XXIV

La journée n'était pas avancée, et il y avait encore du soleil lorsque

Léna arriva sur la Piazetta. Elle ressentait cette impression de

surprise qui, à Venise, accompagne toutes les admirations. Les deux

colonnes élancées portant la statue de saint Théodore et le lion ailé de

Saint-Marc, le merveilleux palais royal, l'incomparable palais ducal

formaient un ensemble vraiment étourdissant pour cette enfant jusque-là

ignorante du beau. Mais lorsque, quelques pas plus loin, elle se trouva

sur cette grandiose, splendide place Saint-Marc, cette sensation de la

beauté envahit son être, et un enthousiasme si vif qu'il en était

presque douloureux, vint lui prouver qu'elle était bien la fille d'un

artiste, et que des cordes jusqu'alors endormies venaient de vibrer en

elle avec une violence éperdue. Chose remarquable, c'étaient les lignes

plus simples, plus austères, des vieilles Procuraties qui attiraient ses

regards plutôt que les nouvelles. Mais, presque aussitôt, elle n'eut

plus d'yeux que pour Saint-Marc.

C'était quelque chose d'absolument nouveau. Accoutumée aux vieilles

églises gothiques, d'un ton sévère, aux dentelles de pierres grises, aux

minces clochers à jours de son pays, elle contemplait avec une sorte de

stupeur cette antique et vénérable basilique, ce déploiement inconnu de

richesses, ces coupoles revêtues de lames de cuivre, ces mosaïques

fraîches et brillantes sur leur fond étincelant, et cet étonnant

quadrige de bronze piaffant au-dessus du porche. Elle croyait rêver

lorsqu'elle pénétra dans l'église, et elle eut l'impression que des

siècles de prières l'enveloppaient, que des générations sans nombre

avaient laissé là quelque chose de leurs voeux, de leurs tristesses, de

leurs joies, de leurs espoirs. Elle s'avançait avec une sorte de frayeur

religieuse sur ce pavement précieux qui, ça et là, semble avoir cédé

sous les pas des foules; son regard s'arrêtait un instant sur les murs

de marbre rouge dont les jaspures se devinaient sous les dernières

lueurs du jour, et montait aux superbes, vénérables, incomparables

mosaïques retraçant, sur leur or d'un éclat étonnant, les scènes de

l'Écriture Sainte. Elle resta émerveillée devant le jubé et ses statues

de marbre, puis s'agenouilla devant l'autel. Là, au milieu de ces

splendeurs byzantines et gothiques, sous le marbre, à l'abri des

mosaïques d'or, reposait le corps vénérable de l'Évangéliste dont la

parole écrite, dictée par l'Esprit-Saint, demeurera jusqu'au dernier

jour le trésor de l'Église, et fera circuler la vie dans les âmes. Une

émotion profonde s'emparait d'elle: il lui semblait avoir remonté les

siècles, devant ce corps saint qu'avaient regardé avec tendresse les

yeux du Christ et de sa Mère. Elle n'avait jamais senti plus vivement le

lien qui nous rattache aux temps apostoliques, et elle se sentait plus

près du Sauveur pour avoir vénéré les reliques de son disciple. Près du

Sauveur! Mais il était là lui-même, présent, vivant, comme dans la

petite église de Lanrouara, comme dans la pauvre chapelle de

Boulommiers! Les catholiques le retrouvent partout, et sont ainsi

partout chez eux....

Le jour avait baissé, car elle avait passé dans l'église plus de temps

qu'elle ne croyait. Les lumières s'allumaient sous les galeries des

Procuraties, et une nuée de pigeons regagnaient leurs abris.

Léna eût aimé à s'enfoncer dans les étroits passages de la Merceria;

mais elle songea à son nouveau devoir filial, et se dirigea vers le

quai.

Il lui semblait que, de minute en minute, son esprit s'ouvrait, très

large, à tant d'admirations nouvelles. Elle sentit encore mieux la

beauté sévère de ce palais ducal, majestueux et massif sur ses frêles

colonnes de marbre. Elle reprit le quai, passant sur les ponts en dos

d'âne jetés sur les canaux transversaux, entrevoyant dans chacun de ces

canaux des palais, des masses de feuillage sombre. Sur le Grand Canal,

un mouvement régnait, des croisements de gondoles, de bateaux à vapeur,

et en face, l'île de San-Giorgio, la Dogana, puis la Salute ressortaient

dans la lueur dorée du couchant.

Léna fit sourire la Soeur en lui disant ses impressions; mais une

véritable joie éclaira le visage de son père comme il constatait son

enthousiasme. La Soeur sortit à son tour pour faire sa prière, et la

jeune fille vint s'asseoir près du lit, empêchant le malade de parler,

mais lui dépeignant naïvement, avec un entrain plein de fraîcheur, ses

admirations et ses émotions nouvelles.

Un repas frugal, pris dans l'atelier avec la religieuse, termina cette

journée.

--Mon enfant, dit la Soeur, si vous devez rester ici, il faut vous faire

des habitudes. Votre père vit retiré; ce sera grave pour vous, et vos

journées seront longues!

--Je ne crois pas qu'on puisse s'ennuyer ici, ma Soeur! Mais je suis

habituée à travailler.

--C'est très bien. Le travail est la grande sauvegarde, avec notre

sainte religion. Notre Supérieure est Française; il faudra venir la

voir, elle vous guidera sagement.... Car vous comptez rester?

répéta-t-elle.

Lénik inclina la tête. Et le pauvre coeur humain est ainsi fait qu'elle

soupira en songeant à la maison qu'elle avait si souvent souhaité

quitter, et dont elle était sans doute pour toujours bannie.

La Robe brodée d'argent · 第 38 / 74 题