«Le Coatlanguy, 13 juillet 18..
«....Si hospitalière qu'ait été pour lui votre Italie, il ne pouvait
dormir en terre étrangère, notre cher grand artiste.... Il a franchi une
fois encore le seuil paternel, et a reposé une nuit sous les solives
noircies qu'il avait revues dans ses rêves. Ses Bretons ont défilé
pieusement devant son cercueil, tels qu'il les avait retracés sur les
toiles que vous aimiez, et sa fille a suivi son convoi, couverte de sa
mante, selon le rite du deuil de son pays.
»Vous avez été si secourable à ma chère Hélène, vous avez eu tant de
part à ce qui nous a rapprochés et unis, que je sens le besoin de vous
associer à toutes ces émotions, poignantes, à la vérité, mais sur
lesquelles plane la douceur infinie de notre amour.
»Jamais je n'oublierai de quel coeur vous avez accueilli ma fiancée, de
quelle main douce et habile vous avez façonné sa riche nature; jamais,
surtout, je ne saurai trop vous dire merci, pour avoir déchiré les
voiles qui me cachaient à moi-même l'aspiration de mon coeur.
»Je suis heureux, oh! profondément, avec quelque chose de plus intime,
de plus haut, de plus sûr, que je n'avais pas connu dans le triste roman
de ma jeunesse. Je m'appuie sur Léna comme sur le granit de son sol, et
ce qui nous lie survit à ce monde.
»Que vous dirai-je du cadre étrange dans lequel, pour un peu de temps,
je l'ai replacée? Avec votre largeur d'esprit, votre acuité de
sentiment, votre sens subtil de la poésie, vous aimeriez ce cadre, si
différent qu'il soit de votre patrie. Au sortir de vos palais de marbre,
les murs gris de ce vieux château sont pauvres et sévères; les antiques
bahuts sculptés semblent barbares auprès de vos cabinets incrustés, et
les seuls tableaux qu'on y voie sont les paysages austères qui
s'encadrent dans les fenêtres à meneaux: collines aux tons bruns et
ternes, arbres grêles, ciel gris-perle, touffes d'ajoncs. Cependant,
encore une fois, vous en goûteriez l'âpre poésie, de même que vous
comprendriez ces rudes natures éprises de devoir, concentrant leur force
en une idée qu'elles poursuivent sans dévier.
»Je sens par quelles racines, par quelles fibres ignorées d'elle-même
Léna tient à ce sol qu'elle avait un jour rêvé de quitter; je ne l'en
détacherai pas. J'y bâtirai pour elle une demeure où elle viendra,
chaque année, dire à ses chers paysans que la Bretagne est la plus
douce, la plus belle, la plus prenante des petites patries, et où un
jour, je l'espère, nos enfants s'imprégneront de foi et de vaillance.
«J'aime cette vie rustique; il me plaît de voir Léna s'y reprendre avec
joie, en attendant que je lui révèle le nouveau cadre où elle est
appelée à se mouvoir, et auquel vous l'avez si délicatement préparée.
»Nos noces, qui sont prochaines, auront lieu sans faste, sauf pour les
pauvres, conviés de toutes parts. Elle me mènera alors à travers son
pays, que je dois connaître comme une patrie d'adoption; puis nous
irons, l'automne venu, faire à Venise un double pèlerinage de souvenir
et d'amitié.
»Chère comtesse, je mets à vos pieds l'hommage de mon respect très
affectueux, et la gratitude de mon immense bonheur....
»_P. S._ Vous me demandez ce qu'a dit mon cousin Landry. Il m'a écrit
une lettre où perce un regret amer. Mais je sais que chez lui tout est à
fleur de peau, les chagrins comme les attachements, et sa mère lui
arrangera, à mi-côte de l'amour, un avenir qui le consolera vite.»