Sur les prétendus partages de la monarchie.
Nos historiens, en général assez louangeurs envers les rois des Franks,
s’accordent cependant à leur faire un reproche, selon eux, extrêmement
grave: c’est celui d’avoir manqué aux règles de la politique, en
instituant plusieurs héritiers du royaume, en partageant, comme on dit,
une couronne de sa nature indivisible. Quelques écrivains ont essayé de
décharger de ce blâme la mémoire de Clovis et de Charlemagne. Pour y
parvenir, ils établissent que, malgré les apparences, la dignité royale
demeurait sans partage; que l’aîné des frères jouissait toujours de la
prééminence sur les autres; qu’en un mot, alors, comme depuis, il n’y
avait qu’un seul _roi de France_. Une supposition aussi peu fondée
n’était point nécessaire pour excuser les Chlodowig et les Karl de
n’avoir point agi comme Louis XV. On pouvait, sans aucun danger pour
l’honneur de ces rois d’un temps tout différent du nôtre, avouer qu’ils
avaient méconnu les maximes de notre politique.
Et d’abord, qu’y a-t-il de moins conforme à l’idée d’un roi selon nos
mœurs, que ces enfants de Merowig, à la longue chevelure bien graissée,
non point avec du beurre rance, comme celle des simples soldats
germains, mais avec de l’huile parfumée[154]? Véritables chefs de
nomades dans un pays civilisé, ils campaient ou se promenaient à travers
les villes de la Gaule, pillant partout, sans autre idée que celle
d’amasser beaucoup de richesses en monnaie, en joyaux et en meubles;
d’avoir de beaux habits, de beaux chevaux, de belles femmes; et, enfin,
ce qui procurait tout cela, des compagnons d’armes bien déterminés, gens
de cœur et de ressource, comme s’expriment les anciennes
chroniques[155]. Par droit de conquête, et comme les premiers de la
nation conquérante, ils s’étaient approprié, dans toutes les parties de
la Gaule, un très-grand nombre de maisons et de terres qui formaient
leur domaine patrimonial, leur _al-od_, comme on disait en langue
franke[156]. Les villes mêmes étaient regardées par eux comme des
portions de cet _al-od_, comme matière de possession et d’héritage.
Acquérir de nouvelles richesses, accroître le nombre de ces braves qui
garantissaient à leur chef la possession de ses trésors et lui en
gagnaient de nouveaux, tel était l’unique but de leur politique.
Toujours occupés d’intérêts matériels, ils n’exerçaient leur habileté
qu’à reprendre ce qu’ils avaient aliéné, et à dépouiller leurs
compagnons des _feh-ods_[157], ou soldes en terres, dont ils avaient
payé d’anciens services. Il n’y avait trêve pour eux à cette passion
d’amasser et de jouir, que dans les jours de maladie et aux approches de
la mort. Alors les terreurs de la religion chrétienne se présentaient à
leur esprit, redoublées par un souvenir confus des anciennes
superstitions de leurs pères. Afin d’apaiser Dieu, ils le traitaient
comme ils avaient voulu être traités eux-mêmes, et donnaient aux églises
leur vaisselle d’or, leurs tuniques de pourpre, leurs chevaux, les
terres de leur fisc. Enfin, avant d’expirer, ils divisaient
paternellement entre tous leurs fils l’_al-od_ qu’ils avaient reçu de
leurs ancêtres, et tout ce qu’ils y avaient ajouté[158]. Ces fils
vivaient et mouraient comme eux; et à chaque génération se renouvelait
une semblable distribution de meubles, de champs et de villes, sans
qu’il y eût là-dessous autre chose que le soin du père de famille occupé
à concilier d’avance les intérêts et les prétentions de ses fils.
[154]
Infundens acido comam butyro?
(Sidon. Apollinar. _Carm._ XII, apud _Script. rer. gallic. et
francic._, t. I, p. 811.)
[155] Viri _fortes_, viri _utiles_, Franci _utiliores_... (Greg.
Turon. _Hist. Franc._, passim.)--... Novi _utilitatem_ tuam, quod
sis valde strenuus. (Ibid., lib. II, cap. XII, apud _Script. rer.
gallic. et francic._, t. II, p. 168.)--Les mots _utilis_ et
_utilitas_ paraissent être des germanismes, et la traduction des
mots _nit_ ou _nut_ et _nutze_, que les Franks prenaient dans le
sens de _brave_ et de _propre à tout_. Le nom d’homme, _Nithard_,
signifie _utile et brave_.
[156] _Od_ ou _ot_, dans les anciennes langues teutoniques, signifie
_richesse_ et _propriété_; _al-od_ veut dire littéralement _toute
propriété_.
[157] _Feh_ ou _Feo_, en langue franke, signifiait toute espèce de
propriété mobilière, comme les troupeaux et l’argent, et, par
extension, le revenu, la solde militaire; _feh-od_ veut dire
littéralement _propriété-solde_. De là viennent les mots latins
_feodum_ et _feudum_, ainsi que notre mot de _fief_, qui a donné
matière à tant de dissertations inutiles.
[158] Tam de alode parentum quam de comparato... (Formulæ veteres apud
_Script. rer. gallic. et francic._, passim.)
Soit qu’on désapprouve ou non les partages que les rois franks, avant de
mourir, faisaient entre leurs enfants, c’est donc à tort qu’on les
regarde comme de véritables démembrements du corps social et de la
puissance publique. Il est impossible de saisir en Gaule, aux sixième,
septième et huitième siècles, rien de ce que nous entendons par ces mots
d’une langue toute moderne. Les partages de ce qu’on appelle la
monarchie n’avaient point, dans le principe, le caractère d’actes
politiques; ce caractère ne s’y est introduit qu’à la longue et
indirectement. Comme les terres du domaine royal, distribuées sur toute
la surface du pays conquis, se trouvaient en plus grand nombre dans les
lieux où les tribus frankes s’étaient établies de préférence, les fils
des rois, quand ils avaient reçu leur part d’héritage, étaient, par le
fait, investis d’une prééminence naturelle sur les petits propriétaires
et les guerriers cantonnés autour de leur domaine[159].
[159] On a compté jusqu’à cent vingt-trois grandes terres possédées
par les rois de la seconde race en Belgique et sur les bords du
Rhin. M. Guizot, dans ses _Essais sur l’histoire de France_ (p.
123-127), donne les détails curieux sur la nature, la source et
l’étendue des domaines royaux. J’ai lu avec plaisir cet ouvrage
remarquable, qu’on regrette de voir joint comme un simple
commentaire à celui de l’abbé Mably.
Ainsi, l’exercice du commandement était la conséquence, mais non l’objet
du partage, qui n’avait réellement lieu qu’à l’égard des propriétés
personnelles, soit mobilières, soit immobilières. Rien ne le prouve
mieux que le tirage au sort qui avait souvent lieu entre les enfants des
rois. Aujourd’hui encore, dans certains cas, on tire au sort les
différentes portions d’un héritage; jamais il n’est tombé dans l’esprit
des hommes de diviser en lots l’administration sociale et les dignités
politiques. La conduite des fils des rois franks vient à l’appui de
cette manière de voir. Ils semblaient attacher moins d’importance aux
domaines territoriaux qu’à l’argent et aux meubles précieux, dont ils
s’emparaient premièrement, et qu’ils se disputaient avec fureur. Ils
jugeaient qu’une ample distribution d’or et de bijoux aux capitaines et
aux braves était, pour eux, le plus sûr moyen de devenir rois comme leur
père, c’est-à-dire d’être reconnus par un nombre suffisant de soldats
bien déterminés à soutenir le chef qu’ils auraient proclamé.
Quelquefois, au moment même où le père venait de fermer les yeux, les
fils, sans se conformer à ses dernières volontés, pillaient ses trésors,
enlevaient la plus grosse part qu’ils pouvaient, et l’emportaient sur
les domaines qui leur étaient échus, pour acquérir de nouveaux
compagnons et s’assurer de la fidélité des anciens. Ce qui eut lieu
après les funérailles de Chlother, Ier du nom, en 561, et à la mort de
Dagobert, en 638, mérite d’être cité comme exemple. Voici les faits tels
qu’ils sont rapportés par deux historiens contemporains:
«Le roi Chlother, étant à chasser dans la forêt de Cuise, fut pris de la
fièvre et transporté à Compiègne. Là, cruellement tourmenté de la
maladie, il disait souvent dans son langage: Wha! que pensez-vous que
soit ce roi du ciel qui fait mourir ainsi de puissants rois[160]? Il
rendit l’âme, plein de tristesse. Ses quatre fils, Haribert, Gonthramn,
Hilperik et Sighebert, le portèrent à Soissons avec de grands honneurs,
et l’ensevelirent dans la basilique de Saint-Médard. Après les obsèques
de son père, Hilperik s’empara des trésors gardés au domaine de Braine;
et s’adressant à ceux des Franks qui pouvaient le plus, il les amena, à
force de présents, à se ranger sous son commandement[161]. Aussitôt il
se rendit à Paris et s’empara de cette ville; mais il ne put la posséder
longtemps, car ses frères se réunirent pour l’en chasser. Ensuite ils
partagèrent régulièrement et au sort les terres et les villes. Haribert
obtint le royaume de son oncle Hildebert, et Paris pour résidence;
Gonthramn, le royaume de son oncle Chlodomir, dont le siége était
Orléans; Hilperik eut le royaume de son père, et Soissons fut sa ville
principale; enfin Sighebert reçut pour son lot le royaume de son oncle
Theoderik, et Reims devint sa résidence. Peu de temps après, Sighebert
étant allé en guerre contre les Huns, qui faisaient des invasions dans
la Gaule, Hilperik profita de son absence pour s’emparer de Reims et des
autres villes qui lui appartenaient; il s’ensuivit entre eux une guerre
civile. Revenu vainqueur des Huns, Sighebert s’empara de la ville de
Soissons, et y ayant trouvé Theodebert, fils du roi Hilperik, il le fit
prisonnier; puis il marcha contre Hilperik, lui livra bataille, fut
victorieux, et rentra en possession de ses villes...»
[160] «Wa! Quid putatis, qualis est ille rex cœlestis qui sic tam
magnos reges interficit?» (Greg. Turon. _Hist. Franc._, lib. IV,
cap. XXI, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p.
214.)--Wha! ou Whe! dans tous les dialectes germaniques, est une
exclamation de douleur.
[161] ... Et ad Francos utiliores petiit, ipsosque muneribus mollitos
sibi subdidit. (Greg. Turon. _Hist. Franc._, lib. IV, cap. XXII,
apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 214.)
«Après la mort de Dagobert, Pepin, majeur de la maison royale, et les
autres chefs des Franks orientaux, voulurent et prirent pour roi
Sighebert, l’aîné de ses fils. Le plus jeune, appelé Chlodowig, devint
roi des Franks occidentaux, sous la tutelle de sa mère Nanthilde.
Sighebert ne tarda pas à envoyer des messagers demander à la reine
Nanthilde et au roi Chlodowig la part qui lui revenait des trésors de
son père. Kunibert, évêque de Cologne, Pepin et quelques autres des
principaux chefs de l’_Oster_, se rendirent à Compiègne, où, par l’ordre
de Chlodowig et d’après l’avis d’Ega, majeur de sa maison, on apporta le
trésor de Dagobert, qui fut partagé également[162]. On fit transporter à
Metz la part de Sighebert; on la lui présenta et on en dressa
l’inventaire...»
[162] Chunibertus... cum aliquibus primatibus Auster... (Fredegarii
_Chron._, cap. LXXXV, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t.
II, p. 445.)--_Auster_ ou _Oster_, en langue franke, signifie
orient. Ce mot est quelquefois latinisé par ceux d’_Austria_ et
_Austrasia_. Il est difficile de deviner quelle espèce de corruption
de langage a donné naissance au dernier.
Quelquefois il arrivait que, de leur vivant, les rois franks envoyaient
leurs fils résider dans les parties du territoire où ils possédaient de
grands domaines, soit pour en diriger l’exploitation et en percevoir les
revenus, soit pour surveiller la conduite des propriétaires voisins,
soit enfin pour consolider et étendre leurs établissements dans les pays
où ils avaient fait des expéditions. Cette mission, plus domestique que
politique, mais donnée quelquefois avec grand appareil, d’après le
consentement des chefs du territoire où le fils du roi devait s’établir,
est toujours présentée par nos historiens comme une véritable
association à la royauté, et un partage formel de l’État. C’est encore
une illusion causée peut-être par l’abus que font les anciens
chroniqueurs des formules politiques de la langue latine. Dans le fond,
il ne s’agissait, pour les fils, que d’être associés avant l’âge à la
jouissance des biens paternels; mais cette transaction toute privée
entraînait ordinairement des conséquences d’une autre nature. Le fils,
établi sur les domaines royaux, dans telle ou telle grande province, se
faisait connaître des propriétaires voisins, gagnait facilement leurs
bonnes grâces, et devenait leur chef, de préférence à tout autre, au
moment où la royauté était vacante; tous, selon l’expression des
chroniques, le désiraient d’un commun accord[163]. Cela se faisait
naturellement, par le simple cours des choses, et sans qu’il se passât
rien de ce qui aurait eu lieu, par exemple, après un partage politique
de la monarchie de Louis XIV.
[163] Quum omnes eum unanimi conspiratione appetissent. (Fredegarii
_Chron._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 435,
notes et passim.)
Quand les faits sont ainsi éclaircis, la question de savoir si les
partages étaient réglés par les rois franks, de leur propre autorité, ou
si le consentement de l’assemblée nationale était nécessaire, devient
claire à son tour. En tant qu’il distribuait entre ses enfants ses
trésors ou ses terres, le roi n’avait besoin du consentement de
personne: il ne faisait qu’un acte de propriétaire ou de père de
famille. Mais pour faire accepter comme chef, par les guerriers, le fils
auquel il avait donné ses biens, dans telle ou telle portion du
territoire, il lui devenait indispensable d’obtenir le consentement de
ceux-ci, et l’usage était de le demander. De là le mélange apparent de
pouvoir absolu et de délibération libre qui se présente dans les
chroniques.
On se trompe beaucoup, lorsque, attribuant au titre de roi une
signification ou trop ancienne ou trop moderne, on s’imagine que la
conquête des Franks créa pour toute la Gaule un centre d’administration
uniforme. Même dans le temps où les fils de Chlodowig assistaient à des
jeux publics dans l’amphithéâtre d’Arles, et faisaient battre à
Marseille de la monnaie d’or[164], leur gouvernement, à proprement
parler, n’existait qu’au nord de la Loire, où habitaient les tribus
frankes. Hors de ces limites, toute l’administration consistait dans une
occupation militaire. Des bandes de soldats parcouraient le pays comme
des espèces de colonnes mobiles, afin d’entretenir la terreur, ou se
cantonnaient dans les châteaux des villes, rançonnant les citoyens, mais
ne les gouvernant point, et les abandonnant soit à leur régime
municipal, soit à une sorte de despotisme exercé paternellement par les
évêques[165]. Aussi, lorsqu’il y avait plusieurs rois ensemble, les
voyait-on, au lieu de choisir des provinces distinctes, résider à
quelques lieues l’un de l’autre. A l’exception du territoire colonisé
par la race conquérante, ils ne voyaient dans toute l’étendue de la
Gaule qu’un objet de propriété et non de gouvernement. De là viennent
ces quatre capitales dans un espace de soixante lieues[166], ces
partages dans lesquels on trouve réunis en un même lot le Vermandois et
l’Albigeois, et qui s’étendent en longues bandes de terre, depuis le
cours de la Meuse jusqu’aux Alpes et la Méditerranée. De là enfin la
division d’une même ville en plusieurs parts, et d’autres bizarreries,
qui, si on les examine de près, montrent que, dans ces arrangements
politiques, l’intérêt de propriété prévalait sur toute idée
d’administration.
[164] ... Germanorum reges Massiliam... ac maritima loca omnia...
obtinuerunt. Jamque Arelate ludis circensibus præsident, et nummos
cudunt ex auro Gallico, non imperatoris, ut fieri solet, sed sua
impressos effigie. (Procopii _Histor. de Francis_, apud _Script.
rer. gallic. et francic._, t. II, p. 41.)
[165] Les lois des derniers empereurs romains accordaient aux évêques
un grand pouvoir sur les municipalités. Ce pouvoir, accru de plus en
plus depuis la ruine de l’empire, dégénéra presque partout en
seigneurie féodale.
[166] Paris, Orléans, Soissons et Reims.
Les villes du midi étaient alors bien plus grandes que celles du nord,
bien plus propres à devenir des capitales, selon le sens actuel de ce
mot; et pourtant les rois à qui elles appartenaient n’allaient point s’y
établir. Ils les estimaient comme de riches possessions, mais comme des
possessions étrangères où ils eussent été dépaysés. Un seul roi de la
première race, Haribert, frère de Dagobert Ier, s’établit au midi de la
Loire, mais ce fut après avoir tenté vainement d’obtenir la royauté au
nord; et les termes mêmes du traité qu’il conclut avec son frère
prouvent qu’alors, selon l’opinion des Franks, la possession du plus
vaste territoire hors des frontières de leurs colonies ne donnait à
celui qui en jouissait aucun caractère public[167]. Voici le récit des
historiens: «Chlother (II du nom) étant mort, Dagobert, son fils aîné,
ordonna à tous les _leudes_ de l’_Oster_, dont il avait le commandement,
de s’assembler en armée[168]. Il envoya des députés dans le _Neoster_ et
dans le pays des Burgondes, pour s’y faire élire comme roi[169]. Étant
venu à Reims, et s’étant approché de Soissons, tous les évêques et tous
les _leudes_ du royaume des Burgondes se soumirent à lui. Le plus grand
nombre des évêques et des chefs du _Neoster_ manifestèrent aussi leur
désir de le voir régner. Dans le même temps, Haribert son frère faisait
tous ses efforts pour parvenir à la royauté; mais il obtint peu de
succès à cause de son manque d’habileté. Dagobert prit possession de
tout le royaume de Chlother, tant le _Neosterrike_ que le pays des
Burgondes, et s’empara de tous ses trésors[170]. A la fin, touché de
compassion pour son frère Haribert, et suivant l’avis des sages, il
transigea avec lui, et lui céda, pour y vivre dans une condition privée,
le pays situé au delà de la Loire jusqu’aux monts Pyrénées, comprenant
les cantons de Toulouse, de Cahors, d’Agen, de Saintes et de Périgueux.
Il confirma cette cession par un traité, sous la condition que jamais
Haribert ne lui redemanderait rien du royaume de leur père. Haribert
donc, choisissant Toulouse pour résidence, régna dans la province
d’Aquitaine...»
[167] Quoique, depuis le règne des fils de Clovis, la Gaule entière
ait été appelée France, _Francia_, par les étrangers méridionaux,
tels que les Grecs et les Italiens, et _Frankland_, ou terre des
Franks, par les Anglo-Saxons et les Scandinaves, ce dernier nom,
dans la langue franke, ne s’appliquait spécialement qu’à la portion
du territoire divisée en Austrie et Neustrie.
[168] ... Universos leudes quos regebat in Oster, jubet in exercitu
promovere... (Fredegarii _Chron._, apud Script. _rer. gallic. et
francic._, t. II, p. 435.)--_Leude_, _leute_, _liude_, dans les
anciennes langues teutoniques, signifiaient proprement _peuple_,
_gens_. Quelquefois ce mot s’appliquait d’une manière spéciale aux
compagnons des rois. Il paraît pris ici dans un sens plus étendu.
Nos historiens en ont fait mal à propos un titre de dignité, et ils
écrivent au singulier un _leude_, ce qui est aussi absurde que si
l’on donnait un singulier au mot _gens_, en supprimant l’_s_.
[169] ... Missos in Burgundia et Neuster direxit... (Fredegarii
_Chron._, apud ibid.)--_Neuster_, qui, selon la prononciation
romaine, avait le son de _Neouster_, paraît être un mot composé de
la négation franque _ni_ ou _ne_, et d’_oster_, _orient_. Ainsi les
Franks du temps de la conquête, pour _est_ et _ouest_, disaient
_est_ et _non-est_.
[170] Quumque regnum Clotarii tam Neptrico quam Burgundiæ.
(Ibid.)--_Neptrico_ paraît être ici une faute de copie pour
_Neustrico_.--Ce mot ainsi rétabli donne le mot frank
_Neoster-rike_, qui signifie _royaume d’Occident_. Son corrélatif
_Oster-rike_ se trouve dans plusieurs passages écrits sur la seconde
race.
Parmi les nombreux partages du territoire gaulois opérés dans tous les
sens sous la dynastie des _Merowings_[171], il n’y en a pas un qui dure
ou se reproduise d’une manière fixe, excepté celui du pays au nord de la
Loire en Oster et Neoster, ou Oster-rike et Neoster-rike. Cette division
est aussi la seule qui, pendant cette période, offre le caractère d’une
séparation politique, et paraisse véritablement créer deux États
distincts. Mais ce fait ne provient point de ce que, à tort ou à raison,
les premiers rois des Franks auraient eu la fantaisie de couper le
royaume en deux: il tient à des causes bien supérieures. Les simples
dénominations de pays oriental et occidental, qui semblent ne marquer
que des différences de positions géographiques, répondaient, pour les
hommes de race franke, à des distinctions plus profondes. Le pays à
l’est de la forêt des Ardennes et du cours de l’Escaut, formant la
région orientale, était, sinon habité entièrement, du moins dominé par
une tribu distincte de celle qui dominait à l’ouest et au sud, depuis la
forêt des Ardennes jusqu’aux frontières des Bretons. Quoique membres de
la même confédération, les Franks établis entre le Rhin et la Meuse, et
qui s’intitulaient _Ripewares_, c’est-à-dire hommes de la rive, nom
composé, selon toute apparence, d’un mot latin et d’un mot
germanique[172], ne se confondaient point avec les Franks saliens, fixés
entre la Meuse et la Loire. Ces derniers, ayant formé l’avant-garde dans
la grande invasion, étaient devenus, dès le commencement, la tribu
prépondérante, celle qui imposait aux autres ses chefs et sa politique.
[171] _Enfants de Merowig_. Selon la rigueur du langage, il aurait
fallu prononcer _Merowigings_, mais l’on contractait ce mot par
euphonie.
[172] _Ripa_ semble avoir été le nom proprement affecté, durant le
quatrième et le cinquième siècle, à la rive romaine du Rhin. Quant à
la liaison de cette dénomination géographique au mot tudesque
_ware_, qui signifie _homme_, elle n’a rien qui doive surprendre
ici, car il s’en trouve d’autres exemples. Les Suèves, qui occupent
l’ancien pays des Boïes, près des sources du Danube, prirent dès
lors le nom de _Boiowares_, hommes de Boïes, aujourd’hui _Bavarois_.
Les Saxons, établis dans le pays de Kent, en Angleterre,
abandonnèrent leur nom national pour celui de _Cantivares_.
Après avoir porté ses conquêtes jusqu’au sud de la Gaule, Chlodowig,
réagissant contre ses propres compagnons d’armes, détruisit l’un après
l’autre les rois des Franks orientaux[173]. Sous ce chef redoutable et
sous ses fils, toute la confédération franke parut ne former qu’un même
peuple; mais, malgré les apparences d’union, un vieil esprit de
nationalité, et même de rivalité, divisait les deux principales tribus
des conquérants de la Gaule, séparées d’ailleurs par quelques
différences de loi, de mœurs et peut-être de langage; car le haut
allemand (si l’on peut employer cette locution moderne) devait dominer
dans le dialecte des Franks orientaux, et le bas allemand dans celui des
Neustriens. Les premiers, placés à l’extrême limite de l’empire
gallo-frank, servant de barrière à cet empire contre les agressions
réitérées des peuples païens de la Germanie, nourrissaient, au milieu
d’occupations guerrières, le désir de l’indépendance, et même de la
domination politique à l’égard de leurs frères du sud. Ils tendaient
non-seulement à s’affranchir, mais à former à leur tour la tête de la
confédération. Pour parvenir à ce but, le premier moyen était d’avoir
des rois à part; et de là vint l’empressement avec lequel les _leudes de
l’Oster_, comme parlaient les Franks, se groupaient autour des fils des
rois envoyés parmi eux, et leur décernaient une royauté effective, soit
du consentement, soit contre le gré de leur père. Ils allaient même
jusqu’à exciter ces fils à des révoltes qui flattaient leur vanité
nationale et leur espérance de s’ériger en État indépendant[174]. Cette
rivalité produisit des guerres civiles qui se prolongèrent durant tout
le septième siècle, et enfin, au commencement du huitième, la réaction
s’accomplit par un changement de dynastie, qui transporta la domination
des Saliskes aux Ripewares, et la royauté des Merowings aux Karlings.
[173] Sighebert, roi à Cologne, et Reghenaher ou Raghenher, roi à
Cambrai.
[174] Voyez _Gesta Dagoberti regis_, apud _Script. rer. gallic. et
francic._, t. II, p. 580.
Dans cette lutte des tribus frankes de l’orient et du nord contre celles
de l’occident et du sud, il était impossible que les premières ne
prévalussent pas à la longue, et que le siége du gouvernement ne fût pas
transporté, un jour, des bords de la Seine ou de l’Aisne sur ceux de la
Meuse ou du Rhin. En effet, la population orientale n’était point
clair-semée, comme l’autre, au milieu des Gallo-Romains: incessamment
grossie par des émigrés de la Germanie, par tous ceux que l’envie de
chercher fortune ou l’attrait d’une religion nouvelle déterminaient à se
ranger sous l’empire des rois chrétiens, elle formait une masse plus
compacte, moins énervée par l’oisiveté, la richesse et l’exemple des
mœurs romaines. L’énergie belliqueuse des anciens envahisseurs se
changea bientôt, chez les Neustriens, en esprit de guerres privées, en
fureur de se piller les uns les autres, de se disputer un à un tous les
lambeaux de la conquête. Les familles riches, surtout la famille royale,
s’abandonnèrent à un goût effréné pour les jouissances et les plaisirs
sensuels. On peut dire, il est vrai, que ceux des Mérovingiens que nos
histoires nomment rois _fainéants_ furent corrompus à dessein, et avec
une sorte d’art, par les chefs qui s’étaient emparés de leur tutelle;
mais si cette disposition à la mollesse n’eût pas existé chez les Franks
occidentaux, la race des Pepin, malgré toute sa politique, aurait fait
d’inutiles efforts pour s’élever au rang de dynastie royale.
Le premier roi de cette seconde race partagea la Gaule entre ses deux
fils, à la manière des anciens rois, par coupe longitudinale. Dans ce
partage, les royaumes d’Oster et de Neoster furent seuls considérés
comme des États, et l’immense territoire qui se trouvait en dehors leur
fut ajouté comme annexe. Le royaume occidental, donné à Karl, s’étendait
jusqu’aux Pyrénées à travers l’Aquitaine, dont il ne renfermait qu’une
partie. L’autre royaume, donné à Karloman, avait pour limites extrêmes
le Rhin et la Méditerranée. Mais après que la mort de ce dernier eut
réuni sous un même sceptre les deux royaumes, ce mode de division de
l’empire frank ne se reproduisit plus d’une manière fixe. La Neustrie,
en perdant sa prépondérance, perdit son caractère national; tandis
qu’une autre province gauloise, l’Aquitaine, qui, sous la première race,
avait toujours figuré comme domaine, prit, dans les nouveaux partages,
le rang d’un État distinct. Un si grand changement ne vint pas du
hasard, mais d’une réaction énergique de l’esprit national des indigènes
du midi contre le gouvernement fondé par la conquête. Ce pays,
affranchi, mais non d’une manière absolue, malgré plusieurs
insurrections, jouit alors du singulier privilége de communiquer aux
fils des rois la royauté effective, et une puissance quelquefois dirigée
d’une manière hostile contre leurs pères. Le fils de l’empereur Karl le
Grand fut roi en Aquitaine tout autrement que ne l’avait été le frère de
Dagobert Ier; et après que lui-même eut hérité de l’empire, les
Aquitains élurent celui de ses fils qu’il ne voulait pas leur donner.
Tel fut le commencement d’une révolution qui, après des guerres longues
et sanglantes, s’accomplit par le démembrement définitif de l’empire des
Franks; mais ce démembrement sous la seconde race ne doit pas plus être
imputé aux fautes des rois que le partage du royaume en deux États sous
la première. Tout fut l’œuvre de l’esprit national et de cette impulsion
des grandes masses d’hommes à laquelle nulle puissance ne résiste.