»Ma chère petite enfant, j'ai d'autant moins le droit de te refuser la
vérité, qu'il ne m'est pas permis de laisser planer une erreur et une
injustice sur ton père. Non, il n'est pas indigne de ton respect filial.
Il n'a pas su diriger sa vie, il a été faible et imprudent, mais non pas
coupable.
»Quelques années après son veuvage, il a épousé une jeune orpheline, que
ses oncles avaient placée au Conservatoire et destinaient au théâtre.
Elle n'y est point restée; elle s'est toujours conduite honorablement,
et j'ai eu la consolation de bénir ses derniers moments.
»Ton père avait placé les débris de sa petite fortune dans une de ces
affaires qui trompent les ignorants. Une triste éclaboussure a rejailli
sur lui; mais il était innocent des escroqueries auxquelles on mêlait
son nom, et il a tout donné pour désintéresser sa conscience; ton oncle
a fait le reste.
»Quant à toi, on lui disait que ta santé réclamait l'air des champs.
C'était vrai et, dans sa vie errante, il ne pouvait te donner le régime
qui devait te rendre plus forte que ta pauvre mère.... Alain est de
bonne foi. Absolu comme il l'est, il a vu les torts sans leurs excuses,
les faits sans leurs circonstances atténuantes. En donnant de l'argent à
ton père pour le libérer de la prison, il a cru acheter le droit de te
garder. Il a toujours pensé agir pour ton bien. Et si je l'ai blâmé de
t'avoir caché l'existence de ton père, je dois dire que la vie errante
d'Hervé, sa vie d'artiste, créait un milieu peu fait pour une jeune
fille.
»Enfin, je dois ajouter que si Hervé a tenté autrefois quelques efforts
douloureux pour revoir l'enfant inconnue qu'il avait quittée au berceau,
il n'a éprouvé ni les désirs ardents, ni les regrets inconsolables que
tu lui supposes. C'est un être attrayant, mais faible, passif, résigné
aux refus d'une volonté plus énergique que la sienne, et conservant
assez de sagesse, peut-être assez d'abnégation, pour laisser sa fille
dans un milieu honorable, dans une maison aisée, parmi les protecteurs
capables d'assurer son sort.
»J'ai écrit à Alain. Je ne lui cache pas ma manière de penser. Il n'a
pas le droit d'empêcher un père de correspondre avec sa fille, et il
faut qu'il soit étrangement aveuglé par ses préjugés et ses rancunes,
pour refuser de pardonner à son frère.... Mais il s'imagine lui avoir
pardonné.
»J'espère qu'un jour, il verra clair. Quant à toi, tu dois attendre, en
priant le bon Dieu pour que les choses s'arrangent; tu dois trop à ton
oncle pour rompre avec lui et pour t'en aller là où tu n'es guère plus
désirée. Patience, ma petite fille, et obtenons que ton père rentre un
jour au Coatlanguy.»
Léna lut et relut cette lettre. Elle lui causait un mélange singulier de
soulagement et d'amertume. Mais le conseil qui la terminait lui semblait
froid, presque cruel, impossible à suivre.
Elle se disait bien que le prêtre, ayant pris en main cette affaire, ne
cesserait plus de prêcher «à temps et à contre-temps» cette conscience
qui s'obstinait, sous prétexte de devoir, dans une rancune inavouée.
Mais la révélation de l'existence de son père arrivait trop à propos,
dans le paroxysme de son chagrin et le désarroi de sa vie, pour ne pas
surmener son imagination et exalter ses sentiments.
Elle ne pouvait ni admettre l'indifférence de son père, ni excuser la
sévérité de son oncle. En rappelant ses souvenirs, elle se rappelait, à
la vérité, que celui-ci ne lui avait jamais dit clairement,
ouvertement, qu'Hervé était mort; mais il le lui avait laissé croire, à
elle comme aux autres, et elle avait beau se dire qu'il avait erré par
amour pour elle, par excès de sollicitude pour son éducation et son
avenir, elle sentait contre lui un ressentiment qui s'aggravait de
toutes ses larmes d'orpheline. Elle était prête à le rendre responsable
de l'insouciance de son propre père, qu'il avait frustré d'une tâche
rédemptrice. Et sans qu'elle s'en rendît compte, peut-être lui en
voulait-elle surtout de ne pas être l'idéal absolu qu'elle avait aimé et
admiré. Car, tout en discutant, ses idées et la forte discipline dont
elle avait parfois souffert, elle était fière de lui, de l'harmonie de
sa conduite et de ses principes, de la tâche qu'il avait poursuivie sans
défaillance, du bien social qu'il avait réalisé. Elle avait surtout été
attendrie de sa bonté pour elle, pour les pauvres, pour les petits,
cette bonté qui semblait deux fois plus touchante en une nature si
ferme. Et voilà qu'il montrait ses pieds d'argile, qu'il se révélait
capable d'injustice, de dureté, presque de haine!...
Les jours passaient, et une sourde contrainte régnait au manoir. Le
maire, toujours inflexible, était plus brusque, plus silencieux, et sa
prédilection pour Léna faisait place à une sévérité confinant à
l'injustice. Il lui adressait à tout propos des remarques ironiques, des
reproches brutaux; il lui imposait des tâches qu'il n'avait pas
jusqu'alors cru faites pour elle, et l'obéissance dédaigneuse, le
silence hautain et obstiné avec lesquels elle subissait cette manière
d'être nouvelle, exaspéraient encore plus l'impérieux vieillard.
Loïzik était consternée; mais, pas plus que Goulven, elle ne pouvait
s'expliquer un tel changement.
Cependant, Léna maigrissait et changeait visiblement. Chaque jour qui
s'écoulait semblait enlever quelque chose à sa jeunesse et à sa beauté.
Sa bouche avait des lignes dures, une ombre s'étendait sous ses yeux, et
un jour qu'elle cousait près de Loïzik, une de ses vieilles bagues tomba
de son doigt aminci.
Il n'y avait pas eu, entre elle et son oncle, d'autre explication. Ils
restaient ainsi en face l'un de l'autre, presque comme deux
antagonistes, dans l'attente inconsciente d'un orage.
Un soir, avant souper, Léna s'était retirée dans sa chambre, et, ayant
allumé une de ces chandelles minces qui lui causaient jadis tant
d'agacement, elle regardait la petite toile de son père, cherchant à
surprendre les sentiments qui avaient inspiré cette peinture. La
complaisance qu'il avait mise à l'idéaliser montrait son amour pour la
vieille demeure. Quand l'avait-il peinte, et dans quel pressant besoin
s'en était-il séparé?
Un pas pesant se fit tout à coup entendre dans le corridor, et Léna
écouta avec surprise: son oncle, qui couchait au rez-de-chaussée,
montait rarement au premier étage. Mais les pas s'arrêtèrent devant sa
porte, et, sans même frapper, avec l'autorité d'un maître, le maire
souleva bruyamment le loquet primitif.
--Que fais-tu ici toute seule? demanda-t-il brusquement. Est-il utile de
brûler de la chandelle, quand il y a une lampe en bas? Ces manières ne
me conviennent pas, surtout...
Il s'interrompit eu voyant le petit tableau entre les mains de sa nièce,
et une colère soudaine s'alluma dans ses yeux.
--Encore cette idée fixe! Ah! c'est ainsi que tu t'entretiens dans ta
révolte!... Donne-moi cela!
Avec un geste d'effroi, mais résolue, elle serra le tableau entre ses
doigts.
--Donne-le-moi, te dis-je! répéta-t-il, les dents serrés.
--Il est à moi! Je l'ai acheté.... Vous n'avez pas le droit de m'enlever
une oeuvre de mon père! s'écria-t-elle, courageuse devant sa colère.
--Je n'ai pas le droit d'agir en maître chez moi?...
Et, d'un geste violent, il arracha des mains crispées de sa nièce la
toile qu'elle essayait de défendre.
--Mon oncle, c'est mal! C'est lâche! cria-t-elle, frémissante.
Mais il s'éloignait déjà avec le tableau, et elle entendit son pas
pressé dans l'escalier. Alors elle se jeta sur son lit, et fondit en
larmes de rage et de douleur.
La cloche du souper sonna sans qu'on la vît paraître.
Le maire, qui, sombre comme la nuit, venant d'entrer dans la cuisine,
regarda sa place vide.
--Va appeler Léna, Loïzik! dit-il d'un ton impérieux.
Loïzik gravit précipitamment les marches, et, à la lueur fumeuse de la
chandelle, vit sa cousine secouée par des sanglots, le visage enseveli
dans son oreiller.
--Ma Lénik!... Qu'y a-t-il? Ne peux-tu l'oublier? Le bon Dieu t'enverra
un bon mari, mignonne, et alors, tu comprendras que tout ceci n'est
qu'un orage de mai....
Léna releva brusquement la tête, et montra sa figure marbrée.
--Ce n'est pas lui que je pleure, Loïzik; mais mon oncle devient pour
moi un tyran, et je ne pourrai pas rester ici!
--Seigneur! ayez pitié de nous! Que dis-tu, Léna!... Il faut bien être
patient avec ses parents, et l'oncle Alain est comme ton père! Il a
peut-être des soucis, mais cela passera.
Léna la regarda, hésitante. Allait-elle lui dire son secret?
Tout à coup, la voix du maire retentit, menaçante:
--Laisse-la, si elle ne veut pas descendre, Loïzik! Je n'ai jamais prié
personne!
--Va-t-en, dit Léna, amère. Je ne m'assiérai pas près de lui, ce soir!
--Mais je te monterai ton dîner quand il sera couché, murmura la pauvre
Loïzik, consternée.
--Non, je ne veux rien! Son pain m'étoufferait!
Elle poussa doucement sa cousine jusqu'à la porte, puis tira le verrou.
M. de Coatlanguy ne parla plus d'elle. Quand Loïzik remonta, cachant
sous son tablier un bol de bouillon et un morceau de fars, elle ne put
obtenir que la porte s'ouvrît.