Ce fut le surlendemain matin que le facteur apporta la lettre du
presbytère. Léna la reçut de ses mains, et alla la déposer sur le bureau
du maire.
Une anxiété insupportable s'empara d'elle; de la secousse qu'elle avait
subie, il lui demeurait une singulière surexcitation des nerfs.
Tantôt exaltée, tantôt déprimée, elle n'était plus comme jadis maîtresse
d'elle-même, et pour conserver des dehors tranquilles, il lui fallait
déployer une énergie douloureuse, qui, elle le sentait, épuiserait vite
ses forces physiques.
Quand son oncle se mit à table, il avait dû lire la lettre. Il n'en dit
pas un mot, et rien, dans ses manières ni dans le ton de sa voix,
n'indiqua qu'il fût troublé.
Léna endura tout le jour un vrai supplice, se demandant si elle était ou
non orpheline, si elle aurait à apprendre des choses pénibles pour son
coeur, ou à plaider la cause d'un exilé.
Le soir vint. Le maire, aussi libre d'esprit que jamais, causa de choses
et d'autres, sans faire même une allusion à la missive reçue.
Mais une nuit d'insomnie acheva de surexciter l'imagination de Léna.
Dans le grand vide de son coeur, elle cherchait inconsciemment un
aliment, et se rejetait avec une angoisse cruelle sur cette question
pleine de mystère, sur cette possibilité d'avoir encore un père à
chérir.
La matinée du lendemain s'étant encore passée sans que son oncle lui dît
un mot, elle fit appel à tout son courage, et, ayant pris la petite
toile qui, elle en était presque sûre, était l'oeuvre de son père, elle
entra dans le bureau, où le maire alignait des chiffres sur un registre.
--Mon oncle puis-je vous parler?
Il se retourna, jeta un coup d'oeil sur le tableau qu'elle tenait, et
devint d'une couleur de cendre, sans que, toutefois, rien eût fléchi
dans le dessin dur de ses traits.
--Parle, quoique tu me déranges....
La sécheresse de ces paroles ne la rebuta point. Elle plaça la toile
devant lui, et épia son impression.
Une respiration un peu plus pressée.... Ce fut tout. Il détourna les
yeux du tableau, des yeux résolus, impitoyables.
--Eh! bien? dit-il brutalement.
Mais elle n'avait pas peur de lui, que sa force fût ou non factice.
--Je viens vous demander, dit-elle avec un calme voulu, si cette
signature est celle de mon père, et si mon père est vivant.
Leurs regards se croisèrent. Une flamme brilla dans celui du maire.
--As-tu jamais manqué d'affection, de soins? N'as-tu pas été élevée en
honnête fille, comblée de tout ce que tu pouvais désirer dans ta
situation? demanda-t-il sévèrement, prenant l'offensive.
--Oui, dit-elle hardiment, vous m'avez donné tout cela; mais ne
m'avez-vous pas ôté encore davantage, si vous m'avez privée de l'amour
de mon père?
Elle tressaillit en l'entendant éclater d'un rire strident.
--L'amour de ton père!... Un père qui a abandonné son enfant, parce
qu'il ne pouvait supporter qu'elle eût coûté la vie à sa mère! Un père
qui, malgré cette farouche douleur, a épousé une femme de théâtre! Un
père qui n'a pas seulement perdu son patrimoine, mais qui a sali son nom
dans des entreprises véreuses! Voilà l'amour vraiment tendre et
l'honorable protection dont je t'ai privée! Voilà l'éducateur dont je
t'ai préservée! Voilà la honte dont je voulais te garder! Et maintenant,
accuse-moi, si tu l'oses!
Jamais Léna n'avait vu son oncle emporté par une telle colère. Un flot
de sang colorait jusqu'à son front; les veines de ses tempes saillaient
comme des cordes, et sa parole saccadée s'élevait à un diapason furieux.
A mesure qu'il parlait, elle sentait se glacer son sang: non qu'elle eût
peur de lui, mais elle frémissait de souffrance en entendant énumérer
les torts de ce père inconnu, en constatant son indifférence, en
redoutant son indignité.
Elle se ressaisit, cependant. Tout cela était-il possible? Elle se
souvenait du ton de pitié et de sympathie avec lequel le curé avait
parlé d'Hervé de Coatlanguy, un pauvre être n'ayant jamais fait de tort
qu'à lui-même.
--Il sait que je vis? dit-elle d'une voix presque inintelligible.
Le maire réussit tout à coup à se dominer. Essuyant la sueur de son
front, il répondit, plus calme:
--Oui, il le sait....
Et comme malgré lui, il ajouta:
--Je lui donne de tes nouvelles une ou deux fois chaque année.
--Et pouvez-vous me jurer qu'il ne m'a jamais demandée, qu'il n'a jamais
désiré embrasser sa fille? s'écria-t-elle avec une douleur indicible.
Le maire respira péniblement. Elle saisit à deux mains son poignet
noueux.
--Mon oncle, vous ne pouvez pas me tromper! N'est-ce pas trop de m'avoir
laissé croire que je n'avais plus de père? Dites-moi qu'il n'a jamais
cherché à me voir, qu'il n'a jamais exprimé de regret.... et je vous
croirai, et j'essaierai de penser que je suis orpheline!
Il ne répondit pas, mais la même respiration entrecoupée s'échappa de
ses lèvres.
--Alors, s'écria-t-elle avec une douloureuse expression de triomphe,
alors il faut que je le voie, au moins une fois dans ma vie!
--Jamais, tant que je vivrai, il ne franchira ce seuil! Jamais, avec ma
permission, tu n'iras partager sa vie vagabonde! répliqua-t-il
violemment. En te séparant de lui, j'ai agi pour ton bien. En effaçant
son nom de notre arbre généalogique, j'ai agi selon mon droit, ce droit
d'aînesse, de chef de famille, que les lois modernes essaient de dénier,
mais qui a fait la force des vieilles races, gardé leur honneur intact,
maintenu leur tronc vivace, fût-ce par l'extirpation douloureuse, mais
nécessaire, des branches pourries.... Je l'ai jugé indigne, je l'ai
renié. Mais j'ai recueilli sa tâche paternelle, je l'ai faite mienne, et
lui, je l'ai aidé de ma bourse tant qu'il en a eu besoin.
Il se tut brusquement, se leva, et faillit la renverser en courant hors
du bureau.