LANDRY A ALAIN DE COATLANGUY

»Paris, 3 novembre.

«Cher Monsieur, je viens vous adresser une requête.... Ma mère veut

connaître votre Léna, et elle est trop délicate pour aller en cette

saison en Bretagne. Je sais qu'une de vos parentes réclame la visite de

votre nièce. Laissez-la venir, je vous en supplie! Je l'aime tant, et ma

mère est si bonne!

»J'attends un oui avec confiance. Encore mille fois merci pour tout ce

que m'a donné votre maison. En vous priant de me rappeler à tous ceux

qui vous entourent, je vous renouvelle la respectueuse assurance de mon

meilleur dévouement.»

Le maire, en repliant cette lettre, vit les yeux de Léna anxieusement

attachés sur lui.

--Est-ce que c'est M. Desmoutiers qui vous écrit? Reviendra t-il

chasser? demanda-t-elle avec une affectation d'indifférence.

--Pas pour le moment! répliqua-t-il rudement.

Mais la tristesse qui éteignit soudain le rayon de ces doux yeux lui

retomba pesamment sur le coeur.

Il alla s'enfermer dans son bureau, et répondit sans plus tarder:

«Mon cher Monsieur,

»Je vous ai dit de réfléchir. C'est trop tôt. Rappelez-vous ce que je

vous ai confié. Et puis, ce n'est pas trop digne, pour une jeune fille,

d'aller se montrer à Paris, pour revenir tristement chez elle au cas où

elle ne plairait pas à votre mère.

»Bien à vous.»

Cette lettre causa à Landry un désappointement profond, mais aussi lui

rappela désagréablement le point noir qu'il avait oublié: l'existence de

ce père qui pouvait surgir devant lui. Même en faisant la part des

préjugés et des rancunes du maire, c'était évidemment une relation à

éviter. Il résolut de ne parler de lui à Mme Desmoutiers que lorsque

tout serait arrangé, conclu, irrévocable. Seulement, cette réticence

n'était pas pour rendre plus aisés ses rapports avec sa mère.

Celle-ci ne semblait pas remarquer sa contrainte. Elle se bornait à

l'envelopper plus que jamais non seulement de tendresse et d'attention,

mais de tous les raffinements de leur vie élégante, à laquelle il se

reprenait d'ailleurs inconsciemment, quoi qu'il en eût pensé sur les

monts d'Arrez.

Il n'était plus question de départ. Mme Desmoutiers attendait

patiemment, Landry avec anxiété, que M. de Coatlanguy consentît au

voyage de sa nièce.

Et, avec la singulière et touchante faiblesse qu'il éprouvait pour Léna,

faiblesse qui était le seul point vulnérable de cette rude et violente

nature, M. de Coatlanguy céda enfin, la voyant maigrir, pâlir et

pleurer.

Elle fut confiée, pour le voyage, à une châtelaine du voisinage qui

allait voir son fils à Paris. Elle partit, folle de joie, sûre de

l'avenir, vivant le plus enivrant des rêves.

Son oncle avait mis deux conditions à son départ: elle quitterait

Coatlanguy et elle y reviendrait vêtue en Bretonne, et le jour de ses

noces, que cela plût ou non à sa nouvelle famille, elle irait à l'autel

en mariée de Fouesnant, telle que Landry l'avait vue le jour du Rosaire,

avec la couronne de fleurs d'oranger en plus.

Elle ne voulut pas dire à Landry le jour de son arrivée: elle désirait

lui faire la surprise de se montrer à lui vêtue en _demoiselle_. Elle

aussi arriva à la gare Montparnasse à l'aube froide d'un jour d'hiver.

Mais ce n'était pas un coupé coquet qui l'attendait: sa cousine Mélanie,

vêtue de noir, son chapeau démodé posé de travers, était là pour

reprendre avec elle un train de banlieue, dont l'allure était lente, les

wagons froids et sales.

Il fallait, après la fatigue de cette longue nuit, avoir du soleil plein

le coeur pour ne pas pleurer de désolation en traversant ces tristes

faubourgs, bordés de constructions sordides, et aussi en se voyant

l'objet d'une attention effrontée de la part de ses compagnons de

voyage. Malgré la cape qui recouvrait son pittoresque costume, Léna se

sentait l'objet d'une admiration grossière qui la froissait, et sa

cousine la comprit, car elle dit tout bas en lui serrant la main:

--Nos jolies coiffes seraient impossibles ici, mignonne.... Nous irons

tantôt au Bon-Marché acheter un costume....

Le train s'arrêta comme le jour terne et triste éclairait tout à fait

les rangées de maisons sordides, les boutiques misérables qui

s'ouvraient une à une, et une population d'ouvriers à la mine farouche

et de ménagères fanées, ébouriffées, portant des châles tricotés sur

leurs camisoles de pilou.

Léna se sentait le coeur serré. Elle avait beau se dire que ce n'était

pas là Paris, qu'un monde de joies et d'impressions grandioses

l'attendait, cette arrivée lui causait une affreuse déception. Elle

avait entrevu, entre Versailles et Sèvres une campagne encore noyée dans

l'ombre, un peu artificielle, mais enfin une campagne; et ici, dans ce

ramassis de briques et de plâtre, pas même un tronc d'arbre ne s'élevait

sur l'horizon. Et quel horizon! Une plaine monotone et fuyante, hérissée

de cheminées d'usines, et semblant prolonger indéfiniment toute cette

misère....

--Voici l'église, dit Mlle Mélanie, qui trottinait dans la boue avec

un art particulier, sans éclabousser les bas blancs qu'elle portait

comme dans sa jeunesse.

Le coeur de Léna se serra de nouveau. L'église, cette construction d'un

blanc sale, percée de fenêtres carrées, avec un toit de tuile et un

petit fronton grec affreux!

--Ah! dame, cela ne vaut pas nos églises de Bretagne, ma chère! Mais

l'intérieur est mieux que le dehors; voulez-vous entrer?

Oh! oui, au milieu de cet inconnu, dans ce désarroi soudain de sa

pensée, de son attente, Léna pénétra dans la pauvre chapelle comme en un

lieu de refuge, comme en une maison paternelle. Elle se jeta à genoux

d'un mouvement éploré contre la laide balustrade de bois, et regarda le

tabernacle. Là était le même Hôte qu'elle adorait sur l'autel de granit

bleu de Lanrouara; là, elle était encore _chez nous_.... Soudain

réconfortée, elle fit le tour de l'église, et s'arrêta devant une statue

de la Sainte Vierge, en marbre, qu'on s'étonnait de trouver dans cette

église si pauvre.

Léna n'avait pas seulement envers la Mère de Dieu la dévotion naturelle

aux chrétiens, et encore plus aux jeunes filles très pieusement élevées.

Dans le grand vide que laissait à son coeur la mort prématurée de sa

mère, elle s'était passionnément rattachée à cette tendresse céleste, à

cette protection qu'elle avait sentie vivante, tangible. Elle avait une

impression profonde, vécue, pour ainsi dire, de la bonté de Celle qui,

obéissant la première au double et semblable commandement d'aimer Dieu

et ses créatures, poussa cet amour jusqu'à étendre aux hommes coupables

sa maternité ineffable....

A ce nouveau tournant de sa vie, elle sentit tout à coup un besoin

ardent de se remettre en ces mains sages et tendres, et une prière naïve

sortit de son coeur:

--Puisque je n'ai plus d'autre mère que vous, il me semble, ô ma Mère

Marie, que vous arrangerez ma vie comme maman l'eût aimée.... Donnez-moi

un bonheur pur, béni, sur la route du ciel.... Je vous le consacrerai,

je l'emploierai à la gloire de Dieu; mais laissez-moi être heureuse,

donnez-moi le cher compagnon avec qui je m'acheminerai vers vous....

Elle se releva, confiante. Maintenant, il lui semblait avoir pris pied

dans ce milieu inconnu.

Le presbytère était tout proche: une pauvre maisonnette à trois fenêtres

de façade.

--Chez nous, la porte du presbytère est toujours ouverte murmura

involontairement Léna, voyant sa cousine tirer une clef de sa poche.

--Hélas! ici ce n'est pas comme chez nous! dit la vieille fille en

soupirant. On serait vite dévalisé, assassiné, peut-être, si l'on ne se

gardait pas....

Léna, en pénétrant dans le couloir, entre ces minces cloisons de

briques, songea au Coatlanguy. Quelle différence entre la vaste cuisine

du manoir, encombrée de ses cuivres brillants et de ses provisions

savoureuses, et ce réduit peint à la détrempe, avec son petit fourneau

et ses trois ou quatre casseroles émaillées! Quelle différence aussi

entre la grande salle de là-bas, meublée de ses solides bahuts, et cette

salle à manger tapissée d'un papier à quatre sous, avec son buffet de

bois peint et sa table couverte d'une laide toile cirée!

Quatre tasses étaient prêtes, et Mlle Mélanie, ôtant son manteau,

alla chercher la cafetière, puis agita une clochette dont le son

paraissait bien grêle auprès de la voix pleine et puissante de la cloche

de Coatlanguy allant porter aux travailleurs la bonne nouvelle du repos

et du réconfort.

Deux prêtres apparurent presque aussitôt; l'un, pâle, ascétique, était

le vicaire; l'autre, vieilli avant l'âge, avec des traits rudes, comme

sculptés dans du bois, et des yeux bleu clair très doux, était l'abbé

Le Du, le curé de la paroisse, et l'oncle à la mode de Bretagne de Léna.

Un éclair de joie illumina sa figure fatiguée; mais ce n'était pas à sa

parente inconnue qu'allait son regard: c'était le costume breton qui

amenait ce ravissement sur ses traits.

--Mon cher Sandoz, voilà l'habit authentique du pays de Fouesnant!

Le vicaire sourit; il entendait si souvent parler de ce lointain village

breton comme d'un paradis perdu,--d'un paradis terrestre sacrifié au

paradis de là-haut! Mais il ne savait pas, parce qu'il n'était pas

Breton, toute l'étendue du sacrifice: les ouailles dociles abandonnées

pour les brebis errantes, les belles églises de granit quittées pour les

misérables chapelles, et les vieux presbytères entourés d'arbres et

tapissés de roses pour cette maison banale,--enfin le respect et l'amour

qui, là-bas, entourent le prêtre, remplacés par la défiance farouche ou

la haine furieuse....

Tout cela repassa en une minute devant les yeux du prêtre exilé. Mais il

n'était pas de ceux qui regardent en arrière, et il sourit à Léna.

--A qui ressemble-t elle, Mélanie? Elle a les yeux de sa mère, mais le

profil aquilin des Coatlanguy.... Une forte race!... Le maire de

Lanrouara est toujours bien, et dur comme un chêne?... Assieds-toi, ma

fille, ajouta-t-il avec simplicité, employant, bien qu'il ne l'eût

jamais vue, le tutoiement d'une proche parenté. Mélanie, sers-la bien

vite, elle doit avoir froid, après ce voyage....

Léna avait faim; mais elle éprouva une surprise désagréable en voyant sa

cousine verser dans sa tasse un lait bleuâtre, et l'odeur insupportable

du beurre (acheté cependant exprès pour elle,) lui rappela à propos

qu'il y avait dans son panier un pot de beurre de Coatlanguy, baratté de

la veille, avec un reste de pain de ménage.

Le curé s'attendrit.

--Voyez, Sandoz, du pain pétri chez nous! Et cette enfant-là a travaillé

elle-même ce beurre, du beurre comme je n'en mange plus depuis trente

ans!

--Pourquoi ne venez-vous pas quelquefois au pays, mon oncle? Le maire

m'a chargée de vous dire que les chambres ne manquent pas, au

Coatlanguy....

--Mélanie, elle a l'accent du pays! dit le curé avec un nouveau

ravissement.

Ceci n'était pas pour plaire à Léna, qui se piquait d'avoir évité

l'accent du terroir.

--Aller en Bretagne! reprit le curé. Eh! c'est notre rêve de tous les

ans! Nous faisons une tire-lire, n'est-ce pas, Mélanie? Et l'abbé, qui

est très fort sur les indicateurs, nous arrange notre petit voyage....

Mais il y a toujours un empêchement....

--Parce que vous êtes trop bon! dit Mélanie, qui, par respect pour le

caractère sacré de son frère, ne le tutoyait point, bien qu'elle le

régentât de son mieux. Il y a deux ans, c'était un coup de peinture dans

l'église; l'année d'après, c'était ce maçon tombé d'un mur, qui laissait

des orphelins. Il vous insultait de son vivant, mais enfin, les petits

étaient des innocents. Mais cet été!...

--Eh bien! il y a encore eu un obstacle.... N'ennuie pas Léna de ces

histoires....

--Léna, il a été volé, oui, volé par un misérable qu'il nourrissait! Et,

au lieu de porter plainte, il l'a aidé à quitter le pays et à acheter

une pacotille!

--Il fallait lui épargner des tentations, dit le prêtre doucement. Mais

je voudrais savoir des nouvelles de chez nous, et entendre les chers

noms bretons de nos parents, que j'espère bien voir l'année prochaine.

Léna se prêta complaisamment à l'énumération désirée. Le visage du curé

rayonnait, tandis qu'il écoutait des détails puérils en eux-mêmes, mais

précieux pour son coeur toujours chaud. Tout à coup, il tira sa montre.

--Voici l'heure du catéchisme.... Mais tu parles breton, ma fille?

--Oh! oui, dit Léna en riant; l'oncle Alain y tient plus qu'au français.

Le curé se mit alors à parler, avec une légère hésitation provenant du

manque d'habitude, la langue chérie, la langue natale que, seule près de

lui, Mélanie pouvait comprendre. Il se leva à regret pour le catéchisme.

--Allons, Sandoz, il est l'heure.... Vous m'aiderez à remercier le bon

Dieu du bonheur qu'il me donne aujourd'hui.... Si je n'ai pu aller chez

nous, eh bien! le pays est ici avec cette enfant!

--Comme mon oncle semble bon! dit Léna, suivant Mélanie dans l'étroit

escalier de sapin.

--Trop bon! Mais c'est vrai qu'il est un saint.... Il mourra ici, parmi

ses voyous et ses vagabonds. Il en arrache encore quelques-uns au

diable, et tant qu'il tiendra debout, il refusera d'aller se reposer

là-bas.

Elle ouvrit une porte dépeinte, et Léna vit une petite chambre pauvre et

propre, avec de la perse bleue passée à la fenêtre et au lit, une

commode de merisier et deux chaises de paille. Un second lit, voilé

d'une couverture de piqué, avait été étendu pour elle.

--Tu partageras ma chambre, ma fille.... Ce n'est pas beau, mais je te

l'offre de tout coeur.

Léna, qui connaissait les presbytères bretons, pauvres, mais assez

vastes pour donner l'hospitalité, éprouva un désappointement; elle

allait gêner sa cousine, et elle regrettait de n'avoir pas un coin à

elle. Dès ce moment, elle sentit qu'elle ne pourrait rester

longtemps.... Il fallait se hâter de voir la mère de Landry.

--Tante Mélanie, dit-elle, rougissant, il faut que je vous dise que

j'ai.... des amis à Paris.... C'est-à-dire que je n'ai jamais vu _sa_

mère, mais je suis sûre _qu'elle_ désire me voir.

--Quelles belles couleurs, ma petite!.... Raconte-moi cela.... Il y a

bien sûr quelque chose!

Et dans cette petite chambre fanée, où Mélanie ne rêvait guère qu'au

problème de «nouer les deux bouts,» ou au moyen de venir en aide à telle

paroissienne récalcitrante, le naïf roman fut conté, ce roman éclos sous

les brises âpres de la montagne, sur les pentes sauvages fleuries

d'ajoncs. Léna ne savait pas qu'elle avait été demandée en mariage par

Landry; mais, du moins, elle le devinait, et elle n'ignorait pas que les

lettres qui ne lui étaient pas communiquées avaient décidé de sa venue

de Paris. Elle parla longtemps de son amoureux à la vieille fille

émerveillée.

--Il doit savoir ton arrivée, tu le verras demain! Et alors, il te faut

la toilette aujourd'hui.... Dépêche-toi de t'arranger, ma fille, nous

devons sortir d'ici à une demi-heure!

La Robe brodée d'argent · 第 23 / 74 题