la suprématie
incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette
suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie; aussi, dans le cas où
une de ces deux puissances voudrait la conquérir, l'autre devrait s'y
opposer de toutes ses forces. C'est la logique même de la situation.»
Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a suivi
les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et albanais et qui
arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelée pour
abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu
de la partie albanaise et peut-être la pomme de discorde entre Italiens
et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique.