La journée n'était pas avancée, et il y avait encore du soleil lorsque
Léna arriva sur la Piazetta. Elle ressentait cette impression de
surprise qui, à Venise, accompagne toutes les admirations. Les deux
colonnes élancées portant la statue de saint Théodore et le lion ailé de
Saint-Marc, le merveilleux palais royal, l'incomparable palais ducal
formaient un ensemble vraiment étourdissant pour cette enfant jusque-là
ignorante du beau. Mais lorsque, quelques pas plus loin, elle se trouva
sur cette grandiose, splendide place Saint-Marc, cette sensation de la
beauté envahit son être, et un enthousiasme si vif qu'il en était
presque douloureux, vint lui prouver qu'elle était bien la fille d'un
artiste, et que des cordes jusqu'alors endormies venaient de vibrer en
elle avec une violence éperdue. Chose remarquable, c'étaient les lignes
plus simples, plus austères, des vieilles Procuraties qui attiraient ses
regards plutôt que les nouvelles. Mais, presque aussitôt, elle n'eut
plus d'yeux que pour Saint-Marc.
C'était quelque chose d'absolument nouveau. Accoutumée aux vieilles
églises gothiques, d'un ton sévère, aux dentelles de pierres grises, aux
minces clochers à jours de son pays, elle contemplait avec une sorte de
stupeur cette antique et vénérable basilique, ce déploiement inconnu de
richesses, ces coupoles revêtues de lames de cuivre, ces mosaïques
fraîches et brillantes sur leur fond étincelant, et cet étonnant
quadrige de bronze piaffant au-dessus du porche. Elle croyait rêver
lorsqu'elle pénétra dans l'église, et elle eut l'impression que des
siècles de prières l'enveloppaient, que des générations sans nombre
avaient laissé là quelque chose de leurs voeux, de leurs tristesses, de
leurs joies, de leurs espoirs. Elle s'avançait avec une sorte de frayeur
religieuse sur ce pavement précieux qui, ça et là, semble avoir cédé
sous les pas des foules; son regard s'arrêtait un instant sur les murs
de marbre rouge dont les jaspures se devinaient sous les dernières
lueurs du jour, et montait aux superbes, vénérables, incomparables
mosaïques retraçant, sur leur or d'un éclat étonnant, les scènes de
l'Écriture Sainte. Elle resta émerveillée devant le jubé et ses statues
de marbre, puis s'agenouilla devant l'autel. Là, au milieu de ces
splendeurs byzantines et gothiques, sous le marbre, à l'abri des
mosaïques d'or, reposait le corps vénérable de l'Évangéliste dont la
parole écrite, dictée par l'Esprit-Saint, demeurera jusqu'au dernier
jour le trésor de l'Église, et fera circuler la vie dans les âmes. Une
émotion profonde s'emparait d'elle: il lui semblait avoir remonté les
siècles, devant ce corps saint qu'avaient regardé avec tendresse les
yeux du Christ et de sa Mère. Elle n'avait jamais senti plus vivement le
lien qui nous rattache aux temps apostoliques, et elle se sentait plus
près du Sauveur pour avoir vénéré les reliques de son disciple. Près du
Sauveur! Mais il était là lui-même, présent, vivant, comme dans la
petite église de Lanrouara, comme dans la pauvre chapelle de
Boulommiers! Les catholiques le retrouvent partout, et sont ainsi
partout chez eux....
Le jour avait baissé, car elle avait passé dans l'église plus de temps
qu'elle ne croyait. Les lumières s'allumaient sous les galeries des
Procuraties, et une nuée de pigeons regagnaient leurs abris.
Léna eût aimé à s'enfoncer dans les étroits passages de la Merceria;
mais elle songea à son nouveau devoir filial, et se dirigea vers le
quai.
Il lui semblait que, de minute en minute, son esprit s'ouvrait, très
large, à tant d'admirations nouvelles. Elle sentit encore mieux la
beauté sévère de ce palais ducal, majestueux et massif sur ses frêles
colonnes de marbre. Elle reprit le quai, passant sur les ponts en dos
d'âne jetés sur les canaux transversaux, entrevoyant dans chacun de ces
canaux des palais, des masses de feuillage sombre. Sur le Grand Canal,
un mouvement régnait, des croisements de gondoles, de bateaux à vapeur,
et en face, l'île de San-Giorgio, la Dogana, puis la Salute ressortaient
dans la lueur dorée du couchant.
Léna fit sourire la Soeur en lui disant ses impressions; mais une
véritable joie éclaira le visage de son père comme il constatait son
enthousiasme. La Soeur sortit à son tour pour faire sa prière, et la
jeune fille vint s'asseoir près du lit, empêchant le malade de parler,
mais lui dépeignant naïvement, avec un entrain plein de fraîcheur, ses
admirations et ses émotions nouvelles.
Un repas frugal, pris dans l'atelier avec la religieuse, termina cette
journée.
--Mon enfant, dit la Soeur, si vous devez rester ici, il faut vous faire
des habitudes. Votre père vit retiré; ce sera grave pour vous, et vos
journées seront longues!
--Je ne crois pas qu'on puisse s'ennuyer ici, ma Soeur! Mais je suis
habituée à travailler.
--C'est très bien. Le travail est la grande sauvegarde, avec notre
sainte religion. Notre Supérieure est Française; il faudra venir la
voir, elle vous guidera sagement.... Car vous comptez rester?
répéta-t-elle.
Lénik inclina la tête. Et le pauvre coeur humain est ainsi fait qu'elle
soupira en songeant à la maison qu'elle avait si souvent souhaité
quitter, et dont elle était sans doute pour toujours bannie.