POUR LA SECONDE ÉDITION[4]

[4] Publiée en 1828, un an après la première.

Les nombreux changements faits à cette seconde édition rendent inexact

sur plusieurs points l’avant-propos qu’on vient de lire. Les dix Lettres

de 1820 ont été en partie remplacées, en partie retravaillées, pour le

fond et pour la forme. Si j’ai conservé ici la préface de la première

édition, c’est afin qu’elle puisse servir d’apologie pour ce qu’on

trouvera de décousu dans un ouvrage tant de fois remanié, et aussi pour

ne point effacer tout vestige de mes travaux de jeunesse, tout souvenir

d’un temps qui me devient plus cher à mesure que les années et la

maladie m’en éloignent. Je ne détaillerai point les corrections et

additions qui distinguent cette édition de la précédente; je laisse à

mes lecteurs le soin d’en juger l’à-propos. Je m’étendrai seulement sur

un point qui, tantôt par de bonnes raisons, tantôt par des raisons que

je ne puis admettre, a été fort controversé: c’est la rectification des

noms franks, d’après l’orthographe teutonique.

L’idée de rendre aux noms d’hommes qui remplissent les premières époques

de notre histoire leur véritable physionomie n’est pas nouvelle.

Lorsqu’au seizième siècle des savants laborieux s’appliquèrent à

débrouiller le chaos de nos anciennes annales, la distinction entre ce

qu’il y a de germanique et ce qu’il y a de romain dans l’histoire de

France les frappa d’abord. Ils reconnurent que Clovis, Clotaire, Louis,

Charles, etc., n’étaient pas des noms français, et ils les restituèrent,

mais avec peu de bonheur, en se servant de la langue allemande, telle

qu’on la parlait de leur temps. C’est ce que fit entre autres le

greffier Du Tillet, critique habile, esprit juste et consciencieux.

Cette réforme toute savante pénétra peu dans le public, mais il se

trouva d’honnêtes écrivains qui se révoltèrent contre elle au nom de

l’honneur français. Ils soutinrent avec indignation que jamais roi de

France n’avait parlé allemand, ni porté un nom allemand; que tous,

depuis Pharamond, étaient Français, vraiment Français de langage comme

de cœur. On ne saurait cependant attribuer à ce vigoureux élan de

nationalité le peu de crédit qu’obtinrent les germanismes de Du Tillet.

Ils ne passèrent point dans l’histoire écrite sous une forme narrative,

parce que ce genre de littérature, abandonné des savants, tomba entre

les mains d’hommes sans études spéciales, qui ne comprenaient de

l’histoire de France que ce qui ressemblait à leur temps. Ne se rendant

point compte de la différence des époques, ils n’ont rien fait pour la

marquer; et, faute de précautions à cet égard, ils laissent croire au

lecteur que les rois des deux premières races parlaient, à peu de chose

près, la langue du sire de Joinville.

Lorsqu’il y a dix ans je me livrai, pour la première fois, au travail de

collationner la version moderne de notre histoire avec les monuments et

les récits originaux, la pensée de rendre à la Germanie ce qui lui

appartenait s’empara de moi sur-le-champ, et je me mis à suivre ce

projet avec zèle et ténacité, feuilletant les glossaires, comparant

ensemble les différentes orthographes, tâchant de retrouver le son

primitif et la véritable signification des noms franks. J’avoue que mes

tentatives, à cet égard, eurent quelque chose d’outré, et se

ressentirent un peu de l’ardeur révolutionnaire qui marque les premiers

pas de toute réforme en quelque genre que ce soit. J’eus la prétention

de restituer tous les noms originairement tudesques, d’après une règle

commune, et de faire accorder ensemble le son et l’orthographe: c’était

une chose impossible; et après beaucoup d’essais, faits avec

intrépidité, je reculai, non devant la crainte de dérouter le public,

car toute nouveauté le déroute pour un moment, mais devant celle de

falsifier les noms mêmes que je prétendais rétablir.

En effet, dans tous ces noms, les voyelles intermédiaires, qui

successivement ont disparu ou se sont résolues en _e_ muets, devaient

être prononcées d’une manière distincte, à l’époque de la conquête. Le

plus sûr est donc de se conformer à l’orthographe latine des

contemporains, mais avec discernement et non comme l’ont fait les

anciens traducteurs français des chroniques du sixième, du septième et

du huitième siècle. Il faut surtout que les lettres qui, dans notre

langage actuel, ont un son étranger à celui des langues germaniques,

soient remplacées, ou jointes à d’autres lettres qui en corrigent le

défaut. Je vais énoncer quelques règles d’orthographe auxquelles je me

suis conformé dans cette nouvelle édition, et qui, appliquées aux noms

d’hommes et de femmes de la période franke, leur rendraient, autant

qu’il est possible, leur aspect original.

1º La lettre _c_, à cause de son double son, doit être remplacée par un

_k_. A la fin des mots, quoique cela ne soit plus nécessaire, on la

remplacera de même, pour ne point changer l’orthographe et retrouver

dans tous les noms les syllabes composantes: _Rikimer_, _Rekeswind_,

_Rekkared_, _Theodorik_, _Alarik_, etc.

2º _Ch_, à cause du son qu’on lui donne en français, doit être remplacé

par _h_, lorsqu’il se trouve devant une voyelle: _Hilderik_,

_Hildebert_, _Haribert_. Quelquefois cependant on devra lui substituer

le _kh_: _Rikhild_, _Rikhard_, _Burkhart_; ou le _k_ simple: _Kunibert_,

_Godeskalk_, _Erkinoald_, _Arkinbald_. On pourra le conserver, comme

signe d’aspiration, devant les consonnes _l_ et _r_ au commencement des

mots: _Chlodowig_, _Chlodomir_, _Chlotilde_, _Chramn_; à moins qu’on

n’ait la hardiesse d’écrire comme les Franks: _Hlodowig_, _Hlodomir_,

_Hlotilde_, _Hramn_.

3º Le _g_ devant l’_e_ et l’_i_ doit, pour retrouver son ancienne

prononciation, être remplacé par _gh_: _Sighebert_, _Sighiwald_,

_Sighismond_, _Maghinard_, _Raghenfred_, _Enghilbert_, _Ghisele_,

_Ansberghe_.

4º L’_u_, voyelle ou consonne, suivi d’un _i_, d’un _e_ ou d’un _a_,

doit être remplacé par le _w_: _Chlodowig_, _Merowig_, _Heriwig_,

_Folkwin_, _Rikwin_, _Galeswinthe_, _Chlotswinde_. L’_o_ devant l’_e_ et

l’_i_ doit quelquefois subir la même permutation: _Audwin_, _Theodwin_.

5º On doit conserver la syllabe _bald_ et ne pas la remplacer par

_baud_: _Théodebald_, _Gondebald_, _Baldrik_, _Baldwin_, etc.

6º Afin de maintenir l’analogie de composition dans tous les noms

terminés par _ild_, on placera un _h_ devant l’_i_, quand bien même

cette lettre serait omise dans le texte latin: _Chlothilde_,

_Nanthilde_, _Bathilde_, etc. A la rigueur on pourrait se dispenser de

cette règle; mais, de même qu’on ne dit plus _Mahaut_ pour _Mathilde_,

il faut renoncer à écrire _Brunehaut_ pour _Brunehilde_.

7º Enfin l’on doit supprimer la terminaison _aire_, qui est

antigermanique, et la remplacer par _her_: _Chlother_, _Lother_,

_Raghenher_, _Fredegher_.

En réformant, d’après ces règles, tous les noms tudesques d’origine, qui

se présentent dans notre histoire jusqu’aux derniers temps de la seconde

race, on est sûr de conserver à ces noms leur véritable physionomie,

sans trop s’écarter de l’usage reçu. Dans presque tous les cas, malgré

le changement de quelques lettres, la prononciation demeure la même, et

l’impression d’étrangeté a lieu simplement pour la vue. Parmi les noms

des rois il n’y en a guère que deux qui éprouvent une altération

sensible; mais quelle raison y a-t-il de tenir à Clovis et à Mérovée, et

de donner à des noms propres, terminés par le même composant, des

désinences si différentes? Plus conséquents, les vieux auteurs des

chroniques de Saint-Denis ont écrit _Clodovée_ et _Mérovée_. De bonne

foi, quel est le lecteur du dix-neuvième siècle qui se croira dépaysé en

lisant, sur la liste des rois de France, _Merowig_ et _Chlodowig_, et

quelle oreille est assez difficile pour trouver que ces deux noms ne

sonnent pas bien, même en poésie?

Lettres sur l'histoire de France · 第 3 / 48 题