LÉNA A LOÏZIK

«Ma chère cousine, l'annonce de mon arrivée t'a rassurée; mais ce n'est

qu'aujourd'hui que je puis trouver un peu de temps et te donner les

détails que tu me demandes. J'adresserai ma lettre à M. le Recteur, de

crainte que mon oncle ne t'empêche de la lire.

»Mais j'espère que Goulven, lui, ne t'empêchera pas de m'aimer.... Et

quand vous serez mariés, quand une autre petite Loïzik lui murmura un

doux nom, il comprendra qu'on ne peut empêcher une fille d'aller à son

père....

»Mon père! Il te prendrait le coeur, j'en suis sûre. Il ne ressemble pas,

d'ailleurs, à l'oncle Alain: il n'a de commun avec lui qu'un grand

amour pour cette Bretagne dont il s'est vu banni sans même songer à se

révolter.

»Il se remet étonnamment, mais il aura besoin toute sa vie, me dit-on,

de précautions et de soins. Je suis là pour l'en entourer. Sais-tu,

Loïzik, ce qui m'a le plus aidée à me résigner au grand déchirement de

ma vie? C'est qu'il m'a faite libre pour ma nouvelle tâche.

»J'ai pris la direction de la maison. Mon père se trouve pauvre; mais il

a de l'argent placé,--pour moi, dit-il. Si tu savais quel effort, quel

amour cette épargne représente pour une nature insouciante comme la

sienne! Il voulait que j'apprisse un jour qu'il pensait à moi. Avec ce

que nous possédons, nous vivrons, très modestement. Ici, ce n'est pas

comme chez nous, et j'ai quelque peine à me passer de beurre, à

supporter la cuisine à l'huile, à marchander en italien avec les femmes

de la campagne dans le grand marché où des barques apportent chaque jour

d'innombrables provisions.

»J'ai commencé une broderie, je me fais une robe, et je lis. Le temps se

passe ainsi, avec quelques promenades qui seront plus longues quand mon

père m'accompagnera. Quelle ville étrange et superbe! Je prends une

gondole pour aller faire mes achats; mais on peut errer à pied dans les

étroites rues de la Merceria, le quartier commerçant, et dans certains

quartiers étonnants où des ponts, des berges étroites, des ruelles

semblables à des couloirs permettent de circuler à pied. Je n'ai pas

encore vu les musées, ni le palais ducal. La place Saint-Marc est une

merveille, et l'église me console de mon isolement.

»Car je suis isolée, naturellement. Je ne connais d'autres Françaises

que les Soeurs du Bon-Secours, qui sont très occupées, et le seul

Français qui vienne chez nous, c'est, chose étrange, ce cousin de M.

Desmoutiers dont je t'ai parlé, qui avait essayé de renouer le lien

entre nous.

ȃcris-moi, parle-moi de tous, de mon oncle, que j'aime toujours avec

tendresse, de toi et de Goulven.... Hélas! je ne serai pas ta demoiselle

d'honneur!... Et de tout, dans la maison, des chiens, de la vieille

chatte grise, et de mes géraniums, et des oignons de jacinthes.... De

quelle couleur seront-ils?

»Prie, chérie, pour qu'un jour cette barrière contre nature cesse de

diviser deux frères qui s'aimaient jadis....»

La Robe brodée d'argent · 第 40 / 74 题