Ce fut à l'aube tardive et brumeuse que Landry arriva à Paris. Le coupé
de sa mère l'attendait à la gare, et il éprouva une sensation presque
oubliée, confortable, délicieuse, à pénétrer dans la voiture tiède et
capitonnée qui gardait une très légère odeur de violettes, le parfum de
sa mère. La boule d'eau chaude répandait une agréable chaleur. Le
cocher était plus majestueux que jamais, avec ses fourrures et ses
manières correctes.
Tout cela parut à Landry comme une évocation d'un passé à demi oublié.
Le coupé partit au trot vif et relevé du cheval. Les rues étaient encore
désertes, mais les becs de gaz en éclairaient les larges dimensions, les
monuments familiers qui se dressaient çà et là, et il sentit une
nouvelle impression de chez lui, un plaisir plus vif qu'il n'aurait cru
à se retrouver dans ce vieux Paris.
L'hôtel où habitait sa mère lui parut aussi plus agréable que jamais.
C'était un vieil édifice à l'ancienne mode; l'escalier était monumental,
avec ses murs stuqués, son épais tapis oriental, et les jarres de
faïence remplies de plantes vertes qui ornaient l'entrée.
L'appartement était vaste, confortable, avec un air de grandeur tout à
fait en rapport avec les beaux vieux meubles de famille et les portraits
des magistrats. Une tiédeur délicieuse y régnait dès le vestibule. Le
valet de chambre était là, tout prêt à le débarrasser de son pardessus,
et tout à coup, sur le seuil du petit salon, sa mère elle-même parut,
dans un chaud et élégant peignoir, le visage encadré d'une dentelle, et
un sourire ravi dans les yeux.
Il oublia tout dans la joie de la revoir, et la suivit dans le réduit
charmant où brûlait un bon feu, et où la chocolatière laissait échapper
une odeur vanillée.
--Vous vous êtes levée! Quelle imprudence! Êtes-vous donc mieux?
--Non, mais cela ne fait jamais de mal à une mère d'accueillir son
fils.... Viens là, près de moi, sous la lampe.... Tu as bruni.... Tu
n'es plus tout à fait le même, dit-elle avec une nuance jalouse.
--Si, si, tout à fait le même pour vous soigner et vous gâter....
Racontez-moi vos misères....
--Oh! ce sera vite dit: un point opiniâtre, un peu plus de faiblesse, et
un arrêt du docteur me renvoyant vers le soleil....
--Pour tout l'hiver?
Elle sentit la pointe d'inquiétude qui inspirait ces paroles.
--Je crains que oui; mais tu choisiras toi-même le lieu de notre
exil....
--Et il faut partir tout de suite?
--Le docteur le dit.
Il y eut un silence, ces deux coeurs battant d'un émoi secret en sentant
approcher l'explication nécessaire.
--Je suis encore plus navré de vous voir malade, parce que je voulais
vous emmener en Bretagne.
Il s'efforçait de parler d'un ton détaché, mais il était nerveux et
agité.
--En Bretagne, à cette époque! En plein brouillard! dit-elle d'une voix
très naturelle et d'un petit air d'effroi admirablement joué.
--Oui... j'aurais voulu....
Il ne voulait, il ne pouvait attendre. Sa mère s'était levée pour lui
verser du chocolat, mais il n'aurait pu en boire une cuillerée avant
d'avoir déchargé son coeur de sa terrible confidence.
Il la ramena tout à coup à son fauteuil, et s'inclina vers elle d'un air
qu'il voulait faire tendre, et qui, à son insu, était suppliant.
--Oui, j'aurais voulu vous faire connaître Hélène de Coatlanguy....
Ce nom d'Hélène lui parut une sorte de travestissement, tandis qu'il le
prononçait.
--Hélène de Coatlanguy? répéta sa mère du même ton naturel.
--Oui, je vous ai parlé d'elle!
--M'as-tu parlé d'elle, vraiment?
--Mère, Séverin a dû vous dire.... En un mot, j'ai trouvé la seule femme
que j'aie jamais aimée, la seule qui puisse me rendre heureux!
Il y eut un silence très lourd, pendant lequel Landry vit s'altérer le
visage de sa mère.
--Ç'a été bien subit, dit-elle enfin de sa voix douce, qui avait une
nuance plaintive.
Il fit un rapide calcul, et s'aperçut qu'un mois ne s'était pas écoulé
depuis le jour où il avait vu Léna pour la première fois.
--C'était ma destinée! répondit-il. Et dans ce milieu, dans cette
intimité de la campagne, les semaines valent des mois entiers de
relations banales.
--Tu es, évidemment, libre de choisir ta femme, Landry, même si ce choix
doit mal cadrer avec ton monde, tes habitudes et... les miennes, même si
cette femme et ta mère ne peuvent espérer devenir jamais intimes. Mais
tu ne me refuseras pas un droit: celui d'exiger de toi quelque
réflexion....
--M. de Coatlanguy l'exige aussi! s'écria-t-il étourdiment, mais je suis
sûr de moi!
Mme Desmoutiers changea de couleur.
--Quoi! dit-elle, as-tu déjà, sans m'en parler, engagé ton avenir?
Il se mordit la lèvre.
--Il a bien fallu que je dise à l'oncle de Léna que j'étais loyal et que
j'avais des intentions droites, car sa fierté prenait ombrage, et il
craignait que sa nièce ne s'attachât à moi....
Mme Desmoutiers laissa échapper un éclat de rire strident, absolument
inattendu.
--Ah! voilà ces moeurs patriarcales, cette simplicité antique! Ce paysan
a été assez intrigant pour t'obliger à te déclarer! Mon pauvre Landry,
le tour est connu! C'était une mise en demeure, et tu es tombé dans le
piège!
Landry lui jeta un regard furieux.
--Je ne souffrirai pas, s'écria-t-il, que vous accusiez de duplicité le
plus honnête homme que je connaisse! Ce que vous appelez un _tour_ peut
être exécuté dans un certain monde; lui est sincère, et plus fier que
vous ne pouvez l'imaginer! Il ne me donnerait pas sa nièce sans votre
consentement!
Tout à coup, très nerveuse, sa mère éclata en pleurs. Atterré, il ne sut
plus que dire et il essaya de la calmer.
--Ma mère! Maman, est-ce ainsi que nous devions nous revoir! J'avais le
coeur plein de joie, plein de confiance, plein de la confiance que mes
espoirs et mes joies, seraient les vôtres! Si seulement vous la
connaissiez!...
Les larmes de Mme Desmoutiers s'arrêtèrent tout à coup.
--Je veux bien la connaître, dit-elle.
D'abord interdit de cette capitulation soudaine, Landry se jeta au cou
de sa mère.
--Ah! je savais que vous êtes bonne, que vous m'aimez! Chérie maman!
Vous serez toujours l'âme de notre vie! Elle vous sera une fille
délicieuse, elle qui n'a pas de mère! Songez-y! Vous la formerez
doucement à tous vos goûts, à toutes vos habitudes!
Il y avait une expression un peu embarrassée sur le visage de Mme
Desmoutiers, et elle détourna son regard de celui de son fils.
--Je puis retarder mon départ, reprit-elle. Voyons, a-t-elle quelque
parent qui puisse la recevoir à Paris?
--Oui, oui, le curé d'une des paroisses de la banlieue est le cousin de
sa mère, et la soeur de ce curé, qui tient son ménage, l'a invitée plus
d'une fois à venir les voir.
--Pourquoi n'est-elle pas venue?
--Son oncle ne voulait pas.
--Consentira-t-il, maintenant?
--Oh! certes, je me charge de tout! Mère chérie, ma jolie, ma chère
maman, que je vous aime!...
--Ne m'a-t-on pas dit que cette jeune fille est vêtue en paysanne?
--Oui, mais elle devra, naturellement, quitter son joli costume en
devenant ma femme.
--Il faudra qu'elle le quitte avant, si elle vient à Paris.
--Naturellement, on la regarderait trop! Je vais écrire à son oncle...
--Ne te décideras-tu pas à déjeuner, Landry?
--J'oubliais... J'oublie tout, excepté Léna... et vous, dit-il souriant.
--En attendant qu'elle prenne la première place dans ton coeur, si
réellement tu persistes dans ce projet, ne peux-tu pas être à moi seule
pendant quelques jours, Landry?
Il lui répondit par une pluie de baisers, et fit un effort pour lui
demander des nouvelles de leurs amis.
X
Mme Desmoutiers avait senti l'embarras d'un tête-à-tête avec son
fils, et elle lui proposa de faire inviter Séverin à déjeuner. Il
accueillit cette offre avec un véritable soulagement. Il trouva des
affaires vraies ou supposées pour passer la matinée hors de chez lui, et
quand il rentra, Séverin était déjà là.
Avec M. de Salles, rien n'était jamais banal. Il possédait un tact
exquis, une finesse presque féminine, et il réussit sans affectation, à
la satisfaction, de la mère et du fils, à maintenir la conversation sur
les sujets étrangers à celui qui les occupait et les divisait si
intensément.
Mme Desmoutiers prétexta des lettres, tandis que Landry emmenait son
cousin dans le fumoir, et commençait aussitôt de lui-même à parler de
Léna.
--Séverin, j'ai à te remercier. Je pense que c'est à toi que je dois de
trouver ma mère favorable, ou plutôt résignée à ce que je désire.
Séverin tira quelques bouffées de son cigare, puis regarda Landry.
--Est-elle vraiment résignée?
--Tellement, qu'elle veut connaître Léna, la voir à Paris.
Nouveau silence, pendant lequel Landry commença à ressentir un vague
malaise.
--Mon cher, je te parlerai franchement: je trouve tes décisions
promptes, prématurées. Je t'ai conseillé de réfléchir.
--Il est trop tard!
--Quoi! t'es-tu engagé? s'écria Séverin avec inquiétude.
--Oui, M. de Coatlanguy sait que j'aime sa nièce, et Léna soupçonne que
je n'aurai pas d'autre femme qu'elle.
--Tu as été très imprudent, et je souhaite que tu ne le regrettes
jamais. Mais maintenant, te voilà lié....
--Oui, comme dit la chanson bretonne: «Avec un lien d'or, durant jusqu'à
la mort.»
--Il n'y a pas là matière à plaisanterie, dit sèchement Séverin. Le lien
d'or se change parfois en un lien de fer, et la mort ne se charge pas
toujours de le briser. Mais je tiens à préciser mon rôle dans cette
aventure. Je suis placé dans une situation très spéciale, ayant la
confiance de ta mère comme la tienne. Je crois qu'elle a raison, quand
elle juge que ce mariage ne te convient pas; je le lui ai dit, comme je
te le dis à toi même. Mais maintenant que tu as donné ta parole, je ne
puis, en homme d'honneur, que te conseiller d'aller jusqu'au bout, et je
parlerai dans ce sens à Jeanne. Seulement, tu aurais tort de la croire
si résignée: elle fera tout ce qu'elle pourra pour te faire éviter ce
qu'elle considère comme un malheur.
--Alors, pourquoi faire venir Léna! dit Landry d'un ton de triomphe.
--A ta place, je ne dépayserais pas cette jeune fille.... Ce sera à toi,
comme mari, qu'il appartiendra de lui apprendre son nouveau rôle.
--Mais je serai si heureux de la revoir!
--Comme il te plaira. Souviens-toi de mon avis: il vaudrait mieux
qu'elle ne vînt pas.
--Que dirais-je, alors, à ma mère?
--Que tu aimes mieux attendre qu'elle voie ta future femme dans son
milieu.
--Non, ce milieu déplairait odieusement à ma mère. Elle est artiste,
mais le pittoresque de Coatlanguy est trop rude pour elle.
Séverin haussa les épaules.
--Tu es averti....
--D'ailleurs, j'ai écrit déjà à Coatlanguy.... Veux-tu venir retrouver
ma mère?
La visite de Séverin ne se prolongea pas. Landry, désireux de quitter la
maison, sortit un instant du salon pour s'habiller, et Mme
Desmoutiers profita du moment où elle était seule avec son cousin pour
lui dire, d'un air de triomphe:
--J'ai mis mon plan à exécution.... Cette jeune fille va venir, et
j'espère que, détachée de son cadre, elle perdra ce prestige qui rend
mon fils insensé.
Le visage de Séverin exprima une profonde indignation.
--Je regrette de vous dire que je ne vous croyais pas capable d'une
telle duplicité!
Mme Desmoutiers se mordit la lèvre.
--Le mot est dur, Séverin!
--Je dois vous avertir que, sans me croire le droit de trahir votre
confiance, qui me pèse, j'ai mis Landry en garde contre la venue de
Mlle de Coatlanguy. Naturellement, il vous croit sincère.
--Et pourquoi voudriez-vous faire échouer mon projet? dit-elle,
rougissant de colère. Il s'agit du bonheur de mon fils, et je le défends
comme je peux!
--Je n'admets que les armes courtoises.
--Séverin!....
--Et je vous demande de ne plus, dès maintenant, me tenir au courant
d'une situation que je déplore.... Encore un mot.... Je vous préviens
loyalement que, Landry s'étant formellement engagé, je considère son
honneur comme lié à cette promesse.
Elle n'eut pas le temps de s'indigner; Landry revenait chercher son
cousin.