Léna souffrit une torture, tandis que la vieille jument l'entraînait
loin de la maison qui avait été la sienne, vers un inconnu à tout
prendre redoutable. Son père pouvait vivre; mais n'était-il pas
désaccoutumé de l'idée même de la connaître? Trouverait-elle près de lui
l'affection qui lui était nécessaire et qui, elle se le répétait malgré
elle, ne lui avait pas manqué au Coatlanguy?
Elle regardait, avec un serrement de coeur inattendu, ce paysage mouillé
de pluie, drapé de vapeurs grises. Elle avait cru jadis pouvoir s'en
éloigner avec joie, et voici que tout cela la ressaisissait, gardant un
lambeau de sa vie, faisant surgir le passé, mais avec un prestige, une
douceur nouvelle, inconnue....
Elle arriva juste à temps pour l'express, et s'installa dans un wagon de
seconde classe. Elle ne se mêla pas aux conversations des femmes qui s'y
trouvaient: elle se sentait déjà en dehors de ces intérêts locaux, semi
rustiques. Bientôt elle s'endormit, vaincue par la fatigue, et quand
elle ouvrit les yeux après quelques heures d'un sommeil à demi
conscient, elle avait franchi les limites de sa province. Alors, elle se
dit qu'il était temps de préparer la seconde partie de son voyage, et
elle acheta un indicateur à la gare de Laval.
Un indicateur est chose fatidique pour une jeune villageoise. Mais Léna
était intelligente, et après quelques découragements, elle parvint à
démêler les grandes lignes de son itinéraire. Un express partait à 10
heures 30 de la gare de Paris-Lyon, et ceci lui laissait plus de trois
heures pour des achats indispensables. Elle avait déjeuné des provisions
que Loïzik lui avait glissées au départ, mais elle commençait à souffrir
de la faim comme de la fatigue en débarquant, le soir venu, à
Montparnasse. Elle eut un affreux moment de détresse, puis se décida à
s'adresser à l'un des sous-chefs, qui avait des cheveux gris.
--Ce serait une charité, Monsieur, de me donner quelques renseignements,
dit-elle de sa voix douce et traînante qui, en ce moment, tremblait de
timidité. Je pars à 10 h. 30 pour Venise, où je vais rejoindre mon père
mourant. Je ne sais où est la gare, et il faut que je trouve un chapeau:
on ne peut aller si loin dans le costume de mon pays, ajouta-t-elle
naïvement.
Le sous-chef, étonné de la distinction de ses manières, l'enveloppa d'un
regard pénétrant.
--Vous êtes bien jeune pour faire seule un voyage si long! dit-il.
--Je ne peux faire autrement; j'irai en dames seules... J'ai vingt et un
ans, Monsieur.... Puis-je avoir ma malle?
Il y avait tant de candeur sur ce joli visage, que le brave homme fut
ému de pitié. Il avait justement une fille du même âge.
--Attendez cinq minutes, là, dans mon bureau, et donnez-moi votre
bulletin de bagages....
Elle se sentit rassérénée, et s'assit dans le petit bureau où un poële
mettait une chaleur ardente, pendant que le sous-chef appelait un
employé et lui donnait des instructions.
Elle n'attendit pas très longtemps. Son protecteur improvisé revint avec
l'homme d'équipe.
--Une voiture vous attend, Mademoiselle, et votre malle est déjà
chargée. Suivez l'employé, qui va vous conduire. La voiture est prise à
l'heure; vous ferez arrêter devant un magasin de modes, et voici ma
carte pour le conducteur du train de Modane; n'oubliez pas de la lui
remettre, il prendra soin de vous.
De belles larmes brillantes montèrent aux yeux de Léna.
--Merci, Monsieur, que Dieu vous bénisse! Et si vous avez une fille,
puisse-t-elle trouver, en cas de besoin, une aide comme celle que vous
me donnez!
Le sous-chef la regarda s'éloigner avec une toute petite émotion, puis
retourna à son service.
L'employé conduisit Léna par un passage privé, jusqu'à une voiture sur
laquelle elle reconnut sa malle. Il donna lui-même des instructions au
cocher.
--Gare de Lyon, grandes lignes, à l'heure; vous arrêterez sur le passage
devant un magasin de modes....
Et la voiture partit.
Il y avait, à cette heure, une circulation intense, même sur les
boulevards moins fréquentés qu'on suivait. Léna se sentit d'abord
étourdie et effrayée de voir les énormes lanternes des tramways, les
phares éblouissants des autos, les petites lumières des bicyclettes,
tout cela semblant se précipiter avec furie sur la voiture. Mais, aucun
abordage ne se produisant, elle reprit confiance et regarda le chemin
inconnu qu'elle parcourait.
Rue de Lyon, le fiacre s'arrêta devant un magasin brillamment éclairé.
Le flair parisien du cocher avait bien servi Léna: derrière les glaces,
il n'y avait pas seulement des fantaisies plus ou moins rutilantes, mais
aussi de modestes feutres, vraies coiffures de voyage. Enfin, d'autres
articles se trouvaient encore à la devanture, y compris des sacs et des
couvertures.
Rougissant de la curiosité qu'excitait son entrée, Léna demanda un
chapeau de feutre noir.
--Très bien!
--Quelque chose de discret, dit la jeune fille à la vendeuse qui
l'entraînait vers un rayon écarté, tout en admirant les malines de sa
coiffe.
Pauvre petite coiffe! Léna l'ôta d'une main tremblante, avec
l'impression de dépouiller son passé, puis commença à essayer des
chapeaux devant une psyché.
--Voici qui va très bien.... Un genre sérieux s'alliant avec votre
mante... Faut-il y joindre un voile de gaze?... De la gaze blanche; ce
sera comme il faut, et cela donne une impression de protection....
Tout en parlant, la demoiselle de comptoir jeta un regard sur le grand
col empesé, raide, aux mille tuyaux, qui se voyait sous la cape.
--Si Mademoiselle me permet un conseil? le col est très pittoresque,
mais ne va qu'avec la coiffure.... Nous avons des cols très simples, un
peu grands, modestes, en toile brodée à la main.... Cela attirerait
moins l'attention.
Avait-elle seulement le souci commercial _d'écouler_ un col en broderie
anglaise, ou une sympathie de jeune fille la portait-elle à aider de ses
avis de Parisienne expérimentée une pauvre étrangère? Léna sentit, en
tous cas, que le conseil était judicieux; en un instant, le col fut posé
sur son corsage orné de velours.
--Mademoiselle est très bien! dit la jeune fille, sincère. Ce manteau et
ce corsage ne sont pas ceux de tout le monde: c'est original et comme il
faut....
Léna acheta une couverture et un sac; puis, près de sortir, elle se
ravisa.
--Vous avez été très obligeante, dit-elle. Voulez-vous encore me dire où
je trouverai un endroit convenable pour dîner avant mon départ?
--Il ne manque pas de restaurants près de la gare; mais à votre place,
puisque vous êtes seule, j'aimerais mieux payer un peu plus cher et
aller au buffet....
Léna remercia chaleureusement. Un coup d'oeil sur la grande glace, devant
laquelle elle repassait, lui causa une impression de soulagement.
Livrée, cette fois, à son propre goût, elle sentait qu'elle n'était ni
endimanchée, ni ridicule. La mante au capuchon doublé de soie et orné de
velours retombait en plis amples autour d'elle, et le petit chapeau
enroulé de gaze lui seyait comme si elle l'eût toujours porté.
Elle arriva sans encombre à la gare, entra au buffet, et constata avec
une satisfaction infinie que son nouveau personnage n'excitait aucune
attention qu'il lui fût désagréable de subir.
Bien avant l'heure, elle se trouva devant les guichets encore fermés;
elle se sentait moins en détresse, en voyant l'empressement poli avec
lequel on la renseignait. Mais aussi elle ne se doutait pas du charme
singulier qui émanait d'elle, de la dignité inconsciente de son allure,
de l'originalité chaste de sa mise un peu singulière.
Les guichets s'ouvraient enfin. Guidée par un homme d'équipe qui
flairait chez elle une générosité naïve, elle prit son billet de
deuxième classe pour Venise, fit enregistrer sa malle, et elle se
dirigeait vers la salle d'attente, lorsqu'un groupe pressé passa devant
elle: une femme couverte de fourrures, deux hommes portant des pelisses,
une femme de chambre et un domestique chargés de paquets.
Il semble à Léna que son coeur cessait de battre: dans ces voyageurs qui
l'avaient presque heurtée sans la voir, elle avait reconnu Landry, sa
mère et Séverin de Salles.