Sur la fausse couleur donnée aux premiers temps de l’histoire de France
et la fausseté de la méthode suivie par les historiens modernes.
Une grande cause d’erreur, pour les écrivains et pour les lecteurs de
notre histoire, est son titre même, le nom d’histoire de France dont il
conviendrait avant tout de bien se rendre compte. L’histoire de France,
du cinquième siècle au dix-huitième, est-elle l’histoire d’un même
peuple, ayant une origine commune, les mêmes mœurs, le même langage, les
mêmes intérêts civils et politiques? Il n’en est rien; et la simple
dénomination de Français, reportée, je ne dis pas au delà du Rhin, mais
seulement au temps de la première race, produit un véritable
anachronisme.
On peut pardonner au célèbre bénédictin dom Bouquet d’écrire par
négligence, dans ses _Tables chronologiques_, des phrases telles que
celles-ci: _Les Français pillent les Gaules; ils sont repoussés par
l’empereur Julien_. Son livre ne s’adresse qu’à des savants, et le texte
latin, placé en regard, corrige à l’instant l’erreur. Mais cette erreur
est d’une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et
destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l’histoire
nationale. Quel moyen un pauvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les
idées les plus fausses, quand il lit: _Clodion le Chevelu, roi de
France_; _conversion de Clovis et des Français_, etc.? Le Germain
Chlodio[15] n’a pas régné sur un seul département de la France actuelle,
et, au temps de Chlodowig, que nous appelons Clovis, tous les habitants
de notre territoire, moins quelques milliers de nouveaux venus, étaient
chrétiens, et bons chrétiens.
[15] Ce nom, qu’on pourrait aussi écrire Chlodi, n’est autre chose que
le diminutif familier d’un nom composé de deux syllabes, et
commençant par le mot germanique _hlod_, qui signifiait _illustre_.
L’_n_ finale n’appartient point au nom originaire, mais à la
déclinaison latine, dont elle marque les cas obliques.
Si notre histoire se termine par l’unité la plus complète de nation et
de gouvernement, elle est loin de commencer de même. Il ne s’agit pas de
réduire nos ancêtres à une seule race, ni même à deux, les Franks[16] et
les Gaulois: il y a bien d’autres choses à distinguer. Le nom de Gaulois
est vague; il comprenait plusieurs populations différentes d’origine et
de langage; et quant aux Franks, ils ne sont pas la seule tribu
germanique qui soit venue joindre à ces éléments divers un élément
étranger. Avant qu’ils eussent conquis le nord de la Gaule, les
Visigoths et les Burgondes en occupaient le sud et l’est.
L’envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa le
gouvernement romain et les autres gouvernements qui se partageaient le
pays au cinquième siècle; mais il ne détruisit pas les races d’hommes,
et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente; elle fut
l’œuvre des siècles; elle commença, non à l’établissement, mais à la
chute de la domination franke.
[16] _Frank_ est le mot tudesque, le nom national des conquérants de
la Gaule, articulé suivant leur idiome; _Franc_ est le mot français,
le terme qui, dans notre vieille langue, exprimait la qualité
d’homme libre, puissant, considérable; d’un côté il y a une
signification ethnographique, de l’autre une signification sociale
correspondant à deux époques bien distinctes de notre histoire;
c’est cette diversité de sens que j’ai voulu marquer d’un signe
matériel par la différence d’orthographe.--On disait au singulier
_Franko_ et au pluriel _Frankon_. Otfrid, poëte du neuvième siècle,
écrit: _Ther selbo Franko_ (ille ipse Francus), _Frankon einon_
(Franci soli), _Frankono thiote_ (Francorum populo).
Ainsi, il est absurde de donner pour base à une histoire de France la
seule histoire du peuple frank. C’est mettre en oubli la mémoire du plus
grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui mériteraient peut-être à un
plus juste titre notre vénération filiale. Le premier mérite d’une
histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n’oublier
personne, de ne sacrifier personne, de présenter sur chaque portion du
territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L’histoire de
la contrée, de la province, de la ville natale, est la seule où notre
âme s’attache par un intérêt patriotique; les autres peuvent nous
sembler curieuses, instructives, dignes d’admiration; mais elles ne nous
touchent point de cette manière. Or, comment veut-on qu’un Languedocien
ou qu’un Provençal aime l’histoire des Franks et l’accepte comme
histoire de son pays? Les Franks n’eurent d’établissements fixes qu’au
nord de la Loire; et lorsqu’ils passaient leurs limites et descendaient
vers le sud, ce n’était guère que pour piller et rançonner les
habitants, auxquels ils donnaient le nom de _Romains_. Est-ce de
l’histoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de
Clovis ou de Charlemagne, lui dont les ancêtres, à l’époque de la
première et de la seconde race, traitaient avec les Franks de peuple à
peuple? Du sixième au dixième siècle, et même dans les temps
postérieurs, les héros du nord de la France furent des fléaux pour le
midi.
Le Charles Martel de nos histoires, Karl le Marteau, comme l’appelaient
les siens, d’un surnom emprunté au culte aboli du dieu Thor[17], fut le
dévastateur, non le sauveur de l’Aquitaine et de la Provence. La manière
dont les chroniques originales détaillent et circonstancient les
exploits de ce chef de la seconde race, contraste singulièrement avec
l’enthousiasme patriotique de nos historiens et de nos poëtes modernes.
Voici quelques fragments de leur récit: (731) «Eudes, duc des Aquitains,
s’étant écarté de la teneur des traités, le prince des Franks, Karl, en
fut informé. Il fit marcher son armée, passa la Loire, mit en fuite le
duc Eudes, et, enlevant un grand butin de ce pays, deux fois ravagé par
ses troupes dans la même année, il retourna dans son propre
pays...»--(735) «Le duc Eudes mourut: le prince Karl, en ayant reçu la
nouvelle, prit conseil de ses chefs, et, passant encore une fois la
Loire, il arriva jusqu’à la Garonne et se rendit maître de la ville de
Bordeaux et du fort de Blaye; il prit et subjugua tout ce pays, tant les
villes que les campagnes et les lieux fortifiés...»--(736) «L’habile duc
Karl, ayant fait marcher son armée, la dirigea vers le pays de
Bourgogne. Il réduisit sous l’empire des Franks Lyon, cité de la Gaule,
les principaux habitants et les magistrats de cette province. Il y
établit des juges à lui, et de même jusqu’à Marseille et Arles.
Emportant de grands trésors et beaucoup de butin, il retourna dans le
royaume des Franks, siége de son autorité[18]...»--(737) «Karl renversa
de fond en comble, murs et murailles, les fameuses villes de Nîmes,
d’Agde et de Béziers; il y fit mettre le feu et les incendia, ravagea
les campagnes et les châteaux de ce pays[19]...» Je m’arrête à ce
dernier trait, qu’aucune histoire de France n’a relevé, et dont
l’admirable cirque de Nîmes atteste la vérité. Sous les arcades de ses
immenses corridors, on peut suivre de l’œil, le long des voûtes, les
sillons noirs qu’a tracés la flamme en glissant sur les pierres de
taille qu’elle n’a pu ni ébranler ni dissoudre.
[17] Au rapport d’un historien du neuvième siècle, les Normands, qui
étaient alors païens, donnaient le même surnom à Charlemagne. «Nam
comperto Nordmanni quod ibidem esset, ut ipsi eum nuncupare
solebant, Martellus Carolus...» (Monachi Sangallensis, _De Reb.
bellic. Caroli Magni_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t.
V, p. 130.) Ce nom, dans les anciennes langues du nord scandinave et
teutonique, répondait à celui de _foudre de guerre_.
[18] Fredegarii _Chron. continuat._, pars II, apud _Script. rer.
gallic. et francic._, t. II, p. 454 et 455.
[19] ... Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac Biterris, funditus
muros et mœnia Carolus destruens, igne supposito concremavit,
suburbana et castra illius regionis vastavit. (Ibid., p. 457.)
Le grand précepte qu’il faut donner aux historiens, c’est de distinguer
au lieu de confondre; car, à moins d’être varié, l’on n’est point vrai.
Malheureusement les esprits médiocres ont le goût de l’uniformité;
l’uniformité est si commode! Si elle fausse tout, du moins elle tranche
tout, et avec elle aucun chemin n’est rude. De là vient que nos
annalistes visent à l’unité historique; il leur en faut une à tout prix;
ils s’attachent à un seul nom de peuple; ils le suivent à travers les
temps, et voilà pour eux le fil d’Ariane. _Francia_, ce mot, dans les
cartes géographiques de l’Europe, au quatrième siècle, est inscrit au
nord des embouchures du Rhin[20], et l’on s’autorise de cela pour placer
en premier lieu tous les Français au delà du Rhin. Cette France
d’outre-Rhin se remue, elle avance; on marche avec elle. En 460, elle
parvient au bord de la Somme; en 493, elle touche à la Seine; en 507, le
chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale
jusqu’au pied des Pyrénées, non pour y fixer sa nation, mais pour
enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après cette
expédition, l’on a soin d’appliquer le nom de France à toute l’étendue
de la Gaule, et ainsi se trouvent construites d’un seul coup la France
actuelle et la monarchie française. Établie sur cette base, notre
histoire se continue avec une simplicité parfaite par un catalogue
biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu’ils portent des
noms semblables.
[20] Voyez l’ancien itinéraire désigné vulgairement sous le nom de
Table de Peutinger.
Croiriez-vous qu’une si belle unité n’ait point paru assez complète? Les
Franks étaient un peuple mixte; c’était une confédération d’hommes
parlant tous à peu près la même langue, mais ayant des mœurs, des lois,
des chefs à part. Nos historiens s’épouvantent à la vue de cette faible
variété; ils la nomment barbare et indéchiffrable. Tant qu’elle est
devant eux, ils n’osent entrer en matière; ils tournent autour des faits
et ne se hasardent à les aborder franchement qu’à l’instant où un seul
chef parvient à détruire ou à supplanter les autres. Mais ce n’est pas
tout: l’unité d’empire semble encore vague et douteuse; il faut l’unité
absolue, la monarchie administrative; et quand on ne la rencontre pas
(ce qui est fort commun), on la suppose; car en elle se trouve le
dernier degré de la commodité historique. Ainsi, par une fausse
assimilation des conquêtes des rois franks au gouvernement des rois de
France, dès qu’on rencontre la même limite géographique, on croit voir
la même existence nationale et la même forme de régime. Et cependant,
entre l’époque de la fameuse cession de la Provence, confirmée par
Justinien, et celle où les galères de Marseille arborèrent pour la
première fois le pavillon aux trois fleurs de lis et prirent le nom de
galères du roi, que de révolutions territoriales entre la Meuse et les
deux mers! Combien de fois la conquête n’a-t-elle pas rétrogradé du sud
au nord et de l’ouest à l’est! Combien de dominations locales se sont
élevées et ont grandi, pour retomber ensuite dans le néant!
Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand
mouvement fût dans les simples variations du système social et de la
politique intérieure, et que, pour le bien décrire, il suffit d’avoir
des notions justes sur les éléments constitutifs de la société civile et
de l’administration des États. Dans la même enceinte territoriale, où
une seule société vit aujourd’hui, s’agitaient, durant les siècles du
moyen âge, plusieurs sociétés rivales ou ennemies l’une de l’autre. De
tout autres lois que celles de nos révolutions modernes ont régi les
révolutions qui changèrent l’état de la Gaule, du sixième au quinzième
siècle. Durant cette longue période où la division par provinces fut une
séparation politique plus ou moins complète, il s’est agi pour le
territoire, qu’aujourd’hui nous appelons français, de ce dont il s’agit
pour l’Europe entière, d’équilibre et de conquêtes, de guerre et de
diplomatie. L’administration intérieure du royaume de France proprement
dit n’est qu’un coin de ce vaste tableau.
Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, comme on les
appelle ordinairement, qui, depuis le douzième siècle jusqu’au seizième,
sont les grands événements de notre histoire, il faut leur rendre leur
véritable caractère, celui de conquête plus ou moins violente, plus ou
moins habile, plus ou moins masquée par des raisons diplomatiques. Il ne
faut pas que l’idée d’un droit universel préexistant, puisée dans des
époques postérieures, leur donne un faux air de légalité; on ne doit pas
laisser croire que les habitants des provinces de l’ouest et du sud,
comme Français de vieille date, soupiraient au douzième siècle après le
gouvernement du roi de France, ou simplement reconnaissaient dans leurs
gouvernements seigneuriaux la tache de l’usurpation. Ces gouvernements
étaient nationaux pour eux; et tout étranger qui s’avançait pour les
renverser leur faisait violence à eux-mêmes; quel que fût son titre et
le prétexte de son entreprise, il se constituait leur ennemi.
Le temps a d’abord adouci, puis effacé les traces de cette hostilité
primitive; mais il faut la saisir au moment où elle existe, sous peine
d’anéantir tout ce qu’il y a de vivant et de pittoresque dans
l’histoire. Il faut que les bourgeois de Rouen, après la conquête, ou,
si l’on veut, la confiscation de la Normandie par Philippe-Auguste,
témoignent pour le roi de France cette haine implacable dont se
plaignent les auteurs du temps[21], et que les Provençaux du treizième
siècle soient joyeux de la captivité de saint Louis et de son frère, le
duc d’Anjou; car c’est un fait qu’à cette nouvelle, si accablante pour
les vieux sujets du royaume, les Marseillais chantaient des _Te Deum_ et
remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des _Sires_. Ils
employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce
mot étranger à leur langue[22].
[21]
Rotomagensis item communia, corde superbo,
Immortale gerens odium cum principe nostro...
(Guillelmi Britonis-Armorici, _Philippidos_, lib. VIII, apud
_Script. rer. gallic. et francic._, t. XVII, p. 213.)
[22] ... Provinciales Francos habent odio inexorabili. (Matth. Paris,
_Historia Angliæ_. Londini, 1640, t. II, p. 654.)--Raynouard, _Choix
des Poésies des troubadours_, t. V, p. 277.--Gaufridi, _Histoire de
Provence_, t. I, p. 140.
Si l’on veut que les habitants de la France entière, et non pas
seulement ceux de l’Ile-de-France, retrouvent dans le passé leur
histoire domestique, il faut que nos annales perdent leur unité factice
et qu’elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les
provinces de ce vaste pays, réuni seulement depuis deux siècles en un
tout compacte et homogène. Bien avant la conquête germanique, plusieurs
populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules.
Les Romains, quand ils l’envahirent, y trouvèrent trois peuples et trois
langues[23]. Quels étaient ces peuples, et dans quelle relation
d’origine et de parenté se trouvaient-ils à l’égard des habitants des
autres contrées de l’Europe? Y avait-il une race indigène, et dans quel
ordre les autres races, émigrées d’ailleurs, étaient-elles venues se
presser contre la première? Quel a été, dans la succession des temps, le
mouvement de dégradation des différences primitives de mœurs, de
caractère et de langage? En retrouve-t-on quelques vestiges dans les
habitudes locales qui distinguent nos provinces, malgré la teinte
d’uniformité répandue par la civilisation? Les dialectes et les patois
provinciaux, par les divers accidents de leur vocabulaire et de leur
prononciation, ne semblent-ils pas révéler une antique diversité
d’idiomes? Enfin, cette inaptitude à prendre l’accent français, si
opiniâtre chez nos compatriotes du midi, ne pourrait-elle pas servir à
marquer la limite commune de deux races d’hommes anciennement
distinctes? Voilà des questions dont la portée est immense, et qui,
introduites dans notre histoire à ses diverses périodes, en changeraient
complétement l’aspect[24].
[23] Voyez, dans les _Commentaires de César_, la distinction qu’il
établit entre les Belges, les Celtes et les Aquitains.
[24] Je ne sais si l’amitié m’abuse, mais je crois que la plupart de
ces questions ont été résolues par mon frère Amédée Thierry, dans
son _Histoire des Gaulois_.